Les Sentinelles de Pierre de Paris
Lire le chapitre 15: The Masked Reunion
Le soleil se levait à peine sur les Halles lorsque Luc repéra la silhouette familière. Elle était assise seule à la terrasse d'un petit café, une tasse de café noir fumant entre ses doigts gantés. Le masque avait disparu, mais il reconnut la cambrure des épaules, la façon dont elle tenait sa tête légèrement penchée, comme si elle écoutait une conversation que personne d'autre n'entendait.
Mathilde.
Il traversa la rue sans se cacher. Elle leva les yeux à son approche, et pendant une fraction de seconde, il lut de la surprise dans son regard — puis elle s'y attendait. Elle posa sa tasse et lui indiqua la chaise en face d'elle.
« Tu es plus rapide que je ne le pensais, Luc. »
Il ne s'assit pas. Ses poings serrés pendaient le long de son corps, la douleur de sa fuite encore vive dans ses muscles, la poussière du souterrain encore sur ses vêtements.
« Tu m'as assommé. Tu as volé le fragment. Et tu voudrais qu'on prenne un café ? »
Elle haussa un sourcil — un geste si banal, si *elle*, que cela le déstabilisa plus que n'importe quelle menace. Voilà douze ans qu'ils travaillaient côte à côte sur les échafaudages de Notre-Dame, à gratter la suie des anges et à refaire les joints des arcs-boutants. Il avait partagé ses sandwiches, ses doutes, ses théories sur la taille des pierres du Moyen Âge. Et pendant tout ce temps, elle lui avait caché *ça*.
« Assieds-toi, Luc. Tu as l'air d'un chien battu. »
Il obéit, contre son gré, parce que ses jambes menaçaient de l'abandonner. La serveuse s'approcha ; il commanda un café serré, le plus fort possible.
Mathilde attendit que la femme s'éloigne avant de parler.
« Tu as vu l'Architecte. Il t'a raconté l'histoire du Ravageur, n'est-ce pas ? La grande créature qu'il faut contenir à tout prix ? »
« Il m'a dit que ton groupe voulait la libérer. Que vous étiez des extrémistes dangereux. »
Elle rit doucement — un son triste, pas moqueur.
« Bien sûr. C'est toujours comme ça qu'on décrit ceux qui remettent en question l'orthodoxie. »
Luc serra sa tasse entre ses mains. Le café était brûlant, et la douleur le rassura. Il était éveillé. Ce n'était pas un rêve.
« Alors explique-moi. Explique-moi pourquoi tu as pris le fragment, pourquoi tu as rejoint ce groupe, et pourquoi je devrais te croire plutôt que lui. »
Mathilde se pencha en avant. Ses yeux étaient fatigués — les mêmes cernes que lorsqu'elle passait des nuits à restaurer une gargouille décapitée, mais quelque chose de plus sombre habitait son regard désormais.
« Tu te souviens du chantier de Saint-Eustache, l'année dernière ? La fissure dans le pilier sud de la nef ? »
Luc fronça les sourcils. « Bien sûr. On a découvert un désordre structurel qui datait du XVIIIe siècle. La pierre était fissurée à l'intérieur, en étoile. On a dû injecter du coulis pendant trois semaines. »
« Et tu te souviens de ce que tu m'as dit ? Que c'était comme si la pierre avait voulu *changer de forme* ? Que les fissures semblaient dessiner une structure organique, presque vasculaire ? »
Il se tut. Il s'en souvenait. C'était une impression qu'il n'avait jamais réussi à expliquer.
« C'était le Ravageur, Luc. Pas une présence destructrice. Une force *créatrice*. Elle cherche à transformer la pierre, à la faire évoluer. Ce que la guilde appelle “ravage” n'est qu'une naissance qu'elle ne comprend pas. »
« Et les bâtiments qui s'effondrent ? Et les gens qui meurent ? »
Le visage de Mathilde se durcit.
« Les bâtiments qui s'effondrent sont ceux que la guilde tente de *figer*. La pierre a une mémoire, Luc. Tu le sais mieux que quiconque. Elle se souvient de chaque ciseau, de chaque prière, de chaque siècle qui l'a traversée. Quand la guilde l'empêche de respirer, elle se contracte. Elle se fissure. Elle crie, à sa manière. »
Luc secoua la tête. « C'est de la poésie, pas une explication. Tu parles comme si la pierre était vivante. »
« Elle l'est. »
Le silence s'étira entre eux. La serveuse apporta un second café que Luc n'avait pas commandé ; Mathilde glissa un billet sur le plateau.
