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Les Vignes de la Vengeance

Lire le chapitre 1: The Broken Pump

La chaleur écrasait le vignoble, transformant l'air en un voile de plomb au-dessus des rangées de ceps. Camille Delacroix s'essuya le front d'un revers de main, laissant une trace de graisse et de terre sur sa peau. Elle avait les ongles cassés, les cheveux collés à la nuque, et le bruit du moteur de la pompe qui hoquetait, puis qui mourait, lui vrillait les tympans.

— Merde.

Elle frappa le boîtier métallique du plat de la paume. Rien. Le voyant rouge clignotait, insistant, comme un reproche. Autour d'elle, les feuilles des cabernets pendaient, molles, déjà marquées par cette canicule qui n'en finissait plus. Trois semaines sans une goutte de pluie. Les réserves du bassin étaient presque à sec. Et cette pompe, leur dernier espoir d'irrigation de secours, venait de rendre l'âme.

— Pascale ! cria-t-elle vers le hangar. Pascale ! Appelle Jean-Marc, dis-lui que la turbine est morte. Qu'il vienne avec ses outils, tout de suite !

Sa sœur aînée sortit du bâtiment, une tablette à la main, le visage déjà fermé.

— Je viens de l'appeler. Il est sur un autre chantier, il ne pourra pas venir avant demain soir.

Demain soir. Camille ferma les yeux un instant. Demain soir, les vignes auraient déjà perdu ce qu'elles pouvaient encore donner. Les raisins, privés d'eau à ce stade critique de la véraison, se ratatineraient avant même d'atteindre la maturité. La récolte entière de Bellevue, l'année de son centenaire, était suspendue à ce fichu morceau de métal.

— Il n'y a pas un autre moyen ? demanda-t-elle, la voix tendue.

Pascale consulta son écran, puis releva la tête avec une expression que Camille connaissait trop bien. Celle qu'elle prenait quand elle s'apprêtait à dire quelque chose que sa sœur n'avait pas envie d'entendre.

— En théorie, si. Le réseau principal est en maintenance jusqu'à la fin de la semaine. Mais il y a un branchement secondaire, sur le cadastre. Il passe par la propriété voisine.

La propriété voisine. Camille sentit son estomac se nouer. Elle savait parfaitement de quoi Pascale parlait. Le vieux canal d'irrigation du XIXe siècle traversait les terres de Bellevue puis serpentait à travers celles des Laroche, avant de rejoindre la Garonne. Un accord ancestral permettait aux deux domaines d'y puiser chacun leur tour. Un accord qui n'avait pas survécu à la brouille de 2008.

— Pas question, dit-elle sèchement. On trouvera une autre solution.

— Camille, il est deux heures de l'après-midi. Tu as vu le ciel, il n'y a pas un seul nuage. Si on n'irrigue pas ce soir, la récolte est perdue. Papa ne s'en remettra pas.

Camille regarda les vignes, puis la pompe morte, puis sa sœur. Le silence de la campagne était presque irréel après le râle du moteur. Elle pensa aux vieilles photos de son grand-père, debout dans les mêmes rangées, un verre de vin à la main, les yeux plissés par le soleil. Toute une vie de travail, de passion, de fierté. Et tout cela dépendait d'elle, en cet instant.

— Donne-moi les clés du 4x4, dit-elle enfin.

Pascale les lui lança sans un mot. Camille les attrapa au vol et se dirigea vers le véhicule garé sous le platane, le cœur battant plus fort que les pas qu'elle pressait sur le gravier.

La route qui séparait les deux domaines était courte, à peine deux kilomètres de bitume gondolé bordé de murs de pierre sèche. Camille les connaissait par cœur, ces murs. Elle en avait grimpé les plus bas, enfant, pour chaparder des pêches dans le verger d'à côté, avant que les familles ne cessent de se parler. Avant que son père ne lui interdise de prononcer le nom des Laroche à la maison. Avant que la mort de sa mère ne vienne sceller un fossé que rien n'avait jamais comblé.

Elle ralentit à l'approche du portail en fer forgé qui affichait, en lettres dorées, « Château Laroche ». Le domaine était plus petit que Bellevue, mais mieux exposé, et la bâtisse principale, un manoir du XVIIIe siècle, semblait sortir tout droit d'une carte postale. Camille coupa le moteur. Le silence qui s'installa était lourd, chargé de toutes les années de silence qu'elle et Étienne avaient accumulées.

