Les Sentinelles de Pierre de Paris
Lire le chapitre 32: The Citizen's Watch
L’atelier sentait la poussière de pierre et le café froid. Les volets étaient restés clos depuis trois jours, et personne n’avait pris la peine de les ouvrir. Luc était assis devant la grande table, les deux moitiés du compas posées devant lui comme des reliques brisées. Il ne les touchait pas. Il les regardait.
La porte s’ouvrit sans qu’il lève les yeux.
— Tu n’as pas dormi, dit Mathilde.
— Si. Mal.
Elle entra, referma derrière elle, et s’assit en face de lui sans demander la permission. Elle avait noué ses cheveux en arrière, mais quelques mèches s’échappaient, grises de poussière. Elle avait dû passer la matinée sur les toits, elle aussi. Les gargouilles. Personne d’autre ne s’en occupait désormais.
— Combien sont-elles à errer ? demanda-t-il.
— Treize, à ma connaissance. Peut-être quinze. Elles se rassemblent près de Saint-Sulpice, là où le Ravageur a dissipé son essence. Elles ne savent plus où aller.
Luc passa une main sur son visage. Sa barbe avait poussé, drue et grise. Il se sentait vieux, plus vieux que ses quarante ans.
— Elles me regardent, dit-il. Partout où je vais, elles me regardent. Comme si j’avais une réponse.
— Tu en as une.
Il releva les yeux. Mathilde le fixait avec cette intensité calme qu’elle tenait de son père, mais sans l’arrogance. C’était une exigence, pas une accusation.
— Je n’ai pas demandé à être leur chef, dit-il.
— Non. Tu as demandé à être leur sacrifié. C’est François qui t’a arrêté, rappelle-toi.
Luc serra les mâchoires. Le souvenir était encore vif : le compas dans la main de François, le geste net, le claquement métallique sur la pierre. Et puis l’effondrement du Ravageur, le silence des gargouilles, le cri strident de l’Architecte qui s’était échappé de sa poitrine comme un oiseau blessé.
— François est perdu, dit-il simplement. Il ne sent plus la pierre. J’aurais dû...
— Tu aurais dû quoi ? Mourir ? Pour que tout ça recommence dans trente ans, avec un autre Architecte et un autre Ravageur ? Non. Tu aurais dû vivre. Et maintenant tu dois décider quoi faire de cette vie.
Luc se leva. Il fit deux pas vers la fenêtre, ouvrit les volets d’un geste brusque. La lumière du matin entra, crue, dorée. Paris s’étendait devant lui, indifférente et magnifique. Quelque part sous ses pieds, dans le puits asséché sous l’atelier, l’Architecte divaguait en boucle, parlant à des créatures que lui seul voyait.
— La ville n’a rien vu, dit-il. Personne ne sait ce qui s’est passé. Personne ne sait ce qui aurait pu arriver.
— C’est bien le problème.
Luc se retourna. Mathilde avait sorti un rouleau de papier de sa sacoche, un plan qu’il ne connaissait pas, et le déployait sur la table avec des gestes précis.
— Quelques ex-membres de la guilde me parlent encore, dit-elle. Ils ont peur. Ils veulent un nouveau maître, un nouveau serment, une nouvelle pyramide de silence et d’obéissance.
— C’est comme ça que tout a commencé, dit Luc. Avec un maître. Avec un serment.
— Exactement. C’est pour ça que je propose autre chose. Un conseil. Une fondation, si tu veux. Pas de maître. Pas de serment secret. Des citoyens qui veillent sur ce que la ville refuse de voir.
Luc revint vers la table. Il regarda le plan : une carte de Paris, marquée de cercles rouges aux emplacements des gargouilles connues et de croix bleues pour celles qui étaient perdues.
— Une fondation, répéta-t-il. Comme une association de quartier ?
— Comme une garde citoyenne. La ville ne saura pas tout. Mais elle saura que quelque chose existe. Que des gens veillent. Pas des fantômes, pas des ombres. Des gens.
Il y eut un silence. Luc souleva une moitié du compas brisé, la fit tourner entre ses doigts. Le métal était froid, mort. Il sentait encore le poids de l’autre moitié dans sa poche, comme un reproche.
— Vous êtes combien ? demanda-t-il.
