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Les Sentinelles de Pierre de Paris

Lire le chapitre 4: The Ravageur's Trail

L’escalier sentait la craie et le moisi. Les marches taillées dans la pierre calcaire descendaient en spirale, et la lumière du réverbère de la rue s’était éteinte depuis longtemps, remplacée par une noirceur lourde que la flamme de son briquet ne perçait qu’à peine.

Le compas de François vibrait dans sa paume, faiblement. L’aiguille, un fin losange de laiton, pointait dans le faisceau de sa lampe frontale, légèrement déviée vers le bas. Comme si le gargouille, sa blessure au flanc, avait plongé vers les entrailles de la ville.

Luc compta les marches. Cinquante-trois. Puis cinquante-quatre. Un palier. Le tunnel s’ouvrait devant lui, s’évasant en une galerie plus large, ses parois soutenues par des piliers de pierre brute couverts d’une suie ancienne. L’air changeait : plus froid, presque respirant, et une odeur d’humidité minérale lui piqua les narines. Sous la ville sonore de Paris, un second Paris, muet et patient.

Il passa une main sur le mur, par réflexe de tailleur de pierre. La roche était fraîche, mais il sentit sous ses doigts une gorgée de mortier ancien, marque laissée par un compagnon deux siècles plus tôt. Mais ce n’était pas cela qui fit s’arrêter sa main. C’était une autre marque, plus récente.

Il braqua sa lampe.

Trois rayures verticales, profondes de deux doigts, descendaient la paroi comme des fissures de foudre. Le calcaire était éclaté, poudreux, mais les bords des entailles étaient nets, polis. Cette roche n’avait pas été brisée, elle avait été *taillée* — avec une force et une vitesse que ses outils d’acier n’avaient jamais permis.

Luc posa son index sur l’une des striures. Il était assez large pour que sa paume entière y tienne.

Il releva le compas. L’aiguille ne tremblait plus. Elle pointait droit devant, dans l’obscurité plus loin.

Il avança, pied prudent sur le sol inégal, et l’espace s’élargit autour de lui. Une salle s’ouvrait, probablement une ancienne carrière, ses voûtes invisibles dans la nuit. Les bruits de Paris n’arrivaient plus ici. Seule restait une vibration sourde, continue : le passage lointain du métro, quelque part au-dessus, que la roche filtrait en bourdonnement de cathédrale.

Il en faisait le tour, mesurant instinctivement les distances, la hauteur des piliers, quand le faisceau de sa lampe s’accrocha à quelque chose de blanc.

Luc se figea. Sur un bloc de pierre abandonné, semblable à un autel, une silhouette s’était perché. Elle avait la taille d’un homme, mais elle était trop maigre pour l’être : membres filiformes, angles inhabituels, et une peau d’un blanc d’os, tendue sur une carcasse visible. Elle était nue, mais il n’y avait rien d’humain dans la façon dont elle tenait ses bras, pliés comme des pattes d’araignée.

Elle avait la tête tournée vers lui.

Mais pas d’yeux. À leur place, deux cavités closes, des paupières pâles, presque cousues, qui se ridèrent soudain comme un chien qui renifle quelque chose. La créature huma l’air. Une bouche fendue s’ouvrit, aux lèvres trop fines, et un souffle blanc s’en échappa.

Le compas de Luc s’emballa. L’aiguille tournait follement, heurtant les bords de son cadran, vibrant comme un être vivant terrifié. Luc regarda la créature. Le ravageur. Le monstre que l’Architecte avait décrit sans le nommer autrement, et dont l’image s’imposait enfin dans toute sa matérialité.

La créature bougea.

Pas une charge. Une translation presque horizontale, les membres se déployant en un bond souple qui l’amena à trois mètres de Luc. Il recula, trébucha sur un fragment de roche, et sa lampe balaya la salle — révélant soudain des dizaines d’autres scarifications sur les murs, plus anciennes, plus profondes, et dans la poussière au sol, deux traces régulières, faites par ce qui ressemblait à des pattes.

La créature siffla. Un son aigu, presque inaudible à la limite de l’audible humain, qui fit vibrer ses dents.

Luc jeta le sac qu’il portait en épaule — un sac vide, qu’il avait préparé sans savoir pour quoi — droit sur la créature. Le sac rebondit sur sa poitrine sans effet. Mais Luc tourna déjà les talons.

Il courut. Il n’avait pas fait trois foulées qu’il entendit le grattement des griffes sur la pierre, un bruit sec et multiple, comme des milliers de graviers qui tomberaient d’un seul coup. Derrière lui, une onde de souffle froid. Il ne regarda pas. Il savait ce qu’il verrait : une bouche ouverte bien trop large, des membres qui se repliaient pour bondir, des doigts griffus qui n’attendaient que la chair.

Le mur devant lui portait une entaille fraîche. Il l’enjamba sans réfléchir, donna un dernier élan de jambes, et s’écrasa au sol sur le palier de l’escalier, glissa sur quelques marches, sa lampe valsant dans l’ombre.

