Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 14: A Separate Peace
Le lendemain matin, Camille se glissa dans la chaufferie de Bellevue, un vieux carnet de comptes sous le bras. L’endroit sentait le mazout et la poussière, mais il offrait un point de vue discret sur la cour intérieure. Étienne arriva cinq minutes plus tard, une écharpe remontée jusqu’au nez, les épaules rentrées dans un blouson de cuir qu’il n’aurait jamais porté en public.
— On dirait deux espions amateurs, murmura-t-elle.
— Je préfère penser qu’on est des artistes du secret, répondit-il en la rejoignant.
Il sortit un plan plié de sa poche intérieure, celui du nouveau bloc de vignes qu’ils comptaient planter en bordure de leurs propriétés respectives. Le fameux « Alliance », désormais interdit.
— Nos pères ne surveillent qu’une chose : nos faits et gestes en public. Pas nos intentions, dit-il en dépliant le papier. Et les pépiniéristes sont libres de vendre à qui les paie.
Camille soupira. Elle avait passé la nuit à regarder le plafond de sa chambre, tournant et retournant les menaces de son père. Henri Delacroix n’avait pas haussé la voix, pas une seule fois. Il avait juste posé sa main sur la table, les doigts écartés, et dit : « Si tu continues à voir ce garçon, il y a des archives que je préfère ne jamais montrer à personne. » Elle avait compris alors qu’il s’agissait d’une arme, pas d’une menace. Il se protégerait, elle, la maison, tout ce qui lui restait. Elle était devenue un pion dans son propre héritage.
— Camille, tu m’écoutes ?
Elle cligna des yeux. Étienne la regardait avec cette expression qu’il prenait quand il cherchait à lire en elle, comme dans un vieux millésime qu’il voulait évaluer à l’arôme.
— J’écoute. Je pensais juste à papa. Et au tien.
Il pinça les lèvres, hocha la tête. Ils se turent un instant, partageant le même poids.
— Si on arrête, dit-il doucement, ils gagnent. Et nous ne saurons jamais. Jamais.
Camille sentit son cœur battre plus fort à l’idée d’une vie passée à se demander pourquoi leurs pères se haïssaient autant, pourquoi l’ombre de 1982 plane sur tout ce qu’ils construisent.
— D’accord, dit-elle. On continue. Mais personne ne doit savoir. Pas un seul mot au téléphone. Pas d’emails échangés. On se retrouve ici, ou au pressoir vide.
Étienne esquissa un sourire. Il sortit un stylo rouillé de sa poche et traça une ligne continue jusqu’aux porte-greffes qu’ils avaient commandés anonymement la semaine précédente.
— Première étape : protéger les jeunes plants du gel qui arrive.
Camille fronça les sourcils.
— Tu es au courant ?
— Mon père a passé trois coups de fil ce matin. Les météorologues annoncent du gel sous zéro dès mercredi. Cinquante hectares de jeunes pousses sont en danger. Ingrid, notre chef de culture, est prête à installer des bougies mais il lui manque du matériel.
Camille laissa échapper un juron. Les nouvelles vignes qu’ils venaient de mettre en terre entre leurs deux propriétés étaient sans protection. Les plants greffés l’année dernière étaient encore trop fragiles. Un gel tardif et ce serait toute une saison perdue, des dizaines de milliers d’euros envolés.
— Chez Bellevue, on a un système de brumisateurs restés depuis l’époque de mon grand-père. Mais il n’y en a pas assez pour couvrir les nouvelles parcelles.
Étienne se pencha sur le plan, les épaules carrées.
— J’ai six centaines de bougies de culture stockées chez un revendeur en Gironde. Je pourrais les récupérer, mais il faudrait les installer avant demain soir.
— Et si tes hommes voient des camions de Bellevue arriver ?
Il releva la tête, un éclat malicieux dans l’œil.
— J’ai déjà un plan pour ça. On les transporte dans les camions de la coopérative, à moitié masqués. J’ai peur d’un espion. C’est illégal, possiblement dangereux pour leur moral. Par contre, ça évitera aux nôtres de se croiser.
Camille rit doucement, malgré le stress qui nouait son estomac.
— On est en train de jouer avec la survie de nos deux exploitations, et on rigole comme des adolescents.
— C’est ça, le secret. On vit entre deux feux.
Le silence retomba, plus intime cette fois. Dans la chaufferie humide, à l’abri des regards, ils étaient seuls au monde. Camille s’approcha du plan, le fixant. La ligne rouge qu’ils avaient dessinée ensemble représentait plus que des plants de vigne. C’était un pont, fragile, jeté par-dessus un fossé familial.
— Il faut se dépêcher. Si on doit sauver les plants, il faudra s’organiser cette nuit.
