Les Sept Jours de Juillet
Lire le chapitre 7: The Missing Marquise
Le carrosse s'arrêta devant un hôtel particulier de la rue Saint-Dominique, façade discrète mais portail de fer ouvragé. Alex jeta un regard à Pierre, qui s'était juché sur le marchepied avec une insolence de moineau.
« Tu m'attends ici ? »
Pierre cracha par terre. « Et manquer la vue sur les domestiques ? Non. Je connais l'arrière-cour. Les cuisinières parlent plus que les ministres. »
Il disparut avant qu'Alex pût protester. Tant pis. Le gamin savait se fondre dans les murs. C'était exactement pourquoi il le payait.
L'hôtel appartenait au marquis de Vaudreuil, libéral affiché, ami des Lumières et pourtant assez riche pour que la faim ne fût pour lui qu'une abstraction philosophique. Alex monta l'escalier de pierre, ajusta sa cravate neuve — le costume de Jaubert avait fait son effet, on le prenait pour un clerc discret. Mieux valait que personne ne sût qu'il n'était rien du tout.
Le salon brillait de chandelles et de conversations feutrées. On y parlait de Necker, de l'Assemblée, de la cherté du pain. Des noms de circonstance. Personne n'osait encore dire ce que chacun pensait : que le roi avait perdu la main, et que Paris le savait.
Alex prit un verre de vin clair sur un plateau d'argent. Il se plaça près d'une fenêtre, en retrait, à portée de voix sans être au centre de rien. Le métier de professeur l'avait habitué à écouter.
Un homme en habit bleu ciel parlait à voix basse à une femme d'âge mûr, près des bibliothèques. Alex tendit l'oreille.
« On dit qu'elle a disparu de son couvent il y a trois semaines. Sans laisser de trace. »
La femme agita son éventail. « La maison de Camille de la Tour ? Une affaire de cœur, sans doute. Elle était trop vive pour le voile. »
« Justement non. On murmure que les lettres de son armoire ont été saisies, et qu'il y avait des billets pour des clubs de quartier. Des souscriptions pour les pauvres de la paroisse. Rien d'illégal, en soi... mais assez pour déplaire à certaines oreilles. »
Alex serra son verre. Camille de la Tour. Ce nom-là résonnait quelque part dans sa mémoire, dans les marges poussiéreuses des manuels. Pas assez clair pour être une figure majeure. Mais il y avait quelque chose. Une note de bas de page, peut-être. Une mention dans une correspondance.
L'homme en habit bleu poursuivit : « Son père est un vieux royaliste couvert de dettes. Il a des cousins aux gardes françaises. »
« Vous suggérez qu'il l'aurait fait enfermer ? »
« Enfermer, enlever, faire disparaître... Appelez cela comme vous voudrez, madame. Les familles ont leurs méthodes. Et les réformatrices ont leurs ennemis. »
La femme soupira. « Il y a des listes, paraît-il. Des noms de gens qui fréquentent les mauvais clubs, qui lisent les mauvais pamphlets. Si vous avez une fille trop intelligente, on vous conseille de la tenir serrée — ou de la marier vite. »
Alex but une gorgée de vin. Le goût était acide, minéral. Il chercha à recouper ce qu'il savait de la Révolution : les prisonniers de la Bastille, sept au plus — des faux-monnayeurs, un aristocrate débauché, quatre faussaires. Rien de politique, du moins dans le récit officiel. Mais on découvrirait plus tard que les archives ne disaient pas tout.
Une jeune femme s'était approchée de lui, presque sans bruit. Elle avait un visage vif, des yeux couleur d'eau.
« Vous êtes le secrétaire américain dont tout le monde parle ? »
Alex se tourna, prudent. « Tout le monde ? Ce serait beaucoup dire. Je suis venu avec une lettre de recommandation, et une curiosité immense. »
« Curiosité pour quoi ? Pour la politique ? Pour les révolutions ? »
« Pour les gens. » Il sourit, ce sourire neutre qu'il avait appris à poser comme un masque. « La politique n'est que le bruit des gens qui se disputent ce qu'ils n'ont pas. »
Elle le dévisagea. « Vous n'êtes pas diplomate. En tout cas, vous n'êtes pas né pour ça. Les diplomates ne disent pas la vérité par accident. »
Alex était à la fois flatté et inquiet. Il chercha une échappatoire. « Vous connaissez cette Camille de la Tour dont parlait ce monsieur ? »
La jeune femme marqua un temps. Puis, à voix plus basse : « Elle était de mes amies. Du moins, de mes connaissances. Elle signait des lettres sous le nom de “La Rose Blanche”. Vous comprenez ? »
« Pourquoi un nom de guerre pour des lettres charitables ? »
« Parce que ce n'était pas que des lettres charitables, monsieur. Elle faisait passer des nouvelles de Paris à des correspondants de province. Elle coordonnait des réseaux d'aide — de l'argent, des vivres, des caches pour des orateurs poursuivis. » Elle se tut, jaugea son visage. « Ce sont des choses que je devrais taire. Mais vous aviez l'air de savoir qui elle était. »
Alex sentit le sol se dérober sous lui. Il ne savait rien. Il avait failli, une seconde, laisser transparaître une connaissance qu'il ne possédait pas. Combien de fois devrait-il mentir avant que la toile ne se déchire ?
