Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 2: The Weight of a Coin
L'odeur lui revint en pleine face, plus violente encore que la veille : excréments, poisson pourri, sueur. Alex faillit trébucher sur un chien famélique qui fouillait un tas d'ordures. Il n'avait pas dormi. Chaque bruit, chaque craquement de la charpente de la masure où Pierre l'avait mené l'avait réveillé en sursaut, la main tendue vers un téléphone qui n'existait pas.
Pierre marchait devant lui, vif comme un moineau, fendant la foule du matin sans effort.
« On va où, comme ça ? demanda Alex en rattrapant son souffle.
— Aux Halles. Faut te trouver des habits. On dirait un marquis échappé de son salon, avec ta veste si lisse. Et tu parles bizarre, en plus. » Le gamin se retourna, le jaugea. « T'es pas d'ici. T'es pas français. Tu peux le cacher, mais ça se voit. »
Alex jeta un coup d'œil à sa veste de costume, à ses chaussures de ville. Rien à faire : il émergeait de la boue parisienne comme un extraterrestre. Il avait passé la nuit à ressasser le même cauchemar logique. Son cours à l'université avait commencé à 14 heures. Le 7 juillet 1789 n'existait plus, ou plutôt il existait *en ce moment*, et quelque part, à des siècles de là, sa salle de classe l'attendait peut-être encore, vide, un trou dans le continuum.
Il se força à respirer par la bouche pour échapper à l'odeur.
« Hé, tu vas pas t'évanouir ? »
La foule s'épaissit soudain à l'approche d'un carrefour. Des femmes, paniers au bras, haranguées par un homme debout sur une caisse, qui agitait un papier.
« …et le tiers état n'aura rien ! Ni pain, ni justice ! Mais regardez-les, vos ministres, qui festoient à Versailles pendant que nos enfants meurent ! »
La foule grogna. Un homme cracha. Une femme serra son nourrisson contre sa poitrine. Alex nota mentalement la date, l'heure : 8 juillet, probablement. Sept jours avant la prise. Tout son savoir historique se résumait à une chronologie sèche, des noms, des batailles. Ici, le sol vibrait d'une colère organique, palpable, qui lui retournait l'estomac.
Pierre tira sur sa manche.
« Vite. Par là. Les mouchards rôdent. »
Ils bifurquèrent dans une ruelle étroite. Alex compta ses pièces modernes dans sa poche — quelques euros, une carte bancaire sans valeur. Puis il tâtoya le fond de sa poche intérieure : le trousseau de la salle de classe, et la clé ancienne au pommeau torsadé. Toujours là.
À la sortie de la ruelle, un garde se dressa.
Grand, osseux, un fusil en bandoulière et une hallebarde à la main. Il portait un uniforme poussiéreux et un chapeau à corne. Ses yeux se plissèrent quand ils se posèrent sur Alex.
« Vous ! »
Alex s'arrêta net. Pierre glissa derrière lui, invisible.
« Arrêtez-vous là. » Le garde s'approcha, le toisant de la tête aux pieds. « Quel accoutrement ! Qu'est-ce que c'est que ce linge ? D'où sortez-vous ? »
Alex ouvrit la bouche. Son français universitaire sonnait trop propre, trop moderne. Il fallait du paysan, du faubourg.
« Je… je travaille à l'imprimerie, sur le quai. Je rentre chez moi. »
Le garde renifla. « Les imprimeurs ne portent pas de souliers pareils. Ce sont des souliers de riche. Et cette façon de parler… » Il saisit le col de la veste d'Alex. « Espion anglais, peut-être ? Ou Autrichien ? »
La foule s'était arrêtée à distance respectueuse. Personne n'interviendrait. Le garde fouilla les poches d'Alex avec des gestes brusques. Il sortit les euros, les examina, les jeta par terre.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? Monnaie de singe ! »
Il allait saisir le trousseau quand Alex, dans un réflexe désespéré, fouilla sa poche arrière et en tira l'unique pièce d'argent qu'il avait raflée la veille au fond d'une fontaine, plus par instinct que par espoir. Un écu de six livres, à l'effigie du roi.
Il le glissa dans la paume du garde.
« Une maladresse, monsieur le garde. Je suis un pauvre homme, je me suis perdu. Voilà pour votre peine. »
Le garde regarda la pièce, la soupesa, jeta un œil autour de lui. La colère dans ses yeux se changea en convoitise. Il fourra l'écu dans sa poche en grognant.
« File. Et si je te revois avec ces habits, je te jette au Châtelet. »
Alex déguerpit, les euros restés dans la boue. Pierre le rattrapa trois rues plus loin, haletant.
