Les Sentinelles de Pierre de Paris
Lire le chapitre 18: The Ledger's Debt
La salle sentait la poussière et le vieux papier, une odeur que Luc connaissait mieux que celle de sa propre cuisine. Il avait fallu trois heures pour contourner les sentinelles postées aux accès du réseau, trois heures à ramper dans des conduites oubliées, guidé par le griffon qui semblait connaître chaque pierre de la ville comme une carte tatouée sur sa propre peau. Le chien-gargouille trottinait derrière lui, ses griffes cliquetant à peine sur le sol de marbre.
Les Archives de la guilde n'étaient pas ce qu'il avait imaginé. Pas de coffres blindés, pas de gardes armés. Juste une salle voûtée sous le Palais-Royal, des rayonnages de chêne sombre chargés de registres reliés de cuir, et une odeur d'encre et de cire à cacheter qui remontait à des siècles.
— Vite, souffla le griffon, sa voix grave résonnant étrangement dans l'espace confiné. La ronde passe toutes les heures.
Luc acquiesça, les yeux déjà fixés sur la section des comptabilités. Il ne savait pas ce qu'il cherchait, pas exactement. Mais François avait mentionné une chose avant que les sentinelles ne les séparent : *Les dettes de ton père ne sont pas réglées. Cherche le grand livre des engagements.*
Il trouva le registre au troisième rayonnage, un volume massif à la couverture noircie par les manipulations. La tranche portait une inscription gravée au fer : *DETTES ET SERMENTS — DEPUIS 1789.*
Ses doigts coururent sur les pages, déchiffrant l'écriture serrée des anciens scribes. Des noms, des métiers, des sommes en livres puis en francs puis en euros. Des annotations marginales — *dette honorée*, *renouvelée*, *transférée*.
Et puis, au milieu du XIXe siècle, une entrée qui fit se serrer sa gorge.
*Moreau, Étienne — tailleur de pierre, maître des joints.* Suivait une date : le 14 mars 1994. Et une mention qu'il dut lire trois fois pour la comprendre : *Oath of stone. Debiteur envers la Pierre. Échéance : pleine lune suivante.*
— Merde, murmura-t-il.
Le chien-gargouille dressa la tête, ses yeux de pierre brillant faiblement dans la pénombre.
Luc feuilleta plus avant, cherchant une suite. La page suivante portait une écriture plus récente, presque calligraphiée, comme si elle avait été ajoutée bien après :
*Moreau, Luc — héritier par le sang. Dette transférée. Échéance ouverte.*
Sa main trembla sur le papier. Transférée. Pas effacée, pas annulée. Transférée à lui, comme on transmet une dette bancaire à un ayant droit. Sauf que la monnaie d'échange, ici, n'avait rien de monétaire.
— L'« oath of stone », dit-il à voix basse. Qu'est-ce que ça signifie ?
Le griffon s'approcha, ses serres crissant sur le marbre. Il pencha sa tête massive pour lire la page, puis recula, ses yeux de rubis s'assombrissant.
— Ton père a fait un pacte avec la Pierre elle-même. Pas avec la guilde. Avec ce qui vit dessous.
— Et qu'est-ce qu'il a obtenu en échange ?
Le silence du griffon fut plus éloquent qu'un Aveu.
Le chien-gargouille émit un grondement sourd, presque plaintif. Luc se pencha vers lui.
— Tu sais quelque chose ?
La créature leva la tête, et pour la première fois, sa gueule de pierre s'ouvrit sur des mots distincts :
— Il a promis sa lignée. Pour arrêter la brèche.
Luc se releva brusquement, le registre serré contre sa poitrine.
— Arrêter la brèche ? Comme à Sainte-Chapelle ?
Un hochement de la tête canine. Puis le chien détourna les yeux, comme s'il en avait trop dit.
Un bruit de pas résonna dans le corridor adjacent. Le griffon se raidit, ses ailes se déployant légèrement.
— Ils arrivent. Prends ce que tu peux et suis-moi.
Luc arracha la page du registre — un geste sacrilège qu'il savait irréversible. Il la plia soigneusement et la glissa dans sa poche, contre le médaillon que Mathilde lui avait donné. Deux artefacts, deux histoires, deux vérités qui se télescopaient dans le noir de sa veste.
