Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 2: A Toast to Ruin
La voix d’Henri Delacroix n’était plus qu’un souffle, mais dans le silence de la salle à manger, chaque mot pesait comme une tonne de pierre.
« Il faut demander l’eau aux Laroche. »
Camille posa sa fourchette. Le bruit du métal contre la porcelaine résonna comme un coup de feu.
« Père, je suis allée les voir. Étienne m’a renvoyée, dit-elle en articulant lentement, comme s’il avait du mal à comprendre. Il m’a laissée sous le soleil, la pompe cassée, et il m’a dit qu’il n’y avait rien à négocier.
— Il y a toujours à négocier, souffla Henri. Ce n’est pas une question de fierté. C’est une question de vendanges. »
Camille le dévisagea. Son père, autrefois colosse aux épaules carrées, semblait rapetissé dans son fauteuil, la main droite tremblant légèrement sur l’accoudoir. Le diagnostic — une maladie neurodégénérative dont le nom précis lui échappait encore, tant il l’avait entendu à travers un voile de larmes — avait volé sa voix, mais pas sa lucidité. C’était bien ça, le pire.
« Tu veux que je m’assoie à la même table que les gens qui ont ruiné notre famille ? demanda Camille, la voix serrée. Que j’accepte des miettes de leur générosité ?
— La générosité n’a jamais sauvé une vigne. L’eau, oui. »
Henri toussa, une quinte sèche qui plissa ses yeux. Camille se leva, saisit le pichet d’eau sur la desserte et remplit un verre qu’elle poussa vers lui. Il le prit de sa main tremblante, but une gorgée, puis la regarda par-dessus le bord du verre.
« En 1976, dit-il, la sécheresse a tué la moitié de nos pieds. Ton grand-père a refusé de tendre la main. On a failli perdre le château. »
La phrase plana. Camille connaissait l’histoire, mais pas dans ses détails. Personne n’en parlait jamais vraiment.
« C’est différent, murmura-t-elle, moins pour le contredire que pour se convaincre.
— Non. C’est exactement pareil. Va voir le vieux Paul. Pas le fils. Le père. Il est dur, mais il est raisonnable. »
Camille serra la mâchoire. Le vieux Paul Laroche. Elle ne l’avait pas vu depuis une décennie au moins, hormis lors de funérailles ou de réunions de la coopérative, où ils s’étaient évités avec une précision chirurgicale.
« Je peux pas le faire, père. Je peux pas les supplier.
— Je te demande pas de supplier. Je te demande de négocier. »
La pendule au mur tictaqua douze fois. Camille regarda son père, les cernes profonds sous ses yeux, la main qui tremblait un peu plus qu’hier. Elle pensa au bilan comptable étalé sur son bureau, aux chiffres en rouge, aux rangs de vignes qui brunissaient sous un soleil impitoyable.
« D’accord », dit-elle enfin, les mots lui écorchant la gorge.
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De l’autre côté de la vallée, à Château du Soleil Levant, la scène se déroulait en écho.
Étienne Laroche se tenait dans la cour, les mains sur les hanches, regardant le ciel bleu sans un nuage. Il aurait donné une récolte entière pour un orage. Son père, Paul, sortit de la maison viticole, une paperasse à la main.
« On a besoin de soixante-douze heures d’eau d’irrigation d’ici la fin du mois, dit Paul sans préambule. Sinon on perd les merlots du bas. »
Étienne se retourna. « On a besoin de soixante-douze heures qu’on n’a pas. Le canal est mort, le contrat est rompu, et les Delacroix pensent que je vais les sauver.
— Les Delacroix ne demandent rien, coupa Paul. C’est Delacroix qui va venir nous demander. Et toi, tu vas la recevoir.
— Quoi ? »
Paul s’avança, les paperasses serrées dans son poing. Son visage, taillé à la serpe, portait les cicatrices de cinquante années de soleil et de colère.
« Notre pompe principale est en panne, Étienne. Elle a brûlé avant-hier. On a un backup qui tient deux semaines, pas plus. The Delacroix, eux, ils ont la source. C’est pour ça qu’ils ont le droit à plus du canal, et c’est pour ça qu’on est en train de crever.
— Alors pourquoi je devrais les aider ? demanda Étienne, la voix amère. Ils vont nous regarder mourir, comme ils l’ont toujours fait.
— Parce que si on ne s’aide pas mutuellement, on meurt tous les deux. »
Paul laissa tomber les paperasses sur un tonneau. Il semblait soudain plus vieux, plus fatigué que son fils ne l’avait jamais vu.
« J’ai appelé Henri ce matin. Il m’a dit que sa fille viendrait nous parler.
— Tu as appelé Delacroix ? s’étrangla Étienne. Sans me consulter ?
— Je suis encore le propriétaire de cette maison, Étienne. Et je sais des choses que tu ignores. »
Il y eut un long silence. Un rapace tournoyait haut dans le ciel, cherchant en vain une proie dans la terre craquelée.