« T'es fou, dit le gamin, le visage rouge. Il aurait pu t'emmener. Tu sais ce qu'on fait aux espions ? Ils te pendent, et personne ne pose de questions. »
Alex s'adossa à un mur de pierre, le cœur battant. Les sept jours venaient de rapetisser d'un cran.
« Merci pour ton aide, dit-il, essoufflé.
— Je t'ai pas aidé. J'ai juste pas voulu qu'il te pende avant que tu m'aies payé. »
Pierre croisa les bras, un sourire en biais sur son visage crasseux.
« Alors voilà le marché. Je te guide, je m'occupe de toi, je connais Paris mieux que mon curé connaît son missel. Toi, tu me donnes de quoi manger. Et je te raconte ce que les rues racontent. Parce que t'en as besoin. »
Alex hésita. Un gamin de dix ans, les yeux trop vieux pour son âge, qui lui proposait son salut dans une ville dont il comprenait les tensions historiques mais pas les codes. C'était une bouée de sauvetage, ou une corde au cou.
« T'as de l'argent, reprit Pierre en montrant la poche d'Alex. T'as donné une fortune à ce crétin. T'en as d'autre ?
— Non.
— Alors je travaille pour ma pitance et un lit. Et toi, tu trouves de l'argent pour des habits avant ce soir, sinon les gardes te reprennent, et cette fois-y aura pas de pièce. »
Le gamin s'engagea dans la ruelle, forçant Alex à le suivre.
Ils traversèrent le quartier en une heure. Pierre parlait sans s'arrêter, désignant chaque bâtiment d'un geste précis : la Halle, les abattoirs, le cloître Saint-Merri. Mais surtout, il parlait de politique.
« Les gardes-françaises ont quitté leurs casernes, dit-il. Ils disent qu'ils ne tireront plus sur le peuple. Necker, le ministre, le roi l'a renvoyé. Et ce matin, chez les boulangers, on disait que les troupes arrivent autour de Paris. Quarante mille hommes, au moins. »
Alex ralentit. Quarante mille hommes ? L'histoire officielle mentionnait des régiments concentrés autour de la capitale à la mi-juillet, mais pas forcément à cette date. La panique gagnait l'Assemblée.
« Les soldats, ils vont écraser la ville ? demanda doucement Alex, pour sonder.
— Non. Les soldats, ils sont de la nation, lui répondit Pierre en crachant dans le caniveau. Mais les gardes suisses, eux, ils sont aux ordres du roi. Et on dit que les poudres et les fusils sont à la Bastille, gardés par les invalides. Si le peuple a besoin de poudre, il n'y a qu'un endroit où aller. »
Il pointa du menton vers l'est. Alex suivit son regard. Au loin, au-dessus des toits, se dressait la silhouette massive et sombre de la forteresse. Huit tours. Des murs épais de trois mètres. Une forteresse imprenable dont il savait, lui, qu'elle tomberait dans six jours, entre les mains d'une foule qu'aucun manuel n'avait jamais décrite avec autant de précision.
Pierre le tira par la manche.
« Viens. Le brocanteur, il est rue du Puits. Il te fournira des habits, si t'as de quoi le payer. »
Alex se remit en marche. Derrière lui, la Bastille pesait dans le ciel comme une épée suspendue. Il se souvint soudain d'un détail de sa leçon, un détail qu'il n'avait jamais jugé important : parmi ceux qui escaladèrent les murs, le premier jour de la prise, un homme fut décapité par le gouverneur de Launay. Un homme dont le visage avait été gravé dans les mémoires, car il portait un nom étrange, presque impossible à oublier.
Quelque chose dans sa poitrine se serra.
Pierre s'arrêta devant une échoppe sombre et poussa la porte. Une clochette tinta dans l'obscurité.
« Ici », dit le gamin.
Mais Alex ne bougea pas.
« Pierre. Tu as dit que tu connaissais les rues. Est-ce que tu connais un homme, un artisan peut-être, dont le nom serait… »
Le gamin le regarda, intrigué.
« Dis toujours. »
Alex ouvrit la bouche, mais aucun nom ne sortit. Juste la certitude que la réponse à sa question pouvait changer quelque chose à sept jours d'ici.
« Rien, dit-il enfin. Rien, allons-y. »
Dans l'échoppe, le vieil homme les attendait. Il était assis au milieu de cinquante ans d'objets, et ses yeux, quand ils se posèrent sur Alex, n'exprimèrent aucune surprise.