Il eut juste le temps de remarquer une autre entrée, quelques pages plus loin, qui lui fit plisser les yeux :
*Delacroix, François — compagnon du devoir. Dette honorée en partie. Reste : la vérité de 1994.*
François devait connaître l'existence de ce registre. Peut-être même l'avait-il consulté. C'était peut-être pour ça qu'il était encore prisonnier de la guilde, pour ça qu'ils le gardaient vivant.
Les pas se rapprochaient. Le chien-gargouille avait déjà bondi vers une grille d'aération à la base du mur. Luc le suivit, le griffon couvrant leur retraite.
Ils rampèrent dans une galerie technique, un boyau étroit où les câbles électriques côtoyaient des tuyaux de plomb datant d'Haussmann. Le claquement des bottes des sentinelles s'estompa derrière eux.
Quand ils émergèrent enfin dans un sous-sol abandonné, sous un immeuble en rénovation près des Halles, Luc s'accroupit, le souffle court, et déplia la page volée.
Il la relut. Trois fois. Quatre fois.
L'échéance était notée en toutes lettres : *la prochaine pleine lune*. Et en marge, d'une écriture plus fine, presque une pensée après coup : *la Pierre réclame ce qu'on lui a promis. Le sang paie le sang.*
— Putain, souffla-t-il en passant une main dans ses cheveux. Mon père n'a pas juste scellé un marché. Il l'a scellé avec moi.
Le griffon s'accroupit près de lui, sa chaleur minérale étrangement réconfortante.
— Si tu refuses de payer, que se passe-t-il ?
Luc regarda la date que François avait marquée sur le médaillon. Dans quatre jours. La pleine lune. Dans quatre jours, la Pierre viendrait réclamer sa créance. Et si son père avait échoué à Sainte-Chapelle malgré son pacte...
— Si je refuse, dit-il lentement, je suppose que la Pierre prend ce qu'elle considère comme sien. Et d'après ce que j'ai vu dans ce registre, elle ne fait pas dans les arrangements à l'amiable.
Le chien-gargouille aboya — un son bref, presque ironique.
— Vingt et une créatures, dit Luc en pensant au carrousel. Vingt et une gargouilles prisonnières. Et un pacte qui exige du sang. Tu crois que c'est une coïncidence ?
Le griffon secoua sa tête massive.
— Il n'y a pas de coïncidences, Luc Moreau. Seulement des dettes qui s'accumulent et des comptes qui se règlent.
Luc glissa la page dans la doublure de sa veste, contre sa poitrine. Quatre jours. Quatre jours pour comprendre ce que son père avait réellement promis, et pourquoi la guilde n'avait jamais parlé de ce pacte. Quatre jours pour décider si la dette était payable ou si, comme François semblait le penser, il valait mieux briser le système entier plutôt que de continuer à payer.
Dehors, dans la lumière déclinante qui filtrait par travers les fenêtres condamnées, la ville de Paris s'étendait, ignorante des serments scellés dans sa pierre. Mais Luc commençait à voir une vérité plus profonde que les façades blanchies et les toits de zinc : sous chaque monument, sous chaque cathédrale, sous chaque pont, des lignes de faille dessinaient une carte de promesses non tenues, de dettes de sang, de vieux comptes qui attendaient d'être soldés.
Et son nom était dans le livre.
Son nom, et une date. La pleine lune. Celle qui arrivait dans quatre jours.
Il se releva, épousseta ses vêtements couverts de poussière d'archive, et regarda les deux créatures de pierre qui l'attendaient.
— La guilde croit que je vais me cacher, dit-il. Elle croit que la peur me fera rentrer dans le rang. Mais elle a oublié que les Moreau ne paient pas leurs dettes en fuyant.
Le chien-gargouille inclina la tête, comme s'il attendait la suite.
Luc sortit le médaillon de Mathilde et le fit tourner entre ses doigts. La pleine lune, le registre, le pacte, l'Aveugle — et cette inscription, *Architecte*, qui apparaissait à chaque tournant comme une signature sur un contrat qu'il n'avait jamais signé.
— Il est temps de rendre une visite à l'Architecte. Mais cette fois, c'est lui qui devra répondre à mes questions.
Le griffon émit un grondement approbateur. Le chien sauta déjà vers la sortie, les griffes claquant sur le béton.
Et Luc suivit, la dette de son père pesant contre son cœur comme un fardeau qu'il n'avait jamais choisi — mais qu'il était déterminé à porter jusqu'au bout.
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