Les Sentinelles de Pierre de Paris
Lire le chapitre 17: The Guardian's Dance
Le griffon de pierre qui servait de guide n’était plus un guide. C’était une flèche grise qui déchirait l’air vicié du tunnel, et Luc courait derrière elle, les poumons en feu. Le chien-gargouille, lui, s’était perché sur son épaule, ses griffes s’enfonçant dans le cuir de sa veste, sa gueule ouverte sur un silence de pierre.
François avait crié quelque chose — un nom, un lieu, un avertissement — mais les sentinelles du guild avaient noyé sa voix sous un fracas de pierre contre pierre. Luc n’avait eu que le temps de voir la main décharnée de François se tendre à travers les barreaux, puis le tunnel s’était effondré derrière lui, scellant le vieil artisan dans sa geôle.
Le griffon vira soudain vers la gauche, forçant Luc à plonger dans une galerie plus étroite. Le plafond s’abaissa. Il dut courir courbé, les mains en avant, le chien-gargouille jappant d’impatience. L’air changea — plus frais, chargé d’humidité et d’une odeur de moisi ancien. Puis la lumière.
Pas la lumière jaune des lampes du métro, ni la blancheur crue des projecteurs. Une lumière grise, poussiéreuse, tombant d’en haut. Luc cligna des yeux. Il se tenait dans ce qui avait dû être une grande salle d’attente, avec des banquettes de bois vermoulues et un guichet aux vitres éclatées. Au-dessus de lui, un puits de lumière — une verrière brisée, à travers laquelle le ciel de Paris s’étirait en lambeaux de nuages. Le griffon bondit par l’ouverture et disparut.
— Il veut qu’on sorte, dit Luc en haletant.
Il chercha un accès. Une échelle de fer, rouillée, courait le long du mur, mais elle s’arrêtait à trois mètres de la verrière. Il y avait une porte de service, à moitié rongée, qui donnait sur un escalier en colimaçon. Il s’y engouffra. Le chien-gargouille sauta de son épaule et grimpa devant lui, ses pattes de pierre cliquetant sur les marches de fer.
Ils débouchèrent dans une cour intérieure envahie par les ronces. Le bâtiment — un ancien hôtel particulier, probablement — dressait sa façade noircie par la crasse. Les fenêtres étaient murées. Le griffon les attendait devant une porte de chêne, massif, orné d’un heurtoir en forme de tête de lion. Le chien-gargouille s’en approcha, puis recula avec un grognement qui ressemblait à un éternuement de pierres.
Luc sortit la boussole de sa poche. C’était une pièce étrange, héritée de son père — un boîtier de laiton gravé de signes qu’il n’avait jamais compris. Il l’ouvrit. L’aiguille tourna, hésita, puis pointa vers la porte. Mais elle ne brillait pas d’or, comme la dernière fois. Elle luisait d’un rouge sombre, vibrant, inquiétant.
— Danger, murmura Luc.
Le griffon gratta le sol de sa serre. Le chien-gargouille se colla à sa jambe, tremblant presque. Luc regarda la porte. Il n’y avait ni serrure ni poignée — juste le heurtoir, et un cerne sombre autour du chambranle, comme une trace de brûlure. Une odeur de cire et de fer ancien flottait dans l’air. Le sortilège.
Il avait vu des sceaux comme celui-ci — gravés dans les cathédrales, enfermés dans des chapelles secrètes. Mais jamais à une porte de derrière. Il tendit la main. Le chien-gargouille se mit à aboyer furieusement. Luc retira sa main. Le compas brillait toujours en rouge, l’aiguille vrillant maintenant vers le sol, comme si la menace venait d’en dessous.
Puis il l’entendit.
Un grattement. Lent, régulier, patient. Comme des ongles contre la pierre. Le bruit montait du sol de la cour, des pavés disjoints sous ses pieds. Le chien-gargouille se figea, ses yeux de pierre fixés sur une crevasse entre les dalles. Luc recula, une main sur le poignard qu’il portait à la ceinture.
Le pavé bougea.
Pas tout d’un coup — d’un mouvement presque liquide, comme si la pierre fondait, se tordait. Et puis elle fendit, se souleva, et un corps émergea des profondeurs. Luc n’aurait jamais dû le reconnaître. Cette chose n’avait rien d’humain, rien de connu. Sa peau était grise, plissée, comme de la vieille argile. Elle n’avait pas d’yeux — juste deux cavités béantes dans un visage qui semblait avoir été tordu par une main furieuse. Mais il y avait quelque chose dans la manière dont elle se redressait, dont sa tête pivotait vers lui, qui lui tira une bouffée de mémoire — pas la sienne, celle de son père, de ses carnets de note, des dessins fiévreux qu’il avait trouvés en fouillant le grenier familial.