Elle resta assise un long moment, les mains crispées sur le volant. Repartir. Trouver un autre moyen. Appeler la mairie, exiger une dérogation, menacer de porter plainte.

Puis elle pensa à son père, assis dans son fauteuil, le regard vide depuis que le diagnostic était tombé. Il parlait peu, désormais, et quand il pensait qu'elle ne voyait pas, il regardait les photos de sa femme décédée, celles où elle souriait avec les vendangeurs. Bellevue était tout ce qui lui restait. Et ce soir, elle décida qu'elle ne rentrerait pas sans une solution.

Elle poussa la portière. Le gravier crissa sous ses espadrilles tandis qu'elle s'avançait vers la porte massive, peinte d'un vert profond. Elle frappa trois coups. Un chien aboya, quelque part derrière la maison. Une fenêtre du premier étage s'ouvrit.

— Camille ?

La voix la fit sursauter. Elle leva la tête. C'était lui. Étienne Laroche, la trentaine comme elle. Quelques rides de plus autour des yeux. Les cheveux quelque peu plus longs qu'elle se souvenait. Il la dévisageait avec une expression où elle ne pouvait lire ni surprise ni colère, seulement une attention immobile.

— Étienne, dit-elle en s'efforçant de garder un ton égal. Il faut qu'on parle.

Il resta un instant sans répondre, puis la fenêtre se referma avec un claquement sec. Un long moment passa. Camille commença à se demander s'il allait la laisser dehors, une humiliation de plus à ajouter à la liste. Mais la porte s'ouvrit, et il apparut dans l'embrasure, les bras croisés, légèrement appuyé au chambranle.

Il était plus mince qu'avant, les pommettes saillantes, habillé d'un polo défraîchi et d'un pantalon de toile maculé de terre, comme s'il venait de travailler lui aussi. Il ne fit pas un geste pour l'inviter à entrer.

— Je t'écoute.

Camille ravala la réplique cinglante qui lui vint immédiatement aux lèvres. Pense à la récolte. Pense à papa. Pense à maman.

— Notre pompe d'irrigation est en panne. Le réseau principal est coupé, on ne peut pas avoir d'eau avant jeudi. Le canal de votre côté, il est encore fonctionnel ?

Étienne fronça les sourcils. Ce léger pli entre ses sourcils, elle le connaissait bien. Autrefois, cela voulait dire qu'il réfléchissait, qu'il pesait ses mots.

— Il est fonctionnel, oui.

— Je te demande de me laisser y accéder. Le temps que la pompe soit réparée. Une semaine, tout au plus. Je te paierai l'eau, bien sûr. Un tarif raisonnable.

Il la regarda longuement. Le silence durait, et camille sentit le rouge lui monter aux joues.

— Non, dit-il enfin, avec un détachement qui la fit presque vaciller. Ce n'est pas possible.

— Comment ça, pas possible ? C'est un accord séculaire, Étienne. Il n'appartient pas à ta famille de le briser unilatéralement.

— Si, il m'appartient, puisque c'est nous qui entretenons ce canal depuis que ton père a refusé la maintenance conjointe, il y a quinze ans. Tu veux que je te rappelle l'histoire ?

— Non. Je veux que tu me donnes accès à ton eau.

Il soupira, et pour la première fois, elle vit une autre expression traverser son visage. Quelque chose qui ressemblait à de la lassitude.

— Tu sais quoi, Camille ? Tu arrives ici, sans prévenir, après quinze ans de silence, et tu me demandes un service comme si de rien n'était. Comme si ton père n'avait pas tué ma mère.

Le sang de Camille ne fit qu'un tour.

— Ton père aurait dû payer ses dettes. Nos contrats étaient clairs. Sa faillite n'était pas notre problème.

— Sa faillite a été provoquée par votre refus de renégocier, par les clauses déloyales que vous aviez fait rédiger par ton grand-père pour t'assurer la propriété des vieilles vignes.

— Il a signé ! Il a signé en connaissance de cause, c'est ce que tout le monde a dit au tribunal.

Étienne secoua la tête, et la lassitude céda la place à autre chose. Quelque chose qu'elle ne parvint pas à nommer.