« J'ai entendu son nom, c'est tout », répondit-il. « Je suis nouveau à Paris. Mais j'aime comprendre les histoires avant qu'elles ne s'écrivent. »
La jeune femme eut un sourire étrange. « Alors vous êtes dangereux. Les gens qui comprennent trop tôt sont dangereux. Les gens qui prédisent les tempêtes finissent souvent trempés. »
Elle s'éloigna, le laissant avec son verre et ses questions.
Un domestique passa avec des petits gâteaux. Alex en prit un sans le voir. La conversation avait pris un tour qu'il n'avait pas anticipé. Camille de la Tour. Portrait d'une jeune réformatrice disparue. Cela ressemblait à un fil, mais tiré vers quel tissu ? Quelqu'un, quelque part, tissait une toile — Goupil, peut-être, ou d'autres qu'il n'avait pas encore croisés.
Il rejoignit l'homme en habit bleu, qui causait désormais avec un vieil ecclésiastique près de la cheminée. Alex s'inclina, prétexte d'admirer un tableau de marine.
« Pardonnez mon indiscrétion, monsieur. Je ne pus m'empêcher d'entendre que vous parliez d'une demoiselle disparue. »
L'homme le toisa, pas hostile, juste méfiant. « Intéressé par les ragouts de salon ? »
« Je suis historien de formation. Les disparitions ont le don de révéler la vérité d'une époque mieux que les manifestes. »
L'ecclésiastique renifla. « C'est du roman. On voit des complots partout. »
« Des complots ? » L'homme en bleu pouffa doucement. « Quand on enlève une jeune fille de la rue des Francs-Bourgeois en pleine nuit, quand ses geôliers la font disparaître dans une maison close de Passy ou un couvent où personne n'entre, appelez cela de la méthode, pas du complot. La famille de la Tour a des créanciers qui montreraient des dents si on l'interrogeait trop. »
Alex fit comme s'il pesait l'information. « Et elle, de quoi était-elle accusée ? »
« Rien, sinon d'être jeune et réformatrice. Elle donnait aux pauvres. Elle fréquentait les réunions du district des Carmes. Elle écrivait des lettres, sans doute séditieuses aux yeux de certains. » Il haussa les épaules. « La France est ainsi : on punit les gens de leur charité si elle est trop éclairée. »
« Le quartier des Carmes... » Alex rangeait l'adresse dans sa mémoire. Il y aurait là des curés patriotes, des députés en devenir. Si quelqu'un savait où était Camille de la Tour, c'était là qu'il faudrait chercher. Mais il n'était pas sûr de vouloir y aller.
Son instinct de professeur, pourtant, hurlait : _Cherche. C'est un fil. Tout fil compte._
L'ecclésiastique grommela : « Il y aura plus de disparues que de chandelles à Pâques, si ça continue. On veut la révolution, mais on ne veut pas regarder ce qu'elle écrase avant d'exister. »
Ces mots demeurèrent en lui alors qu'il prenait congé. Dans la cour, il retrouva Pierre, accroupi près des écuries, un quignon de pain volé à la main.
« Rien d'intéressant dans les cuisines ? » demanda Alex.
Pierre mastiqua. « On parle d'une princesse cachée dans un couvent, de l'autre côté de la Seine. Une qui écrivait des choses qu'il ne fallait pas. On dit qu'on l'a prise pour la faire taire, mais que quelqu'un prépare sa sortie. »
Alex s'arrêta net. « Qui dit cela ? »
« Une servante de la maison. Son frère travaille à Passy, dans les jardins d'une maison où on garde des gens enfermés contre leur volonté. Il a vu une fenêtre grillagée, et une jeune femme qui chantait des chansons interdites. » Pierre avala la dernière bouchée. « Ça vous intéresse, monsieur Alexandre ? »
Alex regarda le ciel qui pâlissait au-dessus des toits. Il était à cinq jours de la prise de la Bastille. Il n'avait ni le temps ni le droit de s'occuper d'une aristocrate disparue.
Et pourtant la phrase de l'ecclésiastique résonnait. _On ne veut pas regarder ce que la révolution écrase avant d'exister._
« Ça m'intéresse, Pierre. » Le mot lui échappa avant qu'il eût pu le rattraper. « Ça m'intéresse beaucoup. »
L'enfant hocha la tête, déjà en mouvement. « Alors on va à Passy. Mais de nuit. Les gens qui enferment des filles n'aiment pas les curieux. »
Alex suivit le gamin dans la rue, avec le sentiment dérangeant d'avoir, sans le vouloir, tiré un nouveau fil d'une toile dont il ne voyait pas encore les bords.