Les Sentinelles de Pierre de Paris
Lire le chapitre 22: The Alliance of Rivals
L’eau du canal Saint-Martin clapotait contre la berge quand Luc sortit du tunnel, François affalé sur son épaule. L’air nocturne sentait le métal chaud et la pierre humide. Il traîna le vieil homme jusqu’à un banc, le déposa avec précaution.
« Reste là. Je reviens. »
François grogna, les yeux mi-clos. « Tu vas la chercher. Elle. »
Luc ne répondit pas. Il remonta la rue, les jambes lourdes, le plan déjà en tête. Si le compass pointait vers le Trocadéro, il pouvait aussi pointer vers elle. Il suffisait de savoir quel serment elle avait prêté. Et il le savait. Mathilde avait juré de libérer les sentinelles de leur cage de pierre. C’était son obsession, sa raison d’être. Le compass cherchait les marqueurs d’oath. Il trouverait le sien.
Il la trouva deux heures plus tard, dans l’atelier qu’elle louait au-dessus d’un magasin de moules, près des Halles. Elle ne dormait pas. Elle était assise devant une table couverte de croquis de gargouilles, un carnet ouvert sur ses genoux. Elle leva les yeux, sans surprise.
« J’ai cru que tu étais mort, » dit-elle. Pas une accusation. Un constat.
« Presque. François aussi. »
Elle se leva. Son visage passa par plusieurs émotions que Luc n’eut pas le temps de déchiffrer : colère, inquiétude, méfiance. « Le grand maître ? »
« Vivant. Affaibli. Il construisait un sceau sous le Trocadéro pour piéger le Ravageur pour un siècle de plus. L’Architecte nous a trahis. Il voulait m’utiliser comme appât. »
Le mot *Architecte* fit quelque chose dans la posture de Mathilde. Elle se redressa, les mâchoires serrées. « Le chef du conseil. »
« Le même qui a fait sculpter ma tombe avant ma naissance. » Luc sortit le compass de sa poche et le posa sur la table. L’aiguille trembla, puis tourna lentement, s’immobilisant vers le sud-est. Vers le Trocadéro. Il ne regarda même pas la direction. Il regarda Mathilde. « Le serment de mon père était dirigé contre une brèche. L’Architecte l’a reforgé. Il l’a transféré sur moi. Et dans quatre jours, à la pleine lune, ils vont me consommer. Pas me sacrifi er. *Consommer*. Un messager me l’a dit. »
Silence.
Mathilde s’approcha de la table, effleura la paroi du compass du bout des doigts, comme on touche une relique. « Consommer. » Elle répéta le mot, le goûtant. « Pas un prix. Un repas. »
« Ils vont me dévorer, Mathilde. Mon sang, ma chair, mon nom. Et une fois que le serment sera accompli, ils auront le contrôle total du Ravageur. Ils construiront leur grand sceau avec lui, pas contre lui. »
Elle le regarda longtemps. Luc soutint son regard. Il n’avait plus rien à cacher. C’était sa seule carte.
« Tu veux mon aide, » dit-elle enfin. La voix neutre, mais quelque chose vacillait.
« Je veux que tu m’aides à l’arrêter. »
« Pour libérer le Ravageur. »
Luc hésita. C’était là que tout se jouait. « Pour l’empêcher de se faire engloutir par l’Architecte. Après... on verra. »
Mathilde rit. Un rire dur, presque cassé. « On verra. Grandiose. Le monde s’écroule, et tu dis “on verra”. »
« J’ai passé trois jours à courir entre les tunnels et les tombes. Je n’ai pas le temps pour les belles promesses. » Luc s’appuya sur la table, face à elle. « Tu veux que les gargouilles soient libres. Moi aussi. Tu crois que le Ravageur peut coexister avec la ville, si on lui donne un territoire sous les carrières, une chasse contrôlée. Moi aussi. Mais l’Architecte veut domestiquer la créature pour en faire une arme. Et une fois qu’il m’aura consommé, il aura assez de puissance pour le faire. »
Mathilde croisa les bras. « Et François ? »
« Il est vivant. Affaibli, mais vivant. Il était en train de forger un grand sceau, un sceau qui aurait piégé la créature pour un siècle. L’Architecte a saboté son travail. Il a laissé le Ravageur nous poursuivre dans les égouts. Il veut que le sceau échoue et que je serve de déclencheur. »
Un silence long. Luc sentit la fatigue dans ses jambes, le poids de la nuit. Il n’avait pas mangé depuis vingt-quatre heures. Il n’avait pas dormi depuis plus. Il n’avait que sa conviction.
« Il y a trois ans, » dit Mathilde doucement, « j’ai juré de libérer les sentinelles de leur cage de pierre. Je pensais que les pierreux étaient des prisonniers. » Elle leva les yeux vers lui. « Depuis, j’ai appris une chose. Une créature enfermée dans la pierre depuis des siècles ne sort pas comme une colombe d’une cage. Elle sort comme une bête qui a appris à mordre ce qui la touche. »
Luc ne bougea pas. « Tu veux la libérer quand même. »
« Je veux la comprendre. » Sa voix avait une intensité nouvelle. « Le Ravageur n’est pas né dans la pierre. Il a été mis dedans. Par le Pierre, il y a des siècles. Et le Pierre, c’est la garantie de la ville, pas les guildes. Les guildes se sont arrogé le rôle, elles ont confondu l’outil et le maître. »
Luc se redressa. « Tu veux dire que le Pierre n’a jamais demandé que le Ravageur soit emprisonné. »
« Je veux dire que le Pierre a créé un équilibre. Les guildes ont construit un mur. Ce n’est pas la même chose. »
Luc médita. François avait parlé du Pierre comme d’un contrat, un engagement entre la ville et quelque chose de plus profond que les hommes. Et le compass, l’aiguille qui pointait vers les marqueurs d’oath, pas vers les lieux... Le Pierre était un système de serments, pas une forteresse.