— Tu veux connaître la vérité, Camille ? La vraie ? Ce n'était pas une question de contrat, pas une question d'argent. C'était une question de fierté. Ta famille n'a jamais pardonné à la mienne d'avoir épousé la fille dont ton père était amoureux. Ma mère. Et votre arrogance a pourri les deux domaines.

Camille ouvrit la bouche pour répondre, mais les mots ne vinrent pas. Elle ne savait pas, pour sa mère. Elle n'avait jamais su. Quant à la vérité sur la romance de son père avec la mère d'Étienne, de toute façon, tout cela paraissait archaïque. Des histoires d'une autre époque, qui ne devraient pas peser sur le destin de la récolte de cette année.

— Je ne suis pas venue là pour ressasser nos rancunes, dit-elle, la voix plus calme. Je suis venue parce que je suis désespérée. La récolte de Bellevue est en jeu. Cent ans d'histoire, et mon père…

Sa voix se brisa. Elle détesta cette faiblesse, cette fissure dans le vernis de contrôle qu'elle avait soigneusement poli. Étienne la regarda, et quelque chose vacilla dans son regard.

— Je ne dis pas non. Je dis pas « jamais ». Je dis juste « pas comme ça ».

Elle leva les yeux.

— Que veux-tu dire ?

Il s'avança d'un pas sur le seuil, la mettant presque à distance de bras.

— Il y a peut-être un arrangement qui pourrait nous profiter à tous les deux. Mais je n'ai pas envie d'en parler maintenant, ici, sur le pas de la porte. Pas dans cette chaleur.

— Alors quand ? Où ?

— Je te le dirai. Mais écoute-moi, Camille : ne viens pas chez moi en sachant que ton père et le mien ne peuvent plus se voir en face. C'est nous deux que ça concerne, aujourd'hui. Et peut-être que c'est à nous de trouver un moyen de porter ce qui s'est passé avant nous.

Elle avait l'impression qu'il lui parlait en paraboles, qu'il la faisait tourner en rond. Il y avait probablement une carte qu'il jouait, une manœuvre stratégique pour inverser le rapport de force.

— Tu refuses de m'aider, finalement ? demanda-t-elle.

— Je n'ai rien dit de tel. Je te propose juste de discuter autrement.

— Votre domaine a aussi besoin d'eau, n'est-ce pas ? Rappelle-toi les dernières chroniques.

Il ne répondit pas. Mais son silence, l'infime raideur de sa mâchoire, confirma ce qu'elle pensait : les Laroche souffraient, eux aussi.

Une idée germa dans l'esprit de Camille, précise et froide comme le calcul d'un compte.

— Très bien, dit-elle en tournant les talons. Je trouverai une autre solution. Vous ne serez pas le seul domaine à manquer d'eau, Étienne. Et quand notre réseau sera rétabli, je me souviendrai de ta réponse.

Elle remonta dans le 4x4, claqua la portière, démarra sans regarder le rétroviseur. La poussière de la route la suivit sur quelques mètres, puis retomba.

Camille roula jusqu'à la sortie, puis s'arrêta sur le bas-côté, le front contre le volant.

« C'est nous deux que ça concerne. » C'était quoi, cette phrase ? Une main tendue ou un piège ?

Elle releva la tête, scruta le ciel à travers le pare-brise. Pas un nuage. À l'horizon, sur l'ouest, se profilait une trace pâle, peut-être un peu plus sombre à son extrémité. Mais à cette distance, et avec la chaleur, elle ne se laissa pas aller à l'illusion.

Elle n'avait plus qu'une option, et elle la détestait : la récolte de Bellevue, ce centenaire qu'elle avait juré de célébrer dignement, les espoirs de son père, tout cela tenait à un fil tendu entre elle et Étienne Laroche.

Elle sortit son téléphone et composa le numéro de Pascale.

— Trouve-moi un autre accès à l'eau, dit-elle, la voix blanche. N'importe lequel.

Pascale répondit quelque chose, un mot, une phrase, mais Camille ne l'entendait plus. Elle regardait le portail des Laroche, là-bas, derrière la poussière, et une certitude s'installait en elle, lente comme la montée de la sève au printemps :

Elle ne pouvait échapper à Étienne. Et peut-être, pensa-t-elle en tournant violemment la clé de contact, peut-être était-ce exactement ce qu'il voulait.