Il hocha la tête, déjà au travail. Ils passèrent les deux heures suivantes à planifier leur mission : Étienne appellerait son contact chez le pépiniériste pour confirmer le transport, Camille trouverait un prétexte pour éloigner ses employés de la zone des nouvelles parcelles. Son cousin Pascal, qui surveillait tout ce qu’elle faisait avec un intérêt jaloux, devrait être distrait.
— Je peux lui demander de surveiller un problème de sulfitage dans la cave, expliqua-t-elle.
— Tu crois qu’il gobera ça ?
— Il adore prendre des décisions à ma place. Ce sera sa récompense.
Ils élaborèrent une chronologie sur le papier, interrompue par des textes qu’ils s’échangeaient à tour de rôle. L’un dire : « La mer est calme. » Pour elle : « Je suis seul. » Pour lui : « Pas de visiteurs. » Un petit code qu’ils avaient inventé en une soirée, presque sans s’en rendre compte.
Vers dix-sept heures, alors qu’ils recommençaient à ranger leurs documents, un coup violent retentit sur la porte. Camille se figea, le plan à la main. Étienne plia brusquement les papiers et les glissa sous une bâche.
— Qui est là ? appela-t-elle en tremblant.
— C’est Michel, le gardien. Il y a un problème avec les pompes à eau.
Camille poussa un souffle soulagé. Elle ouvrit la porte d’un geste naturel, saluant le vieil homme avec le sourire.
— Michel, je travaille sur les comptes de la cave. Tu as besoin de quoi ?
— Venez voir, mademoiselle. La pression est en train de chuter. J’ai peur qu’on ait une fuite.
Camille tourna la tête vers Étienne, qui avait disparu derrière un empilement de caisses. Puis elle suivit le gardien, appelant par-dessus son épaule : « Je reviens tout de suite. »
En revenant dix minutes plus tard, le cœur battant, elle trouva Étienne assis par terre, les papiers étalés autour de lui comme des pétales.
— Personne ne vient par ici, dit-il. Mais il faut faire vite.
Il se leva, se frotta les mains. La violence de la manœuvre avait laissé des traces de cambouis sur son front, et son souffle était court dans l’air humide. Il attrapa son plan d’un geste brusque, mais se figea au moment où il passa près d’elle. Sa main s’arrêta à quelques centimètres de son bras, hésitante.
— Camille. Je…
Elle sentait son propre cœur cogner dans sa poitrine. Entre eux, il y avait des années d’hostilité, une rivalité de famille, des pères prêts à tout pour les séparer. Et pourtant, l’espace d’un instant, aucun de ces murs n’existait.
— On a peur, dit-elle doucement. Pour nos vignes, nos récoltes, nos maisons. Mais pas pour nous.
Il secoua la tête, une mèche sombre lui tombant sur l’œil.
— Non. Pas pour nous. C’est bien ça, le problème. Depuis cette histoire, je me surprends à guetter ton ombre dans la pénombre. C’est ridicule. Et pourtant…
Camille ne réfléchit pas. Elle se haussa sur la pointe des pieds et l’embrassa.
Le temps d’une seule respiration, leurs lèvres se rencontrèrent, impatientes, tremblantes du poids de tout ce qu’ils retenaient. Quand ils s’écartèrent, ils se regardèrent sans un mot. L’air de la chaufferie semblait plus doux, plus léger.
— Je crois qu’on vient de mettre le doigt dans l’engrenage, murmura Étienne, le souffle court.
— Ce n’est pas un engrenage, dit-elle en posant une main sur sa poitrine, là où son cœur battait. C’est une échappatoire.
Il sourit, presque tristement.
— Notre plan de sauvetage est en route. Je prends les bougies cette nuit, à la minute où le soleil sera couché.
Ils se quittèrent sans un mot de plus, la promesse dans l’air, lourde et réelle.
La nuit même, Étienne installa ses bougies dans les vignes de la coopérative et envoya des SMS à Camille pour chaque section traitée. Mais à trois heures du matin, son téléphone vibra soudain avec un message différent : « Le gel descend plus vite que prévu. Les jeunes plants d’Alliance sont dans la zone la plus froide. On n’aura pas le temps de tout couvrir. »
Camille se leva d’un bond, enfilant un vieux manteau sur sa chemise de nuit. Dans le noir de sa chambre, elle regarda par-dessus la vallée, apercevant une lueur diffuse à l’horizon. Une flamme. Étienne était là, seul, dans le gel.
« J’arrive », tapa-t-elle. Puis, après une brève hésitation, un second message : « Je ne te laisserai pas affronter ça seul. »
Restait à traverser la maison sans éveiller son père, sans que les ombres ne la ressentent. Elle prit des gants, une capuche, et jeta un dernier regard au carnet de Saint-Maur qu’elle avait caché sous son oreiller. Demain. Demain, ils iraient au tribunal.
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