Les Sentinelles de Pierre de Paris
Lire le chapitre 31: The Broken Chain
La pluie avait cessé. Les pavés de la place du parvis fumaient encore d'une vapeur fine, comme si la terre elle-même exhalait un dernier soupir. Luc se tenait immobile au centre de ce cercle de pierres brisées, le regard perdu sur le point où la masse de la créature s'était dissipée. Il tenait encore dans sa main gauche les deux moitiés de la boussole de son père, comme deux pièces de monnaie froides.
François était assis contre un contrefort de la cathédrale, le souffle court, les mains tachées de poussière blanche. Ses doigts tremblaient quand il les ramena contre sa poitrine. Il ne regarda pas la boussole brisée. Il ne regarda pas Luc. Il regarda ses mains, comme s'il les voyait pour la première fois, comme s'il cherchait à comprendre ce qu'elles avaient fait.
Hélène s'accroupit près de lui. Elle ne parla pas tout de suite. Elle posa simplement une main à plat sur l'épaule du vieux tailleur de pierre. François ferma les yeux.
— J'ai tenu ma promesse, murmura-t-il d'une voix rauque. Enfin.
Luc se tourna vers l'homme vêtu de noir étendu sur le pavé, à quelques mètres de lui. L'Architecte gisait là, les bras en croix, le visage tourné vers le ciel gris. Ses yeux étaient ouverts mais vides, comme des fenêtres d'une maison abandonnée. La poche intérieure de sa veste était déchirée, et par l'ouverture, Luc pouvait voir un petit éclat de pierre sombre qui luisait faiblement. Le faux essence du Ravageur. Une coquille vide.
— Est-ce qu'il va se relever ? demanda Mathilde depuis l'entrée de la cathédrale.
Luc secoua la tête. Il s'accroupit près de l'Architecte et passa une main devant ses yeux. Aucune réaction.
— Il a tout donné pour cet instant. Et quand l'instant s'est évaporé… il s'est évaporé avec lui.
Il ramassa l'éclat de pierre dans la veste ouverte. La chose vibrait à peine sous le contact, tel un insecte mourant. Luc la serra dans son poing un instant, sentant sa chaleur décliner, puis il se releva et la glissa dans sa poche, à côté des moitiés de la boussole.
— Que fait-on de lui ? demanda Mathilde.
Luc regarda le corps prostré. Puis il leva les yeux vers la façade de Notre-Dame, vers les chimères de la balustrade, vers les gargouilles toutes silencieuses, toutes tournées vers lui, leurs silhouettes sombres détachées sur le ciel qui s'éclaircissait. Elles étaient cent. Elles étaient mille peut-être, sur tous les toits de la ville, invisibles, perdues, cherchant l'ancrage qui les liait à leur mission séculaire.
— On l'emmène au sous-sol de l'atelier, dit-il, à voix basse. On l'enferme sous la pierre du vieux puits. C'est là que mon père gardait ses outils les plus tranchants. C'est assez profond.
Antoine s'approcha, un drap gris au creux des bras, qu'il jeta sur l'Architecte immobile. Il le souleva seul, sans effort apparent, ses bras de carrier habitués aux charges bien plus lourdes que la carcasse vidée d'un homme.
— Je m'en charge, dit simplement Antoine. Retrouvez-nous là-bas. Il faut comprendre ce qui s'est passé ici.
Luc le laissa partir sans mot dire. Il fit les trois pas qui le séparaient encore de François, et se baissa pour s'agenouiller en face de lui. François leva enfin les yeux. Des yeux gris, pâles, des yeux de pierre polie par des décennies d'attention patiente. Mais quelque chose s'y était éteint.
— Tes mains, dit Luc. Pose-les sur le pavé.
François obéit sans comprendre. Il plaqua ses paumes ouvertes contre la pierre humide. Puis Luc fit de même, et il ferma les yeux. Il ne pratiquait que depuis quelques années cette lecture du monde minéral, mais c'était son don à lui, sa manière à lui de voir ce que les autres ne voyaient pas. Il laissa passer les premières secondes sans rien chercher, simplement en laissant la pierre lui parler.
Le pavé, sous ses paumes, était calme. Vide.
Puis il sentit la seconde vibration, celle qui venait des mains de François. Elles ne tremblaient pas seulement. Elles *cherchaient*. Dansant encore, inconscient de leur propre faim, cherchant une texture, une densité, une réponse qui ne venait pas.
Luc retira ses mains lentement, comme on ôte ses gants après un deuil.
Hélène posa la main sur son épaule. À travers l'étoffe fine de son manteau, il sentit la pression douce de ses doigts, et cette pression disait : je sais.
— La liaison est coupée, murmura-t-elle. Le vieux pacte entre sa main et la pierre. C'est ce qu'il a payé.
