Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 12: Ash and Embers
La poussière flottait encore dans l'air du chai, suspendue comme un voile sale entre les rangées de barriques. Camille se releva lentement, les genoux endoloris par l'heure passée à genoux sur le sol de pierre, et contempla l'étendue des dégâts. Des bouteilles éclatées, des caisses renversées, le registre des millésimes arraché de son socle et jeté au sol comme un déchet. L'empreinte rageuse du passage de l'intrus.
Étienne siffla doucement entre ses dents en redressant une étagère métallique plus loin dans l'allée.
— Ils cherchaient quelque chose de précis, dit-il. Pas du vin. On n'entre pas par effraction dans un chai pour casser des bouteilles au hasard.
Camille acquiesça sans répondre. La note qu'elle avait glissée dans la poche intérieure de sa veste pesait plus lourd qu'un lingot d'or. Le même papier ivoire que la lettre anonyme. La même écriture serrée, penchée vers la gauche. Elle avait lu les mots une seule fois, aussitôt, avant qu'Étienne ne la rejoigne dans la pièce : *Ce que vous cherchez est plus près que vous ne le pensez. Mais certains vérités détruisent celles qui les révèlent.*
— On devrait appeler les gendarmes, dit Étienne en ramassant un tesson de verre. C'est un cambriolage. Une tentative de vol.
— Non.
Le mot sortit plus sec qu'elle ne l'avait voulu. Elle se radoucit en voyant son regard :
— Mon père... il ne supporterait pas le scandale. Une enquête, des questions, des journaux. Et nos problèmes financiers ne sont un secret pour personne. Ça donnerait l'impression que nous sommes vulnérables.
— Vous l'êtes, Camille.
La franchise le fit taire. Il la regarda, puis baissa les yeux sur le goulot brisé qu'il tenait encore, le déposa dans un sac en toile qu'ils avaient trouvé dans le réduit à outils.
— Je comprends, finit-il par dire. Je n'aime pas ça, mais je comprends.
Ils travaillèrent en silence pendant une heure, remettant chaque chose à sa place, balayant les débris, répertoriant les pertes. Camille nota mentalement le désordre : trois caisses de Margaux 2009, maintenant imbuvables, un lot de bouteilles de réserve, une partie de la collection des millésimes anciens. Pas la pièce de dégustation, pas le bureau, pas la cave aux grands crus. Juste cette pièce intermédiaire, celle où elle conservait les archives viticoles, les vieux registres et les échantillons historiques.
Étienne s'arrêta devant une étagère vidée de son contenu.
— Ils savaient où aller, murmura-t-il. C'est précis. C'est ciblé.
— Oui.
Camille se souvint de la première bouteille volée, celle de 1961, qui avait disparu de son bureau la semaine précédente. Quelqu'un dans l'enceinte du château. Quelqu'un qui savait. Elle ne dit rien à Étienne de la note, pas encore. Elle ne savait pas comment formuler ce qui montait en elle depuis que les décombres avaient révélé ce morceau de papier : un pressentiment sombre, filandreux, une peur qui n'avait pas de nom mais qui avait un visage.
Celui de son père.
Vers onze heures, ils finirent de ranger. La pièce avait retrouvé son ordre apparent, mais l'air y restait chargé d'une violence qui n'avait pas entièrement disparu. Camille souffla la lampe tempête qu'ils avaient utilisée — l'électricité était en partie endommagée par le passage de l'intrus — et ils montèrent vers la cour. La nuit était claire et froide. Un vent sec agitait les branches du vieux chêne devant l'église du village.
— Viens, dit-elle. J'ai besoin de voir autre chose que du verre brisé.
Elle le mena vers la terrasse qui surplombait les vignes, à l'ouest du château. C'était là qu'elle venait, enfant, quand son père était en colère contre elle, ce qui arrivait souvent. Elle s'asseyait sur le muret de pierre et regardait les rangs de ceps disparaître dans l'ombre des collines. C'était là aussi qu'elle avait compris, à l'adolescence, que l'amour que son père portait à la terre dépassait tout ce qu'il pourrait jamais éprouver pour un être humain.
Étienne s'assit à côté d'elle, pas trop près, mais pas trop loin.
— Tu penses à ton père, dit-il.
C'était moins une question qu'une constatation. Elle se tourna vers lui, surprise par la justesse de sa lecture. Il haussa les épaules :
— Je te regarde depuis deux mois, Camille. Je connais tes silences.
Elle rit, un rire sans joie, qui se perdit dans le vent.
— Tu crois que la vérité sur ce qui s'est passé peut enterrer une famille ?
