Les Sentinelles de Pierre de Paris
Lire le chapitre 7: The Rooftop Hunt
L'air nocturne avait cette morsure particulière des nuits de printemps parisien, froide et chargée d'électricité. Luc marchait sur la corniche de Saint-Eustache avec une aisance qui le surprenait lui-même. Trois nuits de patrouille avec Aigle avaient transformé la peur du vide en une méfiance mesurée, chaque pas calculé contre la pierre centenaire.
Aigle se tenait à quelques mètres, immobile comme la statue qu'il était censé être. Mais ses yeux de basalte poli suivaient chaque mouvement de Luc avec une intensité troublante. La créature ne clignait jamais. C'était le détail qui dérangeait le plus.
— Tu ne dors jamais ? murmura Luc en s'accroupissant près d'une gargouille endommagée, vérifiant par réflexe l'état du moellon.
Aigle inclina la tête. Un geste presque humain, chargé d'une patience minérale.
— Bien sûr que non, répondit-il d'une voix qui semblait émerger des profondeurs d'une carrière. Le sommeil est pour les vivants. Je suis une pensée figée, un souvenir de sculpteur. Rien de plus.
— Et pourtant tu parles.
— Les mots sont des copeaux de pierre. Ils ne pèsent rien.
Luc soupira et sortit le compas de François de sa poche. L'aiguille tremblait légèrement, orientée vers le nord-est — vers la flèche de l'église, là où la gargouille blessée s'était perchée lors de sa première apparition. L'aiguille n'avait pas bougé depuis trois jours. Comme si la créature attendait.
Un mouvement capta son regard. En bas, sur le toit de l'annexe qui jouxtait la sacristie, une silhouette se déplaçait avec une lenteur délibérée. Luc cligna des yeux, certain d'avoir halluciné. Mais la forme resta, accroupie derrière une cheminée, trop humaine dans sa posture, trop animale dans sa grâce.
— Aigle. Là, en bas.
Le gargouille tourna la tête, ses yeux noirs perçant l'obscurité sans effort.
— Je ne le sens pas.
— Tu ne sens pas quoi ?
— La vie. Les humains dégagent une chaleur imperceptible, une vibration. Cette silhouette n'en émet aucune.
Luc plissa les yeux. La figure portait un masque moderne — un de ces masques de protection noirs qu'utilisaient les artisans sur les chantiers, avec un filtre respiratoire apparent. Pas un costume médiéval. Pas une parure rituelle. Un équipement de protection individuelle.
— Qui d'autre sait que tu es là ? demanda Luc.
Pas de réponse. La silhouette avait disparu.
Luc n'eut pas le temps de réfléchir. Un bruit de pierre écaillée résonna à sa droite, suivi d'un grincement métallique. La silhouette venait d'apparaître sur le toit principal, à moins de quinze mètres. Elle tenait à la main un objet qui luisait faiblement sous la lune — un burin long et incurvé, de ceux que les tailleurs de pierre utilisaient pour les finitions délicates.
— Il faut rattraper François, dit Luc en se redressant.
Aigle le saisit par le col de sa veste avant qu'il ne fasse un pas.
— Trop dangereux. Laisse-moi.
— Il a mon marteau. Celui de François.
— Comment le sais-tu ?
Luc montra la silhouette qui commençait à courir le long du faîtage, bondissant d'une arche à l'autre avec une facilité qui trahissait des années de pratique sur ces toits.
— Il l'a exhibé. Comme un appât.
Mais déjà Luc s'élançait. Il avait passé sa vie sur les échafaudages, mais jamais il n'avait couru sur des tuiles de plomb à onze heures du soir. Les semelles de ses bottes crissaient sur l'ardoise, menaçant de glisser à chaque flexion du toit. Derrière lui, Aigle se déplaçait avec une fluidité trompeuse, ses pattes de pierre trouvant des appuis que l'œil humain ne voyait pas.
La silhouette en masque se dirigeait vers le nord, longeant le pignon de l'ancienne halle, puis sauta dans le vide pour atterrir sur le toit d'un immeuble haussmannien adjacent. Luc hésita une fraction de seconde. Le saut faisait trois mètres de large, avec une chute de six étages en contrebas.
— Ne réfléchis pas, murmura-t-il en prenant son élan.
Le monde bascula. Ses mains heurtèrent le rebord du toit voisin, ses doigts s'accrochèrent au zinc, et il se hissa par pur instinct, les muscles de ses épaules hurlant sous l'effort.
La silhouette avait déjà gagné une cour intérieure, escaladant une gouttière avec une agilité inquiétante. Luc la suivit, haletant, traversant une série de toits qui semblaient n'avoir aucun lien entre eux — un labyrinthe architectural que seul connaissait quelqu'un qui avait passé des décennies sur les hauteurs de Paris.
Puis la silhouette disparut dans une ouverture béante. Une tour. Luc leva les yeux et reconnut l'ancien clocher de l'église Saint-Leu-Saint-Gilles, désaffecté depuis des décennies, abandonné aux pigeons et à la mémoire des choses.
Aigle apparut à ses côtés, silencieux comme un bloc de granit.
— C'est un piège.
— Je sais.
— Et pourtant tu entres.
— J'ai besoin de comprendre qui envoie ces messagers. Et pourquoi il a le marteau de François.
L'intérieur du clocher était plus froid que la nuit. L'air sentait la poussière sèche, le vieux bois de charpente, et quelque chose d'autre — une odeur métallique, âcre, qui rappelait les ateliers de forge. Luc sortit sa lampe frontale, balayant les murs de son faisceau.
Des pierres nues. Une échelle en fer rouillé. Des gravats accumulés depuis des années.
Mais au centre de la pièce, posé soigneusement sur un socle de bois, se trouvait le marteau de François. Luc le reconnut immédiatement : le manche en noyer poli par des années d'usage, la tête en acier forgé avec cette marque distinctive — un cercle incomplet, gravé d'un pouce maladroit, qu'il avait lui-même taillée enfant en jouant dans l'atelier.
Il s'approcha, la main tendue.
— N'y touche pas, dit Aigle depuis la porte.
Luc se figea. Une partie de lui savait qu'il aurait dû écouter. L'autre partie, plus forte, vit au-delà du marteau : une série de marques sur la pierre du mur derrière le socle. Des griffures récentes, profondes, identiques à celles qu'il avait vues dans les catacombes.
Le ravageur était venu ici aussi.
Et sur le sol, à côté du socle, un éclat de pierre noire — un fragment de quelque chose de plus grand, encore tiède.
Luc recula d'un pas. Le compas dans sa poche se mit à vibrer intensément, l'aiguille tournant follement dans toutes les directions, comme si elle cherchait une sortie.
Aigle s'avança soudain, sa tête de pierre se tournant vers le plafond.
— Il est au-dessus. Dans les combles. Et il n'est pas seul.
Luc regarda le marteau de François, les griffures, l'éclat chaud encore fumant, puis le plafond fissuré au-dessus de lui.
Le piège n'était pas pour lui.
Le piège était pour Aigle.
— Il faut partir. Maintenant.
Mais l'échelle qui menait aux combles grinça, et deux ombres chuterent du plafond dans un nuage de poussière et de plâtre — deux silhouettes au masque noir, burins levés, se déployant de part et d'autre de l'espace pour bloquer toute retraite.