— Huit. Neuf avec toi. Peut-être dix si Hélène accepte.
— Hélène ne voudra jamais. Elle a passé sa vie à fuir les serments, pas à en créer.
— Elle a passé sa vie à te protéger, tu veux dire.
Luc posa la moitié du compas. Son regard croisa celui de Mathilde.
— Je ne veux pas régner, dit-il lentement. Je n’ai jamais voulu ça. Si vous voulez un chef, cherchez ailleurs.
— Je ne te demande pas de régner. Je te demande de veiller. Et de m’aider à monter ce conseil. Pas en tant que maître. En tant que premier parmi des égaux, si cette formule te convient mieux.
— Et si je refuse ?
Mathilde haussa les épaules avec un calme qui rappelait François avant sa chute.
— Alors je le ferai sans toi. Je trouverai d’autres mains, d’autres yeux. La guilde est morte. Quelqu’un doit enterrer ses morts et reconstruire quelque chose à la place.
Luc regarda par la fenêtre. Les toits de Paris scintillaient sous la lumière du matin. Quelque part, là-haut, une gargouille à moitié lépreuse se tenait accroupie sur le faîte de Saint-Sulpice. Elle le fixait. Elle attendait.
Il ferma les yeux.
— Je ne ferai pas de serment, dit-il. Pas de formule magique, pas d’encre, pas de pierre gravée. Si je veille, ce sera comme répondant au cadran de ma montre. Comme un voisin qui ferme la porte de l’immeuble.
Mathilde sourit. Un sourire en coin, las, mais sincère.
— Ça me va.
Luc rangea les deux moitiés du compas dans la poche de son manteau. Il ne savait pas encore pourquoi. Mais l’idée de les laisser derrière lui, dans l’atelier poussiéreux, lui était intolérable.
— On commence quand ? demanda-t-il.
— Ce soir. J’ai convoqué les autres à la brasserie de la rue de Sévigné. À vingt heures. Pas de costume, pas de cérémonial. Juste un café et une décision.
— Une décision sur quoi ?
Mathilde roula sa carte, la glissa sous son bras. Elle se dirigea vers la porte, puis s’arrêta. Elle se retourna.
— Sur ce qu’on fait du plan, dit-elle.
— Quel plan ?
Elle hésita. Puis elle tira un second rouleau de sa sacoche, plus petit, plus ancien, jauni aux bords. Elle le posa sur la table sans le déplier.
— Celui-là, dit-elle. Je l’ai trouvé dans les archives de la guilde, dans une cache que l’Architecte croyait avoir vidée. Il date d’avant la Révolution. Il parle d’un projet qui n’a jamais abouti.
Luc s’approcha. Il ne toucha pas encore le rouleau.
— Quel projet ?
Mathilde soupira.
— Un gardien qui ne dort jamais. Une sentinelle de pierre façonnée pour veiller sur Paris pendant des siècles, sans besoin de gargouilles ni de maîtres. Mais sa construction exige un sacrifice permanent — une personne liée à la statue pour l’éternité.
Luc resta figé.
— Un sacrifice, répéta-t-il.
— Oui. Le document original est complet. Les plans sont dessinés. Les matériaux sont identifiés. Il suffit de quelqu’un pour l’exécuter.
Elle ouvrit la porte. Le bruit de la rue entra — les voitures, les voix, la vie ordinaire de Paris qui ignorait tout.
— À ce soir, dit-elle. Réfléchis à ce que tu veux pour cette ville. Et à ce que tu es prêt à payer pour elle.
La porte se referma. Luc resta seul dans la lumière matinale. Son regard tomba sur le rouleau jauni que Mathilde avait laissé sur la table.
Il s’assit. Il l’ouvrit.
Le papier craqua légèrement. Des lignes fines, calligraphiées, dessinaient une silhouette immense, majestueuse, plus grande que la cathédrale elle-même. La page portait un titre en lettres capitales, à l’encre noire parfaitement conservée :
« LE GARDIEN ÉTERNEL — PROCÉDURE DE LIAISON VITALE »
Luc ne put détacher ses yeux du dessin.
Car au centre de la statue, dans une niche vide taillée dans la poitrine de pierre, quelqu’un avait ajouté à la pierre noire un nom, ajouté des décennies plus tard par une main différente, plus récente :
« MOREAU ».
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