Lumen Reads

Les Sentinelles de Pierre de Paris

Lire le chapitre 8: The Sculptor's Secret

La cloche muette vibrait encore de l’écho de leur course, mais le silence retomba, plus lourd que le bronze. Luc compta les battements de son cœur, douze, quinze, puis il osa tourner la tête. Les deux hommes masqués se tenaient dans l’embrasure de la porte ferrée, silhouettes sombres contre la brume grise de l’aube parisienne. Leurs capes semblaient tissées de nuit liquide, et chacun tenait un poignard recourbé, lame longue comme l'avant-bras d'un apprenti.

— Le faucon, souffla l’un d’eux, voix filtrée par le tissu. On le voulait vivant, mais le compagnon fera l’affaire.

Luc serra le poing autour du compas de François, l’aiguille affolée qui dansait contre son pouce. Aigle, à ses côtés, s’était déplacé avec une fluidité qui n’avait rien d’humain, et la chauve-souris nichée dans les poutres sombres était soudainement partie. Un frisson de pierre, comme un glissement d’ardoise, parcourut le dos de la créature.

— Ils ne sont pas de la guilde, dit Aigle, en s’interposant. Leur démarche est fausse. Ils n’ont jamais porté le tablier.

Le premier masqué eut un rire sec.

— Le tablier du devoir, c’est pour les moutons. Nous, on préfère l’outil du maître. Celui qui sculpte la vérité.

Luc chercha autour de lui une arme, un levier, un éclat de pierre. Son regard accrocha le marteau de François, posé en appât sur un établi de chêne poussiéreux, et près de lui, un éclat de calcaire encore tiède — la pierre que le ravageur avait laissée. Mais il y avait autre chose, sous le marteau. Un carton rouillé, ouvert, aux angles cornés. Des plans.

Aigle bondit avant que Luc puisse réagir, pierre vivante lancée à pleine vitesse. Le premier masqué pivota, lame tendue, mais le gargouille le percuta à l’épaule, l’entraînant dans une pirouette qui fracassa une marche de l’escalier en colimaçon. Le second masqué se jeta sur Luc, et l’instinct de tailleur de pierre reprit le dessus : Luc plongea sous le coup, roula sur le sol poussiéreux, et saisit le marteau de François. Le bois tiède, l’équilibre ancien. Il frappa à l’aveugle, visant les genoux, et le masqué l’esquiva d’un pas de danseur.

— Tu tiens le marteau d’un traître, compagnon, dit-il. François nous aurait découpés en pièces, lui. Mais toi, tu es neuf. La pierre n’a pas encore absorbé ta sueur.

Luc lança un coup d’œil à l’établi. Les plans. Dans la lueur de l’aube qui filtrait par une meurtrière, il distingua un dessin au crayon, précis, ample — une gargouille ailée, à la gueule béante, avec des conduits internes finement hachurés. Des notations en marge, écriture serrée de maître-compagnon : *Soufflerie à serpentin. Cendres de chêne. Glande à feu. Triple clapet.*

Une gargouille qui crache le feu.

La révélation le figea un instant de trop. Le second masqué en profita, lame sifflante, pour entailler l’épaule de Luc. La douleur — une brûlure minérale, saline — lui arracha un juron, et il fit un écart, saisit le carton de plans et le jeta sur les braises près de la cloche fondue. Le feu grésilla, mais ne prit pas — le carton était humide. Merde.

Aigle, ayant neutralisé le premier assaillant (Luc entendit un craquement sourd, suivi d’un râle), pivota et fit face au second. Ses yeux de pierre noire luisirent.

— Le compagnon comprend lentement, mais il comprend. Allez dire à votre maître que sa coulée est fissurée. L’éveil n’aura pas lieu.

Le second masqué hésita — une fraction de seconde — puis recula d’un bond, saisit son compagnon tombé et disparut dans le gouffre de l’escalier, happé par les ténèbres comme avalé par la tour.

Le silence. Le souffle rauque de Luc. Le martèlement de son propre cœur.

— Aigle… fit-il, la main pressée contre son épaule. Ils t’ont appelé par ton nom. Ils savaient que tu viendrais ici.

Aigle, immobile au-dessus de lui, détourna son visage de pierre. La lumière naissante révéla les fissures nouvelles dans son flanc — la blessure laissée par le ravageur dans les catacombes s’était rouverte, une pourpre d’ombre suintant de la plaie.

