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Les Sept Jours de Juillet

Lire le chapitre 6: The Face in the Archives

Le Palais-Royal était un enfer de papier. Des feuilles volantes craquaient sous les semelles, d’autres se collaient aux jambes des passants comme des sangsues mortes. Alex se frayait un chemin entre les groupes d’hommes qui lisaient à voix haute, chacun tonitruant par-dessus son voisin, et les femmes qui déchiraient les pamphlets en bandelettes pour allumer leurs pipes. Il avait l’impression de marcher dans un cerveau fiévreux.

Pierre trottinait à sa hauteur, les yeux vifs, attrapant au vol les mots qui circulaient — *Necker*, *banqueroute*, *traitre*, *assemblée*. Le gamin avait son rôle : repérer les visages, les uniformes, les bourses bien garnies. Alex lui avait dit de chercher un homme à la parole haut perchée, une voix qui porterait plus que les autres. Mais il ne savait pas vraiment à quoi il ressemblait.

Ils débouchèrent sous les arcades du café du Caveau. L’air y était plus lourd, chargé de tabac et de sueur. Alex commanda un café qu’il n’osa pas boire — une mixture noire et amère qui avait dû voir défiler trois révolutions — et s’installa face à la fontaine. Il feignait de lire un gazetier de la veille, mais ses yeux balayaient la salle.

C’est là qu’il le vit.

Un homme maigre, presque décharné, la trentaine à peine, le visage coupé par un menton en lame de couteau. Il était penché sur une brochure qu’il tenait à dix centimètres de ses yeux myopes, l’air de la dévorer plutôt que de la lire. Ses lèvres bougeaient en silence, comme s’il répétait chaque phrase pour l’imprimer dans sa mémoire.

Alex sentit son estomac se serrer. Il connaissait cette silhouette. Il avait projeté un portrait de lui en cours, un tableau de Carmontelle qui le montrait plus rond, plus juvénile. Mais ici, en chair et en os, creusé par la faim et l’insomnie, le jeune avocat de la rue du Paon avait un visage que l’histoire n’avait jamais retenu.

Camille Desmoulins.

Les mains d’Alex se mirent à trembler. Il posa son gazetier pour les calmer. Il savait tout de cet homme. Il savait que dans quatre jours, le 12 juillet, Desmoulins monterait sur une table au milieu de ce même jardin, pistolet à la main, et prononcerait les mots qui jetteraient Paris dans la rue. Il savait que ce garçon nerveux, capable de lire un pamphlet comme d’autres lisent une Bible, deviendrait la voix de la révolution. Il savait aussi ce qui l’attendait au bout : la guillotine, en 1794, à trente-quatre ans, quelques semaines après sa femme Lucile.

Alex se força à respirer. L’histoire, il l’enseignait. Les dates, les faits, les conséquences. Mais il n’avait jamais eu à regarder un homme dans les yeux en sachant ce qui lui arriverait. C’était autre chose. C’était insoutenable.

— Vous êtes bien pâle, monsieur, fit la voix de Pierre.

— Le café, répondit Alex sans conviction.

— Ce n’est pas le café. Vous regardez cet homme comme s’il était un fantôme.

Alex se tourna vers le gamin. Pierre avait raison. Il fallait se ressaisir.

Un homme se leva à la table voisine et arracha le pamphlet des mains de Desmoulins. C’était un gros homme bardé de velours rouge, des bagues à chaque doigt comme des verrues.

— Ceci est une insulte, jeta-t-il en brandissant la feuille. Une insulte à l’Académie, à la raison, à la France.

Desmoulins se leva à son tour. Il était plus petit que son agresseur d’une tête, mais il semblait pousser de tout son torse.

— La raison, monsieur, n’a jamais eu besoin d’un habit de velours pour se faire entendre.

Un murmure parcourut la salle. Des regards convergèrent. Le gros homme rougit comme un homard jeté dans l’eau bouillante.

— Vous osez me parler de raison, vous qui écrivez pour vendre des insanités à un peuple qui ne sait pas lire ?

— S’il ne sait pas lire, monsieur, c’est qu’on lui a tout fait pour qu’il ne l’apprenne jamais. Mais il sait compter. Il sait qu’il paie son pain trois fois ce qu’il valait au printemps. Il sait compter les morts de faim dans son quartier. C’est le seul langage que vos académies ne pourront jamais falsifier.

Le gros homme parut sur le point d’exploser, mais Desmoulins se rassit avant lui, reprit son pamphlet d’une main tremblante, et se remit à lire comme si rien ne s’était passé. Les conversations autour reprirent, la tension retomba.

Alex n’avait pas bougé. Il sentait la sueur couler le long de sa colonne vertébrale.

— Viens, dit-il à Pierre en se levant.

— Mais vous n’avez pas fini votre café.

— Viens.

Il traversa la salle et alla se planter devant la table de Desmoulins. Le jeune avocat leva les yeux, surpris par cette ombre soudaine.

— Monsieur, dit Alex, je vous prie de m’excuser. J’ai entendu votre réponse à ce… gentilhomme.