— Je crois que les mensonges enterrent les familles encore plus profondément.
Elle ne répondit pas. Elle fixait la ligne des collines, là où les feux de la ville de Bordeaux dessinaient une lueur orangée à l'horizon. La question qu'elle n'osait pas formuler lui brûlait la gorge.
*Est-ce que mon père a fait quelque chose de plus grave que voler du matériel d'irrigation ?*
Elle ne pouvait pas demander. Pas encore.
— On a besoin de vin, dit-elle soudain. Pas du meilleur, pas du millésime rare. Juste du vin. Pour boire. Ensemble.
Il se leva et disparut vers le chai, puis revint quelques minutes plus tard avec une bouteille poussiéreuse et deux verres ballons. Il déboucha, versa. Un rouge sombre, presque noir, qui brillait faiblement dans la lumière de la lune. Camille en huma le parfum — des notes de mûre, de cuir et de terre mouillée, un vrai vin de Bordeaux, qui porte la mémoire du terroir dans chaque gorgée.
Ils trinquèrent sans se regarder. Le silence qui suivit était différent des autres : pas pesant, pas gêné. Il avait la qualité liquide de la nuit, une présence pleine qui n'exigeait rien.
— Tu sais ce qu'il faisait, ton père ? demanda Camille. Avant la coupure ?
Étienne tourna son verre entre ses doigts.
— Il allait souvent voir un vieil homme, à la sortie du village. Un ancien du domaine, je crois, il s'appelait Maurice. Je me souviens qu'une fois, je l'avais suivi, par curiosité. Ils étaient assis sur un banc, près de la route, et mon père avait l'air... désolé. Pas en colère. Désolé.
— Désolé de quoi ?
— Je ne sais pas. Je crois qu'il lui parlait du passé. Des arbres fruitiers qu'il avait perdus pendant le gel de 1985, ou des ouvriers qui étaient partis. Mon père n'a jamais pleuré devant moi, mais à cet âge, j'avais l'habitude de ses colères. Ça, c'était différent.
Camille regarda le fond de son verre.
— Et Maurice, il est encore vivant ?
— Il est mort il y a dix ans. J'ai assisté à son enterrement, avec mon père. C'est la seule fois où je l'ai vu pleurer, après la mort de ma mère.
Le nom resta suspendu entre eux, fragile comme un fil de soie. Camille savait très peu de choses sur la mère d'Étienne, seulement qu'elle était partie quand il avait douze ans, et qu'on n'en parlait jamais. Elle n'avait pas envie d'ouvrir cette porte ce soir.
— Il n'y a personne dans nos familles, murmura-t-elle. Personne qui puisse nous donner des réponses sans que ça coûte trop cher.
— Il y a nous.
Il n'avait pas détourné la tête. Le vent fit passer une mèche de cheveux devant ses yeux, qu'il écarta d'un geste machinal. Camille le regarda, vraiment. Ce n'était plus l'héritier des Laroche, le rival, celui qu'on apprenait à haïr dès l'enfance comme on apprend à détester l'odeur du fongicide, sans trop savoir pourquoi. C'était un homme avec des cicatrices invisibles, un homme qui avait choisi de l'aider à découvrir une vérité qui pourrait détruire ce qu'il avait construit.
Elle sentit quelque chose se fissurer en elle, pas douloureusement. Comme une couche de glace qui cède au premier soleil.
— Merci, dit-elle doucement. Pour cette nuit. Pour être resté.
— Il n'était pas question que je te laisse seule avec ça.
Il tendit la bouteille et versa un fond dans leurs verres. La lune était haute, maintenant, et au-dessous d'eux les vignes s'étendaient comme un drap sombre, uniforme et apaisant. Camille pensa à la note dans sa poche, au dommage du chai, à la bouteille volée, à tout ce qui avait été mis en branle depuis la découverte du traité de 1948. Mais elle choisit de rester dans ce moment, assise aux côtés de quelqu'un qui, sans promettre un avenir, lui offrait la seule chose qu'elle ne s'attendait pas à recevoir : sa présence.
Elle leva son verre vers la nuit, sans trinquer, un geste presque rituel.
— Au suivant, dit-elle. À ce qu'on découvre ensemble.
Il but avec elle, et le silence se referma autour d'eux, confortable, presque tendre. Quelque chose dans l'air de la nuit avait changé. Ce n'était plus l'après-midi du cambriolage, ni le défi d'une investigation clandestine. C'était le début d'une autre chose, qu'ils n'avaient ni l'un ni l'autre les mots pour nommer.
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