« Alors si on détruit le grand sceau de l’Architecte, » dit Luc lentement, « et je présente le Ravageur au Pierre lui-même, comme un frère qu’on a enfermé par erreur... »
« Le Pierre trancherait. » Mathilde termina sa phrase. Son visage s’était durci. « C’est un risque immense. Le Ravageur est une créature de destruction. Il dévore la pierre, il dévore l’oath. Si le Pierre décide qu’il doit rester enfermé, tu auras perdu ta chance et ta vie. »
« L’Architecte me dévorera dans quatre jours si je ne fais rien. Le risque, je le prends. » Luc posa la main sur le compass. « Aide-moi à atteindre le forge central de la guild, sous la Place Dauphine. François est trop faible pour forger une autre sceau. Mais le forge de l’Architecte est peut-être encore actif. Si on le sabote, on l’empêche d’accomplir son plan. »
Mathilde se recula, le regard balayant la pièce, les croquis, les outils, les années de clandestinité. Puis elle fixa Luc.
« À mes conditions. »
Luc hocha la tête. « Je t’écoute. »
« On sabote le forge. On détruit le plan de l’Architecte. Mais le Ravageur, quand on le sortira, on ne le tuera pas. On l’amènera au Pierre. Tu feras ce que je dis sur ce point. »
Luc songea à la créature aveugle dans les égouts, à sa forme difforme, à la faim qu’il avait sentie dans sa poursuite. Un ancien maçon transformé. Pas un monstre. Un homme qui avait perdu son nom. Pourquoi ne pouvait-il pas le retrouver ?
« Je te jure sur la pierre de mon père, » dit Luc, « on le libérera. Et on le confiera au Pierre, pas aux hommes. »
Mathilde prit une profonde inspiration. Puis elle se tourna vers un meuble en bois, l’ouvrit. À l’intérieur, des outils qu’il ne reconnut pas : des ciseaux courbes, des crochets de fer, un lourd marteau dont la tête était creusée d’un sceau. Elle en sortit une lanière de cuir qu’elle portait autour du poignet, fermée par une boucle de cuivre.
« Tu connais le plan du forge ? »
« François a eu juste le temps de me donner une adresse. Place Dauphine. Le bâtiment de l’ancienne administration des Monnaies. Sous les fondations. »
Mathilde hocha la tête. « Il faut un poinçon pour l’entrée. Tu as le compass. Le gear du compass est le poinçon. »
Luc fronça les sourcils. « Comment tu sais ça ? »
Elle sourit. Un sourire étrange, presque triste. « Parce que ton père était un de mes informateurs. Il m’a dit que si un jour quelqu’un se présentait avec un compass de Pierre, il aurait besoin d’un compagnon qui connaissait les codes de la Monnaie. Il disait que ce quelqu’un serait son fils. »
Luc resta figé. « Tu connaissais mon père ? »
« J’ai travaillé avec lui, quatre ans avant sa mort. Il cherchait un moyen de rompre le serment sans rompre le pacte. Il croyait qu’on pouvait reformer le lien, pas le briser. » Mathilde baissa les yeux. « L’Architecte a découvert sa recherche. Quelques mois avant l’accident. »
Les mots résonnèrent dans le silence. *L’accident*. C’était ainsi qu’on nommait la mort de son père, la chute d’un échafaudage sur un chantier de Sainte-Chapelle, un baudrier qui cédait à un endroit où il n’aurait pas dû céder.
« L’Architecte l’a tué. »
Mathilde ne confirma pas. Elle ne démentit pas.
« Le forge sous la Place Dauphine, » dit-elle finalement. « Il est le centre de la production du métal liant, ce qu’ils appellent le fer d’oath, le métal qu’ils utilisent pour les sceaux et les colliers. Si on détruit ses moules, ils ne pourront plus forger de contrainte pour un siècle. Le Ravageur sera libre. »
« Et l’Architecte ? »
« Il sera là. Il supervise les fontes de préparation à la pleine lune. Tu le veux face à toi. »
Luc pinça les lèvres. Il posa la main sur le compass. L’aiguille tremblait, pointant obstinément vers le Trocadéro. Vers le sud-est. Vers la Place Dauphine, presque dans la même trajectoire.
« J’ai quatre jours, » dit-il. « On ne prend pas le temps de préparer. J’y vais ce soir. »
Mathilde attrapa son manteau. « Je viens. Mais je ne te promets pas que je te sauverai la vie. »
« Je ne te demande pas de me sauver. Je te demande de m’aider à venger mon père. »
Elle le regarda, et un accord profond s’établit entre eux, un pacte silencieux scellé par la pierre, le sang et la haine commune.
Ils sortirent dans la nuit, traversant les rues désertes de Paris dans la direction de la Place Dauphine. Le compass vibrait dans la poche de Luc comme un cœur second.
Mais dans l’ombre du Pont Neuf, une silhouette les observait. Et sur son épaule, une petite gargouille de pierre tournait la tête, ses yeux de granit perçant l’obscurité.
L’Architecte les avait devancés.
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