Les Sentinelles de Pierre de Paris
Lire le chapitre 12: The Betrayal's Touch
Le fragment dans sa poche devenait brûlant, comme s’il respirait avec lui. Luc le serra à travers le tissu de sa veste, les yeux toujours fixés sur la fresque : le renégat, l’œil arraché, la pierre qui pleure. Le forgeron avait disparu par une porte dérobée sans un bruit, le laissant seul avec trois siècles de trahison peintes sur les murs.
— Tu es venu seul. Tant mieux. Ça rend les choses plus simples.
La voix venait de derrière lui. Luc se retourna, le cœur cognant. Une silhouette masquée se tenait dans l’embrasure de la chapelle, noire contre la lumière des cierges. Le même masque de cuir que sur les toits, la nuit de l’attaque. L’homme — ou la femme — tenait à la main un poignard à la lame incurvée, patinée par le temps.
Luc recula d’un pas. Le fragment pesait plus lourd dans sa poche. Il chercha une issue des yeux, mais la porte par laquelle le forgeron était parti semblait s’être fondue dans le mur.
— J’ai vu ce que vous avez fait au beffroi, dit Luc en s’efforçant de garder une voix calme. L’appât, les griffes. C’était pour Aigle, pas pour moi.
La silhouette fit un pas en avant. Le masque pencha légèrement, comme une tête d’oiseau curieux.
— Aigle est un bon soldat, mais il suit un mauvais drapeau. Comme toi, maintenant. Comme ton père, avant qu’on ne le convainque.
Le cœur de Luc manqua un battement.
— Ne parlez pas de mon père.
— Pourquoi pas ? Tu es venu ici parce que sa pierre t’a conduit. Tu portes son héritage, tu marches dans ses pas. Mais tu ne sais même pas pourquoi il est mort. Personne ne te l’a dit.
Luc serra les poings. La colère montait, chaude, familière.
— Dites-le-moi, alors. Si c’est si important.
La silhouette fit un autre pas. La lumière des cierges caressa le cuir du masque, révélant des coutures fines, presque féminines. Une odeur familière — de l’huile de lin, du plâtre sec, une touche de lavande. Luc fronça les sourcils. Cette odeur… Il l’avait déjà sentie. Dans un atelier, il y a des années, sur les mains d’une restauratrice qui lui avait appris à doser les pigments pour les retouches invisibles.
— Mathilde ?
Le silence qui suivit fut lourd. La silhouette baissa lentement la main qui tenait le poignard. De l’autre, elle défit le nœud du masque, qui tomba avec un bruit feutré.
Le visage qui apparut était marqué par les années, mais Luc le reconnut aussitôt. Les mêmes yeux gris-vert, les mêmes rides creusées autour de la bouche, les mêmes cheveux tirés en arrière, poivre et sel. Il l’avait côtoyée pendant deux ans sur le chantier de Notre-Dame, avant qu’elle ne disparaisse du jour au lendemain. On lui avait dit qu’elle était partie à Rome, puis à Prague.
— Tu as toujours eu l’œil, Luc. C’est pour ça que tu es dangereux.
— Vous ? C’est vous qui suivez le renégat ? Vous qui avez dressé le piège pour Aigle ?
Mathilde secoua lentement la tête, un sourire triste aux lèvres.
— Je ne suis pas au service du renégat, Luc. Le renégat n’existe pas. C’est une histoire qu’on raconte pour effrayer les apprentis. Le vrai danger de cette ville n’est pas sous nos pieds.
Elle fit un geste ample, désignant la chapelle autour d’eux.
— La vraie menace, c’est l’immobilité. La perfection. Le marbre bien poli, la pierre figée, la ville qui ne change jamais. Tout ce que la guilde a construit depuis trois siècles pour que rien ne bouge, pour que rien ne vive.
— Le ravageur ne vit pas, il détruit.
— Le ravageur *renouvelle*. Il brise ce qui est devenu rigide. Il ronge ce qui ne respire plus. Tu es restaurateur, Luc. Tu sais mieux que personne qu’une pierre qui ne reçoit jamais l’eau, le vent, la pluie — elle devient poussière. Elle meurt de l’intérieur. La guilde a créé le ravageur il y a des siècles, dans un laboratoire secret, pour être un *remède* contre la stagnation. Et l’Architecte l’a retourné contre elle-même pour garder le pouvoir.
Luc secoua la tête. C’était trop. Des mensonges, des demi-vérités, des manipulations — qui croire ?
— L’Architecte a falsifié le registre des Archives. Il a caché la mort de mon père. Pourquoi me mentirait-il davantage ?
Mathilde s’approcha encore, à portée de main maintenant. Ses yeux cherchaient ceux de Luc avec une intensité douloureuse.
— Il ne te ment pas davantage, chéri. Il te ment *comme à tous*. Mais toi, tu peux l’entendre. Tu as la pierre de ton père. Le fragment n’est pas une arme, Luc. C’est une clé. Une clé pour rouvrir ce que la guilde a scellé.
Elle tendit la main, paume ouverte.
— Donne-la-moi. Laisse-moi te montrer la vérité. Pas celle des fresques, pas celle des chroniqueurs. Celle qui saigne.
Luc recula contre le mur froid. Sa main trouva le fragment dans sa poche. Le métal était presque brûlant, vibrant d’une énergie sourde. Dans sa tête résonnaient les paroles du forgeron — *la pierre pleure* — et celles d’Aigle — *fais confiance au serment*. Mais le serment n’était pas encore prêté. Et cette femme devant lui portait la même odeur que les matins d’atelier, les mêmes mains calleuses de restauratrice qui comprenaient la matière mieux que personne.
— Pourquoi avoir tendu le piège à Aigle ? demanda-t-il, la voix éraillée.
— Parce qu’il fallait qu’il meure. Pas par haine. Parce qu’il est le dernier obstacle à la renaissance. Le gardien de la cage. Le ravageur doit être libéré, Luc. Pas détruit. Les chroniqueurs ont passé trois siècles à le contenir. Trois siècles de mensonges pour protéger une ville devenue un musée d’elle-même.
Elle fit un dernier pas. Sa main toucha l’épaule de Luc, doucement, presque maternelle.
— Ton père l’avait compris. Il est mort pour cette cause. Et toi, tu vas l’achever.
Luc sentit la confusion l’engloutir. Son père — un martyr de l’Architecte, ou un renégat ? La fresque disait que l’œil du traître pouvait détruire le renégat. Mais si le ravageur était un remède, alors l’œil était autre chose. Une clé, avait dit Mathilde. Une clé de quoi ?
Il lâcha le fragment, involontairement. Sa main sortit de la poche, vide, tremblante.
— Vous mentez. Vous devez mentir.
Mathilde sourit, un sourire triste qui plissait les coins de ses yeux.
— Non. Je te montre. Et puis…
Son bras bougea si vite que Luc n’eut pas le temps de réagir. La crosse du poignard s’abattit sur sa tempe. Un éclair blanc explosa derrière ses yeux, et le sol monta à sa rencontre dans un fracas de pierre.
La dernière chose qu’il vit avant de sombrer, ce fut le visage de Mathilde penché sur lui, les yeux plein d’une compassion terrible, et le fragment qui brillait dans sa main ouverte à elle.
— Dors, Luc. La ville se réveille. Et tu seras là pour le voir.
Le noir l’avala tout entier.
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