Les Sentinelles de Pierre de Paris
Lire le chapitre 16: The Underground Railway
La bouche de métro apparut entre deux immeubles haussmanniens, ses grilles verrouillées depuis des décennies. Luc sortit le médaillon de sa poche — le métal tiède contre sa paume — et compara le plan gravé à la réalité. L'entrée discrète, condamnée par des planches moisies, correspondait au tracé fantôme. L'Art Nouveau des rambardes s'effritait sous ses doigts.
Il jeta un coup d'œil derrière lui. Le boulevard était désert à cette heure, les réverbères jetant des flaques de lumière jaune sur les trottoirs trempés. Aucune silhouette de pierre ne se découpait contre les toits. Pas encore.
Il força la serrure avec un pied-de-biche trouvé dans une benne voisine. Le bois céda dans un gémissement de clous rouillés. Il se glissa dans l'obscurité, refermant tant bien que mal les planches derrière lui.
L'escalier sentait la poussière, le cuivre, et quelque chose de plus ancien — cette odeur de cave parisienne, minérale et humide. Sa lampe torche balaya les murs carrelés de blanc. Affiches publicitaires fanées : Dubonnet, Michelin, un Paris disparu. Il descendit, comptant les marches par habitude de métier. Trente-sept. Un palier. Vingt-deux. Un autre.
Au bas de l'escalier, le tunnel s'ouvrait comme une gueule. Les rails étaient rouillés, couverts d'une pellicule de limon grisâtre. Une voûte de pierres apparentes soutenait le plafond. Et là, gravé dans la clé de voûte, un symbole que Luc connaissait désormais trop bien : le compas et l'équerre entrelacés des guildes. Mais contrairement à ceux qu'il avait vus à Notre-Dame ou à Saint-Sulpice, celui-ci n'était pas ornemental. Il s'emboîtait dans la pierre avec des lignes de champ magnétique visibles.
Le premier mot de passe, pensa-t-il. Mathilde avait dit que ce réseau servait à transporter les statues. Soit.
Il avança le long du quai désaffecté. Le tunnel s'incurvait légèrement, et l'obscurité avalait sa lampe torche au-delà d'une dizaine de mètres. Il longeait la bordure du quai, le pied frôlant le vide au-dessus des rails.
Puis il entendit le grincement.
Un bruit régulier, lent, métallique — comme un carrousel qu'on laisse tourner seul dans la nuit.
Luc coupa sa lampe, laissant la peur s'installer un instant. Le bruit venait de la gauche, à travers un passage latéral condamné par une grille dont les barreaux étaient tordus — pas par la rouille, non. Ils étaient pliés vers l'extérieur, comme si quelque chose de massif était passé à travers. Il rampa dans l'ouverture.
Le passage s'élargissait en une salle circulaire, large comme la nef d'une petite église. Et là, dans la pénombre striée par la lumière trouble d'ampoules de chantier qui grésillaient, un manège tournait.
Pas un manège d'enfants. Un carrousel de gargouilles.
Des créatures de pierre montées sur des piliers de fonte, chacune rivée par des chaînes épaisses à un moyeu central. Des chimères au dos brisé, des dragons aux ailes repliées, des chiens démoniaques aux crocs patinés. Certaines étaient couvertes de cette patine gris-vert qu'il connaissait pour l'avoir travaillée pendant quinze ans — celle des siècles de pluie parisienne.
D'autres étaient différentes.
Luc s'approcha prudemment, sa lampe rallumée mais tenue basse. Une gargouille en particulier attira son regard. Un griffon, massif, les membres entravés par une ceinture de métal terne qui luisait faiblement. Ce n'était ni du fer ni du bronze. Le métal semblait vivant, ondulant presque imperceptiblement. Des veines de matière brillante serpentaient à sa surface, comme des racines d'argent incrustées dans la pierre.
Le métal de liaison, murmura-t-il. Le même que celui de la griffe ensorcelée qui l'avait retenu prisonnier sous le Louvre. Celui qui transformait les créatures libres en sentinelles soumises.
Il compta. Trente-deux gargouilles sur le carrousel. Vingt-et-une portaient le métal de liaison. Les autres étaient simplement captives — enchaînées, inertes, leur pierre aussi morte que celle d'une cathédrale en rénovation.
Il s'arrêta devant une créature plus petite que les autres. Une gargouille à forme de chien — un lévrier plutôt, les côtes saillantes, les oreilles couchées. Sa pierre était d'une teinte inhabituelle, un calcaire doré qu'il connaissait bien. Presque sans réfléchir, il tendit la main. Le lévrier ouvrit les yeux.
Luc fit un bond en arrière, la main sur son cœur. L'animal de pierre le regarda, ses yeux d'obsidienne d'un noir profond. Il n'y avait ni menace ni soumission dans ce regard — seulement une fatigue si ancienne qu'elle semblait faire partie de la roche. Et puis un tremblement parcourut la pierre dorée. Le lévrier secoua la tête, une fois, deux fois, les chaînes heurtant le sol froid avec un son de cloche fêlée.
— Chut, dit Luc à voix basse.