Desmoulins cligna des yeux derrière ses verres.

— Et elle vous a plu ?

— Elle m’a éclairé.

Un silence. Desmoulins le détailla des pieds à la tête — habits de laine honnête, mains propres, accent étranger — et un sourire presque imperceptible lui effleura les lèvres.

— Vous n’êtes pas de Paris, à ce que j’entends.

— Je suis de loin, répondit Alex. Très loin.

— On est tous de loin, aujourd’hui. La France elle-même ne reconnaît plus ses enfants.

Il tendit une main noueuse. Alex la serra. La peau était sèche, les doigts calleux comme ceux d’un homme qui maniait la plume comme d’autres la pioche.

— Alexandre Renard, fit Alex.

— Camille Desmoulins. Avocat sans cause, pamphlétaire sans éditeur, et homme de rien qui se mêle de ce qui le regarde.

Alex se laissa tomber sur la chaise en face de lui. Pierre s’installa en tailleur à ses pieds, le menton sur les genoux, l’œil vif.

— J’ai lu un de vos textes, dit Alex. Une plaquette sur la liberté de la presse.

Desmoulins eut un rire sec.

— Une plaquette, comme vous dites. On l’a saisie avant même qu’elle ne tombe sous les presses. Il paraît que j’aurais insulté la reine. C’est faux, je n’ai insulté que son conseiller. Par souci d’économie.

Alex rit malgré lui. C’était absurde. Il était assis en face de l’un des hommes les plus dangereux de ce siècle, et ils riaient ensemble de la reine de France.

— Vous êtes journaliste ? reprit Desmoulins.

— Historien.

— Belle folie. Raconter ce qui est déjà mort pendant que tout le monde meurt encore. Vous devriez être gazetier, comme moi. Quoique la paie soit moins bonne.

— Vous lisez beaucoup, dit Alex, en désignant le pamphlet.

— Je lis tout. C’est une maladie. On m’a dit qu’un Anglais avait écrit qu’un peuple qui lit ne peut être gouverné par la peur. Je lis donc pour mon propre compte. Et vous, monsieur l’historien, que lisez-vous dans nos rues ?

Alex ouvrit la bouche. Tout ce qu’il savait lui montait aux lèvres — le 14 juillet, la prise de la Bastille, la chute de la royauté. Il pouvait lui dire. Il pouvait lui dire exactement quand parler, comment, devant qui. Il pouvait peut-être le sauver de la guillotine.

Mais il regarda les yeux fiévreux, les doigts nerveux qui tapotaient la table, le cou maigre qui semblait déjà porter le poids de la corde, et il comprit que Camille Desmoulins n’avait pas besoin d’un prophète. Il avait besoin d’un été. Il avait besoin de croire qu’il pouvait changer les choses. Et le lui ôter — ou pire, lui offrir une prophétie qu’il ne saurait pas manquer — c’était le tuer avant l’heure.

— Je lis ce que tout le monde lit, répondit Alex. Et je constate que ce que tout le monde lit finit toujours par se passer.

Desmoulins le regarda un instant, puis éclata d’un rire franc, presque juvénile.

— Au diable, vous êtes un drôle d’historien. C’est un métier dangereux que le vôtre, si vous vous y prenez comme ça.

Il se leva, ramassa sa pile de brochures.

— Je vais faire imprimer ceci chez un homme qui me doit une dette. Si vous voulez lire la suite de mes… constats, vous me trouverez ici, au Palais-Royal, chaque jour après midi. C’est le meilleur endroit pour apprendre ce que Paris pense avant même de le savoir.

Il s’éloigna, ses brochures serrées sous le bras. Pierre tira la manche d’Alex.

— Vous le connaissez, monsieur ?

— Non, répondit Alex. Je viens de le rencontrer.

Mais sa voix sonnait faux, même à ses propres oreilles. Il savait où Camille Desmoulins serait dans quatre jours : debout sur une table, au centre de ce jardin. Et il savait qu’il devait y être. Non pas pour le guider — il ne pouvait pas, il n’avait pas le droit — mais pour le regarder faire basculer Paris.

Il sortit du café, Pierre sur ses talons. Sous les arcades, un homme en manteau brun tourna les talons en le voyant approcher. Alex ne l’aurait pas remarqué s’il n’avait pas fait exactement le geste de trop : toucher son chapeau, descendre une allée qui ne menait nulle part ailleurs qu’à un mur.

Le gazetier Goupil. S’il l’avait suivi depuis le Café de la Régence, il avait aussi entendu sa conversation avec Danton.

Pierre suivit son regard.

— Il vous connaît ?

— Il croit que oui, répondit Alex. Et c’est ça qui est dangereux.

Au-dessus des toits, le ciel de juillet pesait sur Paris comme une main ouverte. Dans quatre jours, Desmoulins parlerait. Dans sept, la Bastille tomberait. Et quelqu’un, quelque part, s’était déjà intéressé de trop près au mystérieux historien de Philadelphie.

Alex se mit en marche vers les quais. L’histoire le rattrapait. Il fallait qu’il décide combien de temps encore il pouvait courir devant.