Les Sentinelles de Pierre de Paris
Lire le chapitre 5: The Guild's Vault
Les marches du cinquième étage grinçaient sous ses semelles. L'Architecte ne se retourna pas, avançant d'un pas sûr dans l'obscurité de l'immeuble haussmannien. Luc serrait le compas dans sa poche, la chaleur du laiton lui brûlant la paume, et le suivait.
— Vous habitez ici ? demanda Luc.
— Non. Personne n'habite ici. C'est un seuil.
L'Architecte poussa une porte blindée au fond du couloir. Derrière, un escalier en colimaçon descendait, non pas dans la cave habituelle de l'immeuble, mais vers une profondeur qui n'avait rien d'humain. Les murs devenaient de la pierre brute, taillée au burin. Des veines de calcaire serpentaient le long des parois comme des rivières gelées.
Luc compta les marches. Quarante. Soixante. Quatre-vingt-dix.
— La Seine est à cinquante mètres au-dessus de nous, dit l'Architecte sans se retourner. Nous marchons dans son lit fossile.
Au cent vingt-troisième degré, l'escalier s'ouvrit sur une salle voûtée si vaste que son regard ne trouva pas le plafond. Des arches de pierre s'entrecroisaient au-dessus d'eux comme les nervures d'une cathédrale. Des lampes à huile, accrochées à des chaînes forgées, projetaient des halos tremblants sur des alignements de piliers. Et partout, adossés aux murs, posés sur des socles, suspendus à des câbles, immobiles — des gargouilles.
Luc en compta une vingtaine du premier coup d'œil. Puis une centaine.
— C'est le Vestibule, dit l'Architecte. La réserve des sentinelles en attente. Chacune attend sa porte, sa gouttière, sa corniche.
Luc s'approcha d'une créature canine, pattes repliées dans la pierre. Il tendit la main et toucha son flanc. La pierre était chaude.
— Elle est vivante ? souffla-t-il.
— Elle est *faite*. Il y a une différence entre vivant et fait. Un meuble est fait. Un être vivant naît. Une gargouille, elle, est *animée*.
Luc retira sa main comme si la pierre l'avait mordu.
— Animée comment ?
L'Architecte s'arrêta devant un pupitre de chêne massif, posa ses doigts sur une carte de Paris couverte d'annotations au crayon rouge. Des trajectoires, des cercles, des croix.
— Connaissez-vous la sueur du maçon ?
— La transpiration qui tache le calcaire quand on le travaille trop vite ? Bien sûr. Un signe de mauvais travail.
— Non. C'est ce que croient les ignorants. Pour les Compagnons, la sueur du maçon est l'énergie qui reste dans la pierre lorsqu'un artisan lui donne forme. Chaque coup de ciseau, chaque passage de la gradine, chaque grain éclaté sous le burin — tout cela laisse une empreinte. Une vibration. Comme la mémoire du marteau sur l'enclume. Ponctuez la pierre de la bonne façon, aux bons angles, avec la bonne intention, et elle garde cette empreinte. Elle la retient. Elle devient capable de...
Il chercha le mot.
— D'agir.
Luc secoua la tête.
— C'est de la superstition. La pierre est inerte. Même le marbre le plus parfait n'est que minéral.
— Le silex garde le feu quand on le frappe. L'aimant garde sa direction après un seul contact avec le nord. La pierre et le fer ont des mémoires. La mémoire du travail humain n'est pas différente, seulement plus complexe. Venez.
L'Architecte le guida entre deux colonnes. Luc découvrit une gargouille de griffon, bec ouvert, ailes repliées, perchée sur un socle de granit. La créature était plus petite que celles du toit de Saint-Eustache, mais la finesse de sa plume ciselée donnait le vertige. Chaque écaille, chaque barbe, chaque attache de serre était parfaite.
L'Architecte posa sa paume nue sur la poitrine de la créature et ferma les yeux. Un instant, rien. Puis le griffon bougea — une infime flexion de ses serres, une rotation de la tête vers l'homme. Ses yeux, des fentes de basalte, s'ouvrirent.
Luc recula d'un pas.
— Regardez, dit l'Architecte. Pas de mécanisme. Pas de charnières. Une simple discipline du geste. Celui qui a taillé ce griffon a mis quarante ans de labeur dans son avant-bras. Chaque coup était le fruit de dix mille heures. Cette sueur-là, celle qui imprègne l'outil et la peau avant de sécher dans les pores du calcaire, c'est elle qui anime la bête.
Il laissa retomber sa main. Le griffon se figea.
— Ceux qui font les gargouilles de Paris sont morts depuis des siècles, dit Luc. Comment peuvent-ils encore... transmettre ce pouvoir ?
— Par la fidélité. Un compagnon qui apprend le geste exact, le angle exact, la répétition exacte de la main du maître, devient une extension de son intention. Nous n'animons pas la pierre nous-mêmes. Nous héritons du savoir de ceux qui le méritaient. Leur sueur, si vous voulez, coule encore dans nos veines, à travers leurs méthodes.
Luc regarda ses propres mains. Des cals aux doigts, des cicatrices de burin sur les phalanges. Il avait passé des années à nettoyer le grès de Notre-Dame, retirant la pollution, révélant les visages taillés par des générations inconnues. Il les avait crus anonymes. Il les avait crus morts et muets.
— Qui vous a taillé ? demanda soudain Luc.
L'Architecte marqua un temps.
— Pardon ?
— Vous-même. Qui vous a fait pour que vous existiez ? Vous parlez comme quelqu'un qui sait ce que c'est que d'être façonné. Pas seulement façonner.
L'Architecte le toisa. Pour la première fois, son visage perdit un peu de sa placidité étudiée. Il y eut presque une fêlure.
— Vous êtes observateur. François avait raison sur ce point.