« Il y a un café, à la sortie de la ville, reprit Paul. Le Saint-Émilion, à côté du pont. Trois heures. Vous vous parlerez, vous vous engueulerez peut-être, mais vous trouverez un terrain d’entente. »
Étienne ouvrit la bouche pour protester, mais son père le coupa d’un geste.
« Vas-y. C’est un ordre. »
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À trois heures, le soleil tapait encore, mais à l’ouest, une ligne sombre se dessinait à l’horizon. Un orage possible. Une promesse, peut-être.
Camille arriva la première. Le café, vieux établissement aux murs jaunis par des décennies d’odeurs de tabac et d’absinthe, était presque vide. Elle choisit une table près de la fenêtre, les yeux ailleurs que sur la porte.
Étienne entra cinq minutes plus tard, en jean et chemise blanche roulée aux coudes. Il commanda deux cafés sans la regarder, puis s’assit en face d’elle.
« Je m’appelle pas Delacroix, dit-elle sèchement. Et je suis pas ici pour prendre l’apéritif. »
Il la détailla. Elle avait les traits tirés, les yeux cernés, mais il remarqua aussi la manière dont elle tenait sa tasse — fermement, comme un outil, pas comme un objet fragile.
« Je sais pourquoi tu es là, dit-il. Mon père m’a raconté. »
Une pause. « Alors tu sais que nos deux familles sont au bord du gouffre, reprit-elle. Tu as accepté cette rencontre, alors tu sais aussi qu’il faut qu’on parle. »
Étienne poussa un soupir. Il but une gorgée de café, puis reposa la tasse.
« Parlons, alors. Ton père a signé un accord en 1998 qui te donne, à toi et à ta famille, soixante pour cent de l’eau du canal pendant les mois d’été. Ce même accord a été rompu par ton grand-père, qui a refusé de payer la maintenance du tronçon nord. C’est nous qui avons payé. Depuis vingt ans, on paie seuls.
— C’est pas ma faute si on a eu des conflits d’intérêts, répliqua Camille, les yeux enflammés. Ton père a tout fait pour nous racheter nos parcelles à bas prix, en 2005, quand ton grand-père a eu ses problèmes.
— Ses problèmes ? railla Étienne. Il les appelle comme ça ? Ton père a profité d’une faiblesse momentanée pour lancer une OPA sur nos meilleurs coteaux. C’est comme ça que tu vois l’histoire ?
— C’est comme ça qu’elle s’est passée !
— Tu as vu quoi, Camille ? Tu étais pas née. Tu as écouté des histoires, comme moi j’en ai écouté. Mais moi, au moins, je suis pas venu ici en prétendant que j’avais pas besoin de toi. »
Le silence s’épaissit entre eux, plus épais que la fumée des cafés. Les mains de Camille tremblaient légèrement ; elle les croisa sur la table pour le cacher.
« J’ai besoin de tes soixante-douze heures, finit-elle par dire, la voix brisé. Et toi, tu as besoin de ma source. C’est ça, le marché que ton père a en tête ?
— C’est le marché que ton père a en tête, oui. »
Camille ferma les yeux un instant. Cela faisait mal d’admettre qu’elle était venue supplier, mais encore plus mal de voir Éteinne — ce visage anguleux, ces yeux gris qu’elle connaissait depuis l’enfance ennemie — porter la même détresse que la sienne.
À l’extérieur, un éclair stripa le ciel. Le premier grondement de tonnerre roula au loin, faisant vibrer la vitre.
Étienne regarda l’orage approcher, puis se tourna vers elle.
« Je vais pas te faire de promesse aujourd’hui, dit-il en se levant. Parce que j’ai pas confiance en ta famille. Et que je t’ai pas encore vue faire un seul geste de bonne volonté, Camille. Tu me demandes de l’eau, mais tu es pas venue avec quoi que ce soit en échange. Reviens quand t’auras compris que la générosité, ça se négocie pas sur un ton de reine offensée. »
Il laissa deux billets pour le café et sortit, laissant la porte battre un instant avant qu’elle se referme.
Camille resta seule, face à une tasse vide, tandis que la pluie commençait à tambouriner sur les vitres du café. L’orage arrivait. Il allait sauver les vignes — mais pas les rancoeurs.
Elle fouilla dans son sac, trouva son téléphone et composa le numéro de son père. À la seconde où il décrocha, elle dit, sans préambule :
« Il y a autre chose. Il refuse de me le dire, mais je le sens. Son père a révélé un problème, hier soir, et c’est plus grave que la pompe. Je crois qu’ils sont en train de crever aussi. Et si c’est le cas, ce n’est plus une négociation — c’est un sauvetage mutuel. »
Un silence au bout de la ligne. Puis la voix rauque d’Henri, plus claire que jamais :
« Alors il faut trouver leur secret. Avant qu’il soit trop tard. »
Filet d’eau ruisselait maintenant le long de la vitre, dessinant des rideaux tremblants. Camille regarda la ligne d’horizon, le ciel déchiré par un éclair violet, et sentit dans sa poitrine une chose qu’elle n’avait pas éprouvée depuis des années.
Pas de la peur. Pas de la colère. De la curiosité.