Le Ravageur. Moins une créature qu’une force, moins une force qu’une faim.
Elle se tenait maintenant debout, à deux pas de lui. Luc vit son torse — non, pas son torse. Son harnais. Un cuir tressé, sombre, incrusté de clous métalliques qui luisaient comme de l’argent liquide. L’ouvrage était fin, précis. Des mains de maître. Le même métal vivant qui liait les gargouilles de la carrousel.
Une bête aveugle sous la coupe du guild. La contradiction lui frappa le crâne comme un coup de marteau. Mathilde avait dit que le guild *contenait* le Ravageur. Mais cette chose-là n’était pas contenue. Elle était domestiquée. Équipée. Dressée pour traquer.
— Ils l’envoient quand ils ne veulent pas laisser de traces, murmura une voix — la voix du griffon ? Non, la voix était dans sa tête, éraillée comme de la pierre frottée contre de la pierre.
Le chien-gargouille avait parlé.
La créature chargea. Luc roula sur le côté, évitant de justesse un allongement de bras qui aurait brisé du béton. Le chien-gargouille bondit, ses dents de pierre cherchant la gorge de la bête, mais celle-ci le balaya d’un revers et l’envoya s’écraser contre les ronces. Le griffon fondit d’en haut, serres ouvertes, et frappa le Ravageur au dos. Un craquement de pierre. La créature trébucha, mais elle ne se retourna pas. Sa tête pivota sur son cou, toute entière, et elle fixa Luc de ses cavités vides.
— Le constructeur, siffla-t-elle d’une voix qui n’était pas humaine mais imitait l’homme. Le fils. Il porte l’odeur de l’autre.
Luc chercha le poignard. Il l’avait fait tomber dans sa chute. Le compas était toujours dans sa main — rouge, pulsant, presque brûlant. Le chien-gargouille se releva en boitant, et le griffon reprit son vol, tournoyant au-dessus de la créature comme un faucon.
Et Luc vit le harnais de plus près. Il remarqua un détail — un fermoir, une petite plaque de cuivre, presque invisible entre les clous. Il y était gravé un signe qu’il avait appris à lire dans les archives : un triangle, un cercle, et une ligne brisée. Limite. Clôture. Le sceau d’appartenance du maître. Et immédiatement sous le sceau, un autre signe, plus récent, entaillé comme à la hâte :
*M.*.
M comme Mathilde. Ou comme Moreau. Quand on a passé sa vie à lire la pierre, on reconnaît la signature d’une main.
La bête bondit de nouveau. Cette fois, Luc était prêt. Il ne fuit pas — il s’élança *vers* elle, saisit la plaque de cuivre du harnais et tira. Le métal céda sans résistance. Les clous argentés perdirent leur éclat. La créature sembla se ratatiner, sa peau grise se fissurant comme une vase quittée par l’eau. Elle poussa un cri — pas de douleur, de libération — puis se défit en une poussière fine qui retomba sur les pavés.
Le silence.
Luc respirait fort, à genoux, tenant encore la plaque de cuivre entre ses doigts. Le chien-gargouille s’approcha, lécha sa main avec une langue de granite inutile. Le griffon se posa sur la porte scellée et attendit.
La porte n’avait plus son cerne sombre. Elle semblait plus réelle, plus ancienne aussi — un bois de chêne noué, travaillé par des décennies de mains. Luc regarda la plaque, puis la boussole. L’aiguille était retournée à l’or.
Il releva la tête vers le ciel, au-dessus de la cour, vers la ligne des toits de Paris qui se devinait à travers les branches des arbres morts. Quelqu’un que Mathilde connaissait avait mis cette bête sur son chemin. Quelqu’un savait qu’il serait là — qu’il chercherait à rejoindre le lieu où son père avait laissé sa trace. Le guild avait envoyé le Ravageur pour l’arrêter. Mais ce n’était pas le guild qui avait enchaîné la bête. C’était quelqu’un qui imitait le guild. Ou qui l’avait trahi de l’intérieur.
Il glissa la plaque dans sa poche, poussa la porte de chêne et entra.
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