Puis la terreur lui dévora les jambes — un poids immense s’abattit sur les marches au-dessus de lui. Il se retourna. La créature était agrippée au chambranle de l’entrée de la salle, à contresens, le corps couvert d’une sueur luisante blanche que sa lampe faisait éclater en reflets.

Elle ne le suivit pas. Elle restait à l’orée de la galerie, sa tête au sommet de l’arc de pierre, immobile, comme si une frontière invisible la retenait.

Luc haletait. Il cherchait son briquet, sa respiration sifflait.

C’est alors qu’il les entendit.

Du fond de la salle, du côté opposé à la créature, un frottement lourd et rythmé monta. Non pas le grattement d’un être vivant, mais quelque chose de plus massif, de plus *mécanique* dans sa régularité. Le bruit de genoux de pierre heurtant la roche. Et un crissement de sabots de pierre, un hennissement sourd de marbre.

Deux silhouettes émergeaient de l’obscurité de la carrière. Deux lions — non, deux statues de lions, de la pierre de la Loire, couleur sable, leurs muscles taillés dans des blocs qu’il aurait reconnus entre mille : un travail de maître, du XVIIe siècle, un ciseau humble mais précis, celui d’un compagnon de haute volée.

Ils ne le regardaient pas, lui, dans l’escalier. Ils ne regardaient pas non plus la créature jaunâtre qui se ramassait dans l’encadrement. Ils étaient arrivés — et ils la regardaient, elle.

Le ravageur fit face. Sa peau pâle se couvrit soudain de taches plus sombres, des sortes d’ecchymoses qui s’étalèrent comme de l’encre dans du buvard. Il ouvrit la bouche — cette bouche trop grande, que la lumière de la lampe de Luc, tombée au sol, éclairait maintenant par en dessous — et il cria.

Le cri ébranla le plâtre de la voûte. Un éclat de pierre tomba du plafond.

Les lions ne crièrent pas. Ils avancèrent. Leurs pattes s’enfonçaient légèrement dans le sol, et là où elles frappaient, la poussière volait en nuages secs, comme un mortier qu’on tamise. L’un d’eux ouvrit la gueule. À l’intérieur, pas de langue, pas de dents. Une pierre parfaitement lisse, creusée avec une exactitude qui semblait moqueuse.

Mais la créature, elle, savait ce que cette gueule vide signifiait.

Elle bondit — un mouvement aveugle, désespéré, dans la direction de l’escalier, vers Luc. C’est alors qu’elle lui offrit son flanc.

Luc vit la plaie. Pas celle que le gargouille avait reçue sur les toits de Saint-Eustache. Celle-ci était sur le côté gauche de la créature, une déchirure profonde et noire, les bords de sa peau blanche crispés comme du papier brûlé. Elle la protégeait — elle protégeait une chose logée dans sa propre chair, un fragment, un objet qui luisait faiblement d’un éclat laiton.

Le premier lion frappa.

Un coup sec, précis, du museau — pas un coup de patte. Il frappa la créature en pleine blessure. Le ravageur hurla, un son qui se brisa en plusieurs fréquences, et il pivota, se jetant dans la mêlée des deux lions, dont le second vint s’insérer entre son corps et Luc, tel un forgeron qui contient l’étincelle.

Luc saisit son sac. Il rampa jusqu’à la première marche, se releva, et monta. La voix du second lion — non, une voix venue de plus loin, du haut de l’escalier — l’appela :

« Ne t’arrête pas, Moreau. »

Une silhouette se tenait à la sortie, silhouette de forte carrure, encadrée par le halo du réverbère de la rue. L’Architecte. Bien sûr. Il avait attendu — il savait ce qui se trouvait dans cette salle.

Luc monta les dernières marches en courant, s’effondra sur le pavé autour du trou de l’homme, les mains sur les genoux, le compas presque brûlant dans la paume.

« Vous saviez que c’était là, souffla-t-il.

— Je savais qu’il y avait quelque chose », répondit l’Architecte, d’une voix plate. Dans la lueur du réverbère, son visage apparaissait net, mais sans expression. « Vous avez vu son flanc ? Le creux ? »

Luc hocha la tête. Il n’avait pas besoin de dire ce qu’il avait vu : l’éclat laiton, le fragment à l’intérieur d’une blessure qui ne s’en allait pas.

« Ce n’est pas un ravageur, dit l’Architecte. C’est un porteur. Il ne rentre plus. Il protège ce qui lui a été planté. »

L’Architecte fit un pas vers lui, les mains ouvertes.

« François n’est pas mort, Luc. Il n’a jamais été tué. Il détient la clé de ce que cette créature transporte — et il l’a donnée à vous. Si vous aviez ouvert la note plutôt que de ne faire que la relire, vous comprendriez déjà ce que cette aiguille pointe vers. »

Luc ouvrit la bouche. Mais il ne dit rien. La blessure du gargouille, sur le toit. La créature dans la cave, qui protégeait son flanc.

La note de François était dans sa poche. Il ne l’avait pas relue depuis bien trop longtemps.