Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 11: Brothers in the Vine
Le bar était presque vide à cette heure. Une lumière ambrée glissait sur le zinc, et l'odeur de vin vieux et de cire flottait entre les tables. Camille avait choisi le fond de la salle, un box discret où personne ne viendrait les déranger. Étienne arriva cinq minutes après elle, un porte-documents sous le bras, les yeux cernés.
— J'ai trouvé quelque chose, dit-il sans préambule, en posant une enveloppe sur la table. Quelque chose qui va tout changer.
Camille tendit la main, mais il la retint.
— Avant que tu regardes, il faut que tu saches ce que j'ai découvert dans les archives de mon père. La bouteille de 1961 n'était pas la seule chose cachée dans la cave.
Il sortit une photographie jaunie, aux bords effrangés. Deux hommes se tenaient devant une vigne en fleurs, bras posés sur les épaules de l'autre, souriant comme des frères. L'un était le père d'Étienne, Jean Laroche, la vingtaine rayonnante. L'autre…
Camille sentit le sol se dérober sous elle.
— C'est mon père, murmura-t-elle. Henri. Mais il ne ressemble à personne que je connaisse.
— C'est ce que j'ai pensé, dit Étienne. Regarde au dos.
Elle retourna la photographie. Une écriture délicate, presque féminine, y avait tracé une date : *Printemps 1963. La belle amitié.*
— Ils s'aimaient comme des frères, continua Étienne. Et puis quelque chose s'est passé. Quelque chose qui a fait que mon grand-père a cessé de parler au sien, que nos familles ont bâti des murs plus hauts que les ceps de la Gironde.
Camille posa la photo sur la table, entre leurs verres. Elle toucha le visage de son père, si jeune, si libre. Tout ce qu'elle savait de lui — sa froideur, sa méfiance, sa manie de tout contrôler — semblait être le vestige d'une douleur ancienne.
— Le frère manquant, dit-elle lentement. La lettre d'Antoine Moreau. La bouteille de 1961. Et si tout cela était lié ? Et si le frère manquant était la raison de la haine entre nos familles ?
Étienne sortit une deuxième enveloppe, plus épaisse.
— J'ai aussi trouvé ça dans le coffre de mon père. Une lettre signée Moreau, datée du 15 octobre 1985. L'avant-veille de l'incendie de la maison.
Camille prit la lettre, but des yeux les mots qui dansaient sous la lumière tremblante. *« Je ne peux plus garder ce secret. Le frère de votre ami a existé. Henri l'a su. Henri a choisi son silence. Pardonnez-moi. »*
Elle leva les yeux vers Étienne, le visage blanc.
— Ton pompage d'eau n'était pas un accident, dit-elle. Mon cellier n'était pas une coïncidence. Quelqu'un sait que nous cherchons.
Son téléphone vibra sur la table. L'écran indiquait : *Gardien de nuit — Domaine Bellevue.* Elle décrocha, le cœur battant.
— Camille ! La cave est ouverte. Quelqu'un a forcé la serrure. Des bouteilles cassées partout. Ils ont saccagé la salle des fûts.
Un froid glacial l'envahit. Elle se leva, la chaise raclant le sol.
— J'arrive. Ne touche à rien, ne préviens personne. Compris ? Personne.
Elle raccrocha, ses yeux cherchant ceux d'Étienne.
— Quelqu'un est entré chez moi. Il faut y aller. Maintenant.
Ils payèrent en hâte et sortirent dans la nuit bordelaise. La voiture d'Étienne démarra dans un grondement, et ils traversèrent les routes sinueuses entre les vignes, phares fouillant l'obscurité. Personne ne parla. Les questions restaient suspendues entre eux, lourdes comme le brouillard qui se levait des coteaux.
Quand ils arrivèrent au domaine Bellevue, le gardien les attendait à la porte de la cave, tremblant, une lampe torche à la main.
— C'est un carnage, madame Delacroix. J'ai cru que c'étaient des voleurs, mais rien n'a été pris. Ils ont tout cassé.
Camille descendit les escaliers de pierre, suivie d'Étienne. La salle des fûts était méconnaissable. Des tonneaux éventrés gisaient dans des mares de vin rouge, leurs cerceaux tordus. Des bouteilles gisaient en éclats sur le sol, des étiquettes déchirées flottant dans le liquide sombre. L'air était saturé de tanin et de violence.
— Ils cherchaient quelque chose, dit Étienne doucement. Ils cherchaient la même chose que nous.
Camille fit le tour de la pièce, le cœur serré. La salle des archives du domaine était intacte, mais les caisses les plus récentes étaient éventrées. Elle se pencha, sortit une pile de papiers trempés de vin. Puis elle aperçut quelque chose parmi les débris. Un morceau de papier, sec, posé délibérément sur un fût renversé.
Elle le ramassa. Un parchemin fin, d'une couleur ivoire, identique au papier de la lettre anonyme qu'elle avait reçue. Les mêmes lettres formées avec la même délicatesse : *« Vous êtes proches maintenant. Continuez. Mais souvenez-vous : le secret a un prix. »*
Elle le serra dans sa main sans rien dire, cachant le papier dans sa poche avant qu'Étienne ne puisse le voir. Son esprit s'emballait. La lettre anonyme. L'effraction. Son propre domaine. Et cette phrase qui la visait personnellement.
— Il faut appeler la police, dit le gardien derrière eux.
— Non, dit Camille d'une voix ferme, en se retournant. Pas de police. Pas encore. Nous nettoyons nous-mêmes, et personne ne doit savoir.
Elle croisa le regard d'Étienne. Elle y lut la même peur, la même détermination. Ils étaient seuls dans cette enquête, et quelqu'un voulait les faire taire.
Dans le silence de la cave saccagée, le papier brûlait contre sa cuisse, et la photo de leur père dans sa poche semblait peser une tonne.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.