Les Sentinelles de Pierre de Paris
Lire le chapitre 3: The Architecte's Counsel
Le commissariat du Xe arrondissement sentait l’encre sèche et le café brûlé. Luc avait attendu vingt minutes devant le guichet, le compass de François serré dans sa poche, avant qu’un officier daigne lever les yeux de son écran.
« Monsieur Moreau, vous voulez déposer une plainte pour… un gargouille qui a bougé ? »
Luc posa ses deux mains à plat sur le comptoir en Formica. « Je sais à quel point ça sonne. Mais j’ai vu la pierre. Elle était différente. Et François Delacroix — mon mentor — a disparu. Il y a un lien. »
L’officier soupira, tapa quelques mots sans conviction. « Disparition signalée hier par votre collègue, oui. On a lancé une procédure standard. Mais les gargouilles, monsieur… »
« Écoutez, le truc avait une blessure. Une entaille fraîche dans la pierre. Les gargouilles ne saignent pas. »
« Les gargouilles ne bougent pas non plus. » L’officier ferma son dossier d’un geste sec. « Rentrez chez vous. Buvez quelque chose. Si votre associé refait surface, appelez-nous. »
Luc serra la mâchoire. Il voulait insister, crier, montrer le compass dont l’aiguille tremblait encore vers le nord-est. Mais à quoi bon ? Il tourna les talons, poussa la porte vitrée et se retrouva sous une bruine fine, dans la lumière grise de l’après-midi parisien.
Il marchait vers la station de métro quand une voix s’éleva dans son dos, calme et précise comme un coup de crayon sur du papier calque.
« Vous avez bien fait de ne pas leur montrer l’instrument. »
Luc se figea. Il se retourna. L’homme se tenait sous l’auvent d’une librairie fermée, immobile, les mains croisées devant lui. Il portait un costume trois-pièces d’un gris anthracite ancien, cravate sombre, et un chapeau mou qui semblait sorti d’une photographie de 1930. Pas une goutte de pluie ne perlait sur ses épaules.
« Qui êtes-vous ? »
L’homme inclina la tête, un geste presque aimable. « On m’appelle l’Architecte. C’est un nom de fonction, pas un nom de naissance. Nous avons peu de temps, monsieur Moreau. Je vous propose de marcher avec moi. »
Luc ne bougea pas. « Pourquoi je vous suivrais ? »
« Parce que vous tenez dans votre poche un compas qui n’a pas été fabriqué dans ce siècle, et parce que vous cherchez un homme qui n’a pas été vu depuis trois jours. Je peux vous parler des deux. »
Le compass semblait peser plus lourd dans sa poche. Luc hésita une seconde, puis haussa les épaules et emboîta le pas à l’inconnu. Ils remontèrent le boulevard de Sébastopol, l’Architecte marchant d’un pas régulier, le dos droit, comme s’il arpentait une rive bordée de monuments invisibles.
« Les Compagnons du Devoir existent depuis plus de huit siècles, commença-t-il. Pas la version folklorique qu’on enseigne aux touristes — les vrais. Ceux qui ont bâti les cathédrales, les ponts, les canaux. Nous sommes tailleurs de pierre, charpentiers, forgerons. Et nous avons un secret que nous protégeons depuis le premier bloc taillé. »
Luc ralentit. « Les gargouilles. »
« Les sentinelles, corrigea l’Architecte. Les gargouilles ne sont que des gouttières décoratives. Les sentinelles sont autre chose. Elles sont nées d’un pacte — un accord entre nos ancêtres et certaines veines de pierre de la région parisienne. De la pierre vivante, si vous voulez. Animée par le geste de l’artisan. »
Ils tournèrent dans une rue étroite. La pluie redoublait. Luc sentit son col se détremper, mais l’Architecte restait sec, son chapeau immuable.
« Depuis des siècles, ces sentinelles veillent sur Paris », continua-t-il. « Elles montent la garde sur nos églises, nos palais, nos toits. Elles détectent les menaces que vous autres ne pouvez pas voir. Elles agissent quand les mains humaines sont trop lentes. »
Luc secoua la tête. « Je restaure des pierres depuis quinze ans. Je les ai touchées, brossées, nettoyées. Elles sont mortes. »
« Vous n’avez jamais gratté assez profond. » L’Architecte sourit à peine, un pli au coin des lèvres. « François, lui, savait. Il faisait partie de nous. Depuis quarante ans. C’est pour ça que nous vous avons approché — non pas vous encore, mais lui. François devait vous initier. Le moment n’est jamais venu. »
À l’évocation de François, Luc s’arrêta net. « Où est-il ? »
L’Architecte ne ralentit pas. « Il est mort, monsieur Moreau. »
Les mots tombèrent entre eux comme une pierre dans un puits. Luc resta planté sur place, les bras ballants. L’autre continua sur quelques pas, puis se retourna.