« L'Architecte a perdu la vision originale de la guilde, continua-t-elle. À l'origine, les gargouilles n'étaient pas des gardiens *contre* le Ravageur. Elles étaient des *canaux* — des passages par lesquels la force pouvait circuler et revitaliser la ville. Les cathédrales étaient de gigantesques machines à canaliser cette énergie. Puis, au fil des siècles, la guilde a eu peur. Elle a voulu contrôler. Elle a scellé les canaux, enchaîné les gargouilles, et le Ravageur est devenu fou, comme un animal enfermé dans une cage trop petite. »
Luc pensa aux gargouilles qu'il avait restaurées toute sa vie — aux ailes brisées qu'il avait reconstituées, aux gueules qu'il avait désobstruées pour laisser passer l'eau de pluie. Il avait toujours ressenti une étrange paix en travaillant sur elles, comme si elles le reconnaissaient.
Mais il n'était pas prêt à l'admettre.
« Et mon père ? » demanda-t-il. Sa voix était rauque. « L'Architecte dit qu'il est mort en essayant de *contenir* le Ravageur à Sainte-Chapelle. Toi, tu dis qu'il est mort pour ta cause. Qui ment ? »
Le visage de Mathilde se ferma légèrement. Elle regarda au loin, vers la verrière des Halles qui captait la lumière naissante.
« Ton père était un artisan qui comprenait ce que les autres refusaient de voir. Il savait que le contrôle absolu était une illusion. Il a tenté quelque chose, en 1994 — quelque chose qui aurait pu changer l'équilibre des forces. La guilde l'en a empêché. »
« *Tuée* ? »
Mathilde soutint son regard. « Ce n'est pas moi qui l'ai tué. Mais il est mort parce qu'il a osé défier la vision de l'Architecte. Ça, je peux te le jurer. »
Luc baissa les yeux sur ses mains. Ses jointures étaient écorchées par sa fuite à travers les souterrains, ses ongles noirs de mortier ancien. Il pensa au visage de son père, à la photo sur l'étagère de son atelier, à la voiture accidentée sur la route de Chartres.
Un accident. C'était ce qu'on lui avait dit à l'époque.
Un accident.
« Pourquoi maintenant ? » demanda-t-il enfin. « Pourquoi me dire tout ça maintenant ? »
« Parce que le fragment est en notre possession. Et parce que bientôt, ce ne sera plus l'heure des révélations — ce sera l'heure de choisir. »
Elle se leva. Ses mouvements étaient fluides, calmes. Elle avait toujours eu cette grâce, cette certitude tranquille que Luc avait envie de croire, même quand sa raison lui criait que c'était un piège.
« Ton père n'a pas fini son travail, Luc. Quelque chose l'attend encore à Sainte-Chapelle — une trace qu'il y a laissée, et que la guilde cherche à effacer depuis vingt ans. Mais tu n'y arriveras pas seul. L'Architecte y aura posté ses sentinelles avant midi. »
Elle déposa quelque chose sur la table, entre les tasses. C'était un petit médaillon de métal terni, frappé d'un dessin que Luc reconnut dans l'instant : une gargouille les ailes déployées, mais dont la queue formait un cercle infini — pas une chaîne. Un cycle.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Le plan du Métro fantôme. La ligne abandonnée sous la place Saint-Michel. Les ateliers de la guilde y transportent encore les gargouilles capturées — celles qu'ils enchaînent pour les empêcher de se réveiller. Il y a quelqu'un là-dessous que tu dois voir avant de te rendre à Sainte-Chapelle. »
Luc prit le médaillon. Il était froid dans sa paume, mais il sentit un picotement sous sa peau, comme une décharge statique.
« Qui ? »
Mathilde sourit, et ce sourire était différent des autres. Il contenait quelque chose qui ressemblait à de l'espoir — ou peut-être à de la pitié.
« Un artisan que la guilde croyait mort depuis longtemps. Quelqu'un qui travaillait avec ton père. »
Elle recula d'un pas. Dans la lumière dorée du matin, elle semblait presque irréelle.
« On l'appelle François. Et il est vivant, Luc. Depuis tout ce temps, il attend sous la ville. Il attend que quelqu'un vienne le libérer. »
Elle tourna les talons et s'éloigna dans la foule naissante des Halles, laissant Luc seul face à deux tasses de café refroidies et à un médaillon qui brûlait dans sa main comme une promesse — ou comme une dernière flamme avant l'obscurité.
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