Il s'approcha à nouveau, examinant les entraves. Les chaînes étaient en fonte ordinaire — elles n'avaient pas l'éclat malsain du métal de liaison. Il chercha un outil dans son sac. Son ciseau de tailleur de pierre, une massette. Il travaillait le fer aussi aisément que la roche, et il attaqua le maillon le plus faible où il joignait le carcan.
Le métal rendit un son mat. Un second coup. Trois.
Le lévrier ne bougea pas, mais ses yeux suivirent les mouvements de Luc avec une attention croissante. Ses flancs se soulevaient doucement — respiration de pierre, aussi réelle que celle de n'importe quel être vivant.
Luc s'arrêta un instant, ruisselant sous son blouson. Quelque chose clochait. Il venait de libérer un captif, sans savoir s'il était ami ou ennemi. Mathilde avait parlé de gardiens. Le forge-mestre, de créatures dressées. La pierre ne mentait pas, lui avait-il dit — mais elle pouvait être contrainte.
— Tu m'as l'air plus libre que les autres, murmura-t-il au lévrier.
Le carcan céda dans un dernier impact. Les chaînes s'écroulèrent. La gargouille se libéra d'un mouvement souple, s'ébrouant comme un chien sortant de l'eau — des fragments de poussière volèrent dans la lumière des ampoules.
Elle leva la tête, ses oreilles de pierre se dressant. Puis elle tourna son museau vers un passage sombre, à l'opposé de celui par lequel Luc était entré.
— Tu sais où il est ? demanda Luc, sans savoir pourquoi il parlait à une statue. François ?
Le lévrier gratta la pierre du sol, deux fois. Ce n'était pas une réponse à une question qu'il comprenait — c'était une invitation. Luc regarda le carrousel qui continuait de tourner lentement dans son mouvement circulaire éternel. Un des griffons entravés de métal de liaison tourna légèrement la tête. Ses yeux de pierre rougeoyèrent. Il ne ferait pas l'erreur de les réveiller tous.
— Va, dit-il au lévrier.
La créature s'élança, ses griffes cliquetant sur le dallage, puis disparut dans l'obscurité du tunnel. Luc la suivit, sa lampe dansante sur les murs nus. Il courut presque, dérapant sur les gravats, le souffle court.
Le tunnel déboucha sur une salle plus vaste, voûtée de pierres apparentes. Des échafaudages anciens, rongées par l'humidité, des blocs de marbre abandonnés — un atelier souterrain. Et au centre, seul, un homme de dos.
Assis, les mains posées sur les genoux. Sa silhouette était courbée, ses vêtements usés jusqu'à la trame.
François.
Luc fit trois pas. L'homme ne bougea pas.
Puis il tourna la tête.
Et Luc vit ce que les années et la captivité avaient fait de lui. Ce n'était pas un homme qui l'attendait — c'était un homme qui avait cessé d'espérer depuis longtemps. Mais ses yeux, des yeux intelligents dans un visage raviné par le chagrin, s'éclairèrent d'une lueur qu'il n'avait pas connue depuis des décennies.
— Étienne ? murmura l'homme. C'est toi ?
Luc ouvrit la bouche. Les mots ne sortirent pas. Le lévrier s'assit à côté de lui, les oreilles dressées, attentif.
La voix de Luc était rauque quand il parvint enfin à parler.
— Non. Je suis son fils.
François cligna des yeux, plusieurs fois, comme s'il essayait de dissoudre un rêve.
— Bien sûr, finit-il par dire. Tu as ses mains. Même forme du poignet.
Il se leva lentement, ses articulations craquant comme du vieux bois.
— Il t'a envoyé, dit-il. Le forge-mestre parlait d'un nouveau. Je ne savais pas que c'était toi.
Luc secoua la tête.
— Le forge-mestre ne m'a rien envoyé. C'est Mathilde qui...
Le nom sembla produire un effet immédiat sur François. Ses yeux se plissèrent, son corps se tendit.
— L'écartée, souffla-t-il. Tu es allé voir ceux qui veulent libérer la bête.
La froideur dans sa voix fit reculer le lévrier, qui grogna.
Luc déglutit.
— Je ne suis venu chercher personne, dit-il. Je suis venu chercher la vérité sur la mort de mon père.
François rit — un bruit amer, cassé.
— Toujours la même chose. Toujours la vérité. Tu es bien le fils d'Étienne.
Il s'avança, et entre ses mains, Luc aperçut des cicatrices blanchies qui couraient le long de ses avant-bras — des traces de brûlures, anciennes. Des marques de métal.
Puis la pierre dorée du lévrier émit un grondement sourd. Ses yeux noirs se tournèrent vers l'endroit d'où Luc était venu. Des pas. Plusieurs paires de pas, étouffés par la distance, qui approchaient rapidement.
— Ils ont trouvé le carrousel, dit François, redevenu soudain vif. L'écartée ne t'aurait pas envoyé ici si elle ne voulait pas te voir mourir avec moi. Suis-moi.
Il se retourna et se dirigea vers l'échafaudage, sa démarche voûtée soudain plus alerte. Luc hésita une seconde. Puis les pas derrière lui se firent plus nets, plus nombreux.
Il suivit François dans l'obscurité.
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