Luc hocha la tête. Il n'avait pas besoin qu'elle lui explique davantage. Le don du tailleur n'était pas une compétence. C'était un mariage entre une vie et la matière. François avait brisé la boussole — et l'ancrage qu'elle contenait — avec ses propres mains, mais le prix avait été plus subtil, plus profond que la simple force physique. Il s'était coupé de la conversation séculaire que sa paume entretenait avec le granit, le calcaire, le silex.
— Il s'en remettra, dit Luc d'un ton plus assuré qu'il ne l'était vraiment. À sa manière.
François leva les yeux vers lui, et pour la première fois depuis des heures, un petit sourire traversa son visage de vieux loup de chantier.
— Tu mens mal, Luc. Tu l'as toujours fait. C'est pour ça que tu es devenu un bon restaurateur. Les murs ne te croient que lorsqu'ils te sentent honnête.
Luc rendit le sourire malgré lui. C'était la première chose depuis longtemps qu'il entendait quelques chose qui ressemblait à François, l'ancien François, le contremaître, le maître, l'homme qui s'était tenu devant lui lorsque les échafaudages roulaient sous le ciel gris du cinquième.
— Allons, dit Hélène. Rentrons d'abord. Le conseil va nous tomber dessus dans quelques heures. Nous devons savoir ce qui reste de la guilde, et ce qu'il faut en faire.
Ils marchèrent à travers la ville. Luc prit Antoine qui revenait déjà du puits, et ils suivirent les rues étroites vers l'atelier du Marais. Les gargouilles, sur leur passage, demeuraient silencieuses. Elles ne regardaient plus vers le ciel comme autrefois, guettant les créatures de la nuit. Elles regardaient le petit groupe passer, suivant Luc d'une immobilité pesante, interrogative.
— Elles ne savent plus quoi faire, remarqua Antoine sans se retourner. Elles ont perdu leur ancre.
— Pas l'ancrage, corrigea Hélène doucement. L'ordre. Elles savent encore ce qu'elles sont. Elles ne savent plus pour qui elles veillent.
Luc s'arrêta à la porte de l'atelier. Il posa la main sur le chambranle de pierre, le laissant lui parler le temps d'une longue expiration. La porte ancienne, taillée à la main deux siècles plus tôt, lui raconta son histoire la plus récente : la lumière des torches, les pas pressés, la peur, l'espoir. Il poussa le battant.
La salle principale était un chaos de papiers éparpillés, de plans déchirés et de tasses refroidies. Les places des maîtres, disposées autour de la longue table de pierre, étaient vides. Certaines le resteraient toujours.
Luc ne chercha pas à les compter, pour l'heure.
— Va chercher du café, dit-il à Antoine dans un murmure. Et des couvertures. François va rester ici ce soir.
Antoine sortit sans mot dire. Luc s'assit face à la porte, à la place qu'il n'avait jamais prise auparavant, celle qui faisait face à l'entrée, celle d'où l'on voyait tout venir. François prit place à sa gauche, Hélène ordonna les papiers sur la table sans y songer vraiment. Mathilde s'était adossée au mur près de la fenêtre, bras croisés, le regard scrutant la rue par-dessus son épaule, comme faisant l'inventaire du monde que le soir allait tisser.
La pièce se tut. Les pluies battaient doucement contre les vitres. Quelque part, sur la girouette du clocher voisin, une gargouille déplia ses ailes et les replia aussitôt, indécise, attendant.
Luc sortit de sa poche les deux moitiés de la boussole et les posa sur la table. Le métal noir luisait encore, à peine, comme si un souvenir de lumière circulait encore dans ses entrailles coupées. Puis il sortit l'éclat de pierre faux qu'il avait pris sur l'Architecte et le posa à côté. Sept objets, pensa-t-il. Sept fragments d'une promesse centenaire. Il les laissa là, épars, sans ordre.
— Il faut décider ce que l'on fait, dit-il doucement. De la pierre. Des gargouilles. De l'ordre. Du vide.
Hélène déplia un plan de Paris sur la table, les doigts suivant les lignes de la Seine comme on caresse une cicatrice.
— Le Ravageur est affaibli, dit-elle. Il ne sait plus où il se tient. Il dérive quelque part sous la ville. Les gargouilles, sans leur boussole, sans père définissant leur mission, cherchent.
Luc regarda les deux moitiés de l'instrument qui ne fonctionnerait plus jamais. Puis il regarda ses mains. Des mains de tailleur. Des mains de promesses. Son serment inachevé, celui qu'il avait commencé à prononcer devant la créature avant que François n'interrompe, pesait encore quelque part au creux de sa poitrine, tel un poids suspendu à un crochet qu'il n'avait pas réussi à poser.
Il ouvrit les paumes vides.
Il fallait apprendre à construire sur un terrain sans repères.
Le café arriva. Les tasses cliquetirent. La pluie, dehors, recommença sa conversation avec les toits.
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