Luc serra la mâchoire en entendant le nom de son mentor.
— François. Vous m'avez dit qu'il était mort. Vous m'avez dit que le ravageur l'avait tué. Puis vous dites que le ravageur n'existe pas, que la créature est un porteur, et maintenant vous dites que François « avait raison » sur moi. Qu'est-il réellement arrivé à mon ami ?
L'Architecte croisa les bras. Dans le silence, quelque part dans la salle, Luc perçut un frottement de pierre contre pierre.
— François est vivant, dit l'Architecte. Vous le savez maintenant. La question n'est pas où il est — moi-même, je l'ignore. La question est de savoir s'il reviendra.
— Alors sa disparition n'est pas votre travail ?
— Il est parti de lui-même, Luc. Il a suivi la même blessure que vous avez vue ce soir sur le toit. Quand une gargouille est blessée, elle cherche la source de sa douleur. François cherchait celle de sa gargouille.
Luc digéra cela.
— Vous auriez pu me le dire tout de suite. Au lieu de me parler de ravageur, de me laisser croire qu'il était mort.
— J'avais besoin de voir jusqu'où vous suivriez le compas. Un homme qui s'arrête au premier mensonge n'est pas utile. Vous êtes allé dans les catacombes. Vous avez vu les lions. Vous êtes revenu.
— Utile à quoi ? De quel travail parlez-vous ?
L'Architecte contourna le pupitre, sortit un tiroir, en tira un dossier de cuir froissé qu'il tendit à Luc. À l'intérieur, des croquis au crayon représentant la créature des catacombes — mais dessinés de trois angles différents, avec des annotations sur ses écailles, ses plaies, la forme de ses membres.
— Un porteur abrite un fragment d'une chose ancienne. Un objet qui n'aurait jamais dû rester entier. Les lions ont tenu la créature en échec cette nuit, mais ils ne font que repousser. Le fragment, lui, doit être récupéré. Et je crois — je crois que c'est ce que François cherchait.
Luc parcourut les feuilles. La précision des dessins donnait le vertige. Quelqu'un, depuis longtemps, avait observé cette créature.
— Qui a fait ces croquis ?
— Moi. Il y a vingt ans.
— Et vous n'avez jamais récupéré le fragment ?
L'Architecte marqua une pause. Sa voix baissa d'un ton.
— J'ai essayé. J'ai échoué. François a compris que je m'étais trompé d'approche. Il m'a quitté il y a six jours pour tenter la sienne.
Luc déglutit. Il sentait le poids de la laisse autour de son cou — subtilement glissée, mais réelle.
— Que voulez-vous de moi ?
L'Architecte remit le dossier dans le tiroir avec des gestes lents.
— La créature a été blessée cette nuit par les lions. Une blessure superficielle, mais elle va guérir dans huit ou dix jours. C'est notre fenêtre. Vous avez le compas. Vous avez l'œil. Et vous avez un motif.
— Mon motif ?
— Retrouver votre ami. Et si vous le retrouvez vivant, ce sera entre autres parce que nous aurons compris ce fragment et ce qui le protège. Vous voulez la vérité sur la disparition de François. Je vous offre les outils pour la chercher.
Luc regarda ses mains — les mains d'un ouvrier, habituées au regard oblique des gens qui le voyaient comme un simple restaurateur. Pour la première fois, quelqu'un lui parlait comme si son métier était un art de guerre.
— Et en échange ?
— Vous prendrez en charge le fragment quand nous l'aurons localisé. Vous vous assureriez qu'il soit neutralisé.
— Qu'est-ce que ça veut dire, neutralisé ?
L'Architecte sourit d'un sourire mince et froid.
— C'est une conversation pour une autre nuit. Pour l'instant, vous avez dit vouloir aider. Je vais vous confier une tâche simple : retournez à Saint-Eustache. Examinez la gargouille que vous avez vue blessée. Prenez une empreinte de sa plaie, si vous le pouvez. Cette blessure est reliée au fragment, j'en suis certain. Son motif vous dira où il se trouve.
Luc hésita. Quelque chose clochait dans tout cela. L'Architecte en savait plus qu'il ne disait, sur François, sur le fragment, sur l'obligation silencieuse qui se tissait autour de lui.
Il pensa à son père — mort sur un échafaudage quand Luc avait onze ans, tombé de trente mètres en pleine restauration de la Sainte-Chapelle. Accident officiel. Pas d'enquête. Pas de suite. Luc n'avait jamais cru à la version officielle.
François avait été le dernier à parler avec son père. Quelques jours avant la chute. Et François n'en avait jamais parlé.
— Je le ferai, dit Luc. Mais j'ai une question à mon tour.
— Posez-la.
— Mon père. Le chantier de la Sainte-Chapelle, en 1994. Vous saviez quelque chose là-dessus quand vous avez fait de François votre messager ?
L'Architecte resta impassible. Mais ses yeux firent un mouvement infime vers la droite, vers le mur du fond de la salle — où une porte d'acier, verrouillée, se devinait sous un drap de serge poussiéreux.
— Il est regrettable, dit-il lentement, que votre père ait travaillé sur ce chantier. C'est une histoire que nous n'avons jamais élucidée. Peut-être que vous l'éluciderez vous-même.
Il tourna les talons, remonta l'escalier sans s'assurer que Luc le suivait. Dans les hauteurs de la salle, les gargouilles veillaient en silence.
Luc resta un instant sous leurs regards glaçants. Puis il sortit de sa poche le compas de François. L'aiguille tremblait, dérivait vers le nord-est, vers les souterrains d'où il venait de remonter.
— À Saint-Eustache, murmura-t-il pour lui-même. Peut-être.
Il traversa la salle vers la porte d'acier sous le drap. Personne ne s'y opposa.