— François est entré ici souvent, dit-il doucement. Il cherchait des réponses. Il a trouvé autre chose. Il a trouvé des plans trop beaux pour être vrais.

Luc arracha une manche de sa chemise, la noua autour de l’entaille, et se pencha sur les plans. Ses doigts de tailleur, calibrés à force de palper grain et cassure, reconnurent un papier trop neuf, trop fin — un papier de fondeur, pas un papier de sculpteur. Les hachures étaient justes, mais certaines proportions étaient fausses : la gueule trop large pour un jet continu, les conduits mal courbes pour un tirage naturel. Quelqu’un avait dessiné cette gargouille pour semer le doute, pour promettre un feu impossible.

— Ce n’est pas un vrai projet de guilde, dit Luc en relevant la tête. C’est un test. Un piège, ou un leurre. On voulait que quelqu’un trouve ces plans et y croie.

Il retourna le carton. Au dos, une inscription au graphite, presque effacée, mais reconnaissable entre toutes : un fragment de sceau de la guilde, le marteau croisé et la truelle, mais un symbole en plus, ajouté d’une main plus nerveuse — une flamme. Trois gouttes. La signature, Luc l’aurait jurée, du même homme qui avait payé son ancêtre en 1898.

— Aigle, dit-il, la gorge serrée. Un membre de la guilde a fabriqué ces plans. Un compagnon, un vrai, qui connaît le dessin et le secret de la flamme.

La créature émettit un râle grave.

— L’Architecte a des apprentis, dit-elle. Et les apprentis font des choix. Certains choisissent le feu autrement.

Luc replia le carton, le glissa sous sa veste, malgré la douleur. L’épée du compas, dans sa poche, vibra une seule fois — un battement bref, orienté, toujours vers l’ouest, vers Saint-Eustache. Mais une autre sonnerie résonnait, plus proche : un bourdonnement d’aile, un souffle humide, descendu du haut de la tour.

Il leva les yeux à temps pour voir l’œil blanc du ravageur dans l’ombre d’une arcature — la bête était là depuis le début, accrochée aux épaisses charpentes, patiente, aveugle mais attentive. Son souffle froid balaya la poussière du sol. Elle était venue pour le fragment de pierre tiède que Luc avait failli toucher, les profondes entailles de ses griffes déjà fraîches dans le bois du rebord.

Aigle siffla, une syllabe de pierre qui n’était pas un cri mais un appel. Le ravageur, pourtant, ne recula pas. Il se ramassa, muscles pâles tendus sous une peau d’albâtre écaillé, et bondit.

Luc roula sur le côté, le marteau de François tournoyant dans sa main. Le contact — un coup sourd contre une omoplate blindée — envoya une décharge dans son bras jusqu’à l’entaille. Il vit Aigle se jeter de nouveau, les deux créatures se rencontrer au-dessus de lui dans un choc de pierre et de chair tendue. Le ravageur était plus grand, plus affamé, mais Aigle était rapide et Luc comprit, avec une froideur soudaine, que le gargouille le protégeait comme un frère de tablier.

La lutte dura peut-être dix secondes. Un cri éraillé, un grappin de pierre, et le ravageur fut précipité par-dessus la meurtrière, dans le vide de la tour, vers les toits en contrebas. Son corps mou heurta une corniche, rebondit, puis disparut dans le brouillard doré du petit matin.

Aigle tituba. Une lézarde traversait sa poitrine, large comme un doigt, et sa patte gauche était cassée net au-dessus du poignet de pierre.

— Il reviendra, murmura-t-il. Dans six jours, sept au plus, il sera assez fort pour te déchirer, toi et tes plans. Et il ne sera pas seul.

Luc ramassa le fragment tiède que le ravageur avait laissé, le glissa dans sa poche avec le compas. Le métal inconnu de l’objet, enchâssé dans la chair de la bête, brûla son poignet à travers le tissu — un fourmillement minéral, familier, comme la signature d’un ciseau mal affûté.

— Six jours, répéta-t-il. Et les plans de la guilde disent que la gargouille de Saint-Eustache peut me raconter le reste. Mais d’abord, dit-il, en repensant au sceau profané, il faut que je sache qui construit une gargouille flamme pour l’ennemi.

Il aida Aigle à descendre l’escalier en colimaçon, luttant contre le poids de pierre, la douleur à l’épaule, et le mot de l’Architecte qui tournait en boucle dans sa tête, amer et insistant : *Fais confiance à personne, compagnon. Pas même à ceux qui te tendent la main.*

Surtout à ceux-là.