« Il n’y a pas de manière douce de dire cela. François est mort il y a deux jours. Il a été pris par ce que nous appelons le ravageur. »
« Le ravageur ? »
« Une chose qui vit sous Paris. Pas humaine, pas tout à fait animale. Elle existe depuis plus longtemps que nos guildes. Elle se nourrit — malheureusement — de l’énergie qui anime nos sentinelles. Et elle chasse les artisans. Ceux qui savent. » Il marqua une pause. « François était sur sa trace depuis des semaines. Il espérait la localiser. Il a trouvé plus qu’il ne pouvait gérer. »
Luc sentit son cœur battre dans sa gorge. « Vous mentez. »
L’Architecte plissa les yeux. « Je ne mens pas. Je vous cache des choses, peut-être. Mais la mort de François est réelle. »
« Alors pourquoi vous me racontez ça maintenant ? Pourquoi m’approcher dans la rue, avec vos costumes et vos secrets ? »
« Parce que le ravageur est blessé. Nos sentinelles l’ont touché cette nuit. Il est affaibli, mais il se cache. Dans les semaines à venir, il va se terrer, se soigner, et frapper à nouveau. Nous avons besoin de la personne qui connaissait le terrain de François. La plus proche de lui. Vous. »
Luc laissa échapper un rire sec, sans joie. « Je suis restaurateur de pierres. Je ne peux pas me battre contre un monstre. »
Le regard de l’Architecte se fit plus dur. « Non. Mais vous savez lire une façade comme d’autres lisent un journal. Vous pouvez voir une fissure qui n’est pas naturelle, une trace de griffe dans un mortier. C’est ce que le ravageur ne peut pas dissimuler. Et c’est ce dont nous avons besoin. »
Luc détourna les yeux. La rue était vide derrière eux, la pluie lavant les pavés luisants. Il sortit le compass de sa poche, le tint dans sa paume ouverte. L’aiguille tremblait, obstinée, toujours vers le nord-est.
« Ce compas, dit-il. Il appartenait à François. Pourquoi pointe-t-il vers cette direction ? »
L’Architecte regarda l’instrument une longue seconde. Quelque chose traversa son visage — fatigue, peut-être, ou regret. « C’est un instrument de chasseur. Il est réglé sur la piste du ravageur. Là où il pointe, la chose a laissé sa trace. Si vous voulez savoir où François a mené sa dernière enquête, suivez l’aiguille. »
Il recula d’un pas, inclinant à nouveau la tête.
« Mais réfléchissez, monsieur Moreau. Une fois que vous saurez ce qui attend sous Paris, vous ne pourrez plus faire comme si vous ne saviez pas. »
L’Architecte tourna les talons et remonta la rue. Il disparut à l’angle en moins de trois secondes, avalé par le brouillard urbain. Luc resta seul sous la pluie, le compass brûlant dans sa paume.
Il regarda l’aiguille. Nord-est. Le cœur de la ville.
Une colère sourde monta en lui — pas contre l’Architecte, pas contre le commissaire. Contre François, qui ne lui avait jamais rien dit. Contre lui-même, qui n’avait jamais posé les bonnes questions.
Il rangea le compass dans sa poche et marcha vers le métro. Mais au lieu de prendre la ligne qui ramenait vers son appartement, il s’arrêta devant le plan du réseau. Le nord-est, c’était les lignes qui serpentaient sous Montmartre, sous les anciennes carrières, sous le réseau des catacombes.
Bien sûr.
Luc sortit son téléphone, composa le numéro de l’atelier. Personne. Il laissa un message d’une voix plate : « Je prends quelques jours. Ne cherchez pas à me joindre. »
Puis il lança la première application qui traitait des entrées interdites des carrières de Paris et descendit dans la rame, le cœur battant, le compass contre sa poitrine, vers l’inconnu.