Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 15: The Journal
La lumière du grenier tombait en biais à travers la lucarne poussiéreuse, dessinant un rectangle doré sur les lattes de bois. Camille passa la main sur le coffre en chêne, un meuble qu'elle n'avait pas ouvert depuis son enfance. Une fine couche de poussière recouvrait le cuir usé, et l'odeur de vieux papier et de lavande séchée s'en échappa comme un souffle venu d'un autre temps.
Sa mère avait rangé des choses ici. Des choses que son père n'avait jamais osé jeter.
Elle souleva le couvercle. Des couvertures en laine, une robe de baptême jaunie, des cahiers d'écolier. Et dessous, un journal à la couverture de toile verte, fermé par un ruban de soie fané.
Camille reconnut l'écriture immédiatement. Les boucles élégantes, presque maniaques, de sa grand-mère Marguerite.
Elle s'assit sur une malle plus basse, le journal ouvert sur ses genoux, et commença à lire. Les premières pages racontaient la vendange 1959, les pluies tardives, les disputes entre métayers. Rien d'inhabituel. Mais vers le milieu du carnet, la calligraphie se fit plus serrée, plus pressée.
*« Blanche et moi avons passé l'après-midi à marcher entre nos rangs de Merlot, la main dans la main comme deux écolières. Nous avons ri en imaginant nos enfants mariés un jour, nos deux domaines n'en formant plus qu'un. Elle dit que son fils Étienne serait un beau parti pour ma future fille. Je lui réponds que nous n'avons pas encore de fille à offrir. Elle me promet que si jamais elle a une fille avant moi, nous ferons un échange de sang. L'amitié est si simple quand on la laisse respirer. »*
Camille marqua une pause. Blanche. La grand-mère d'Étienne. Elle avait entendu des fragments, des allusions à une ancienne complicité entre les deux familles, mais jamais rien de concret. Elle tourna la page.
*« 1961. L'année de la grande catastrophe. La grêle a détruit la moitié de nos vignes et presque tout chez Blanche. Nous avons décidé de partager notre matériel de vinification, comme nous l'avions fait l'année dernière. Pendant que les hommes travaillaient, nous avons scellé notre pacte. Nos deux domaines uniraient leurs terres au sud de la parcelle Saint-Julien, là où le sol est le plus riche. Personne ne nous séparerait, ni les banques, ni les belles-familles, ni rien. Nous avons caché des boutures de nos meilleurs plants dans la cabane du vieux chêne, des symboles de notre alliance future. »*
L'écriture devenait tremblante après cette date.
*« Il ne devait pas savoir. Je ne sais pas comment il a découvert le pacte, mais il ne devait pas savoir. »*
La page suivante ne contenait que des mots raturés, illisibles, comme si sa grand-mère avait lutté contre sa propre plume. Camille dut plisser les yeux pour déchiffrer quelques lignes éparses.
*« Promesse brisée. Je l'ai regardé dans les yeux et je n'ai rien dit. Henri était si jeune, si innocent. Je ne pouvais pas laisser le scandale… Pardonne-moi, Blanche. Pardonne-moi. »*
Camille sentit son cœur battre plus fort. Le 1961. La même année que la bouteille mystérieuse. Elle feuilleta rapidement les dernières pages du journal, cherchant une date plus récente. Une seule entrée après une longue série de lignes blanches :
*« J'ai vu Antoine aujourd'hui. Il travaille chez eux maintenant. Le même Antoine qui… Il ne sait pas que je sais. Et son frère non plus. Henri continue de lui sourire comme à un frère. Personne ne parle de la promesse. Nous avons tous choisi le silence. »*
Camille laissa le journal tomber sur ses genoux. Antoine. Le nom lui revint comme une décharge. La lettre anonyme. Le message d'Étienne. "Antoine Moreau est vivant." Un frère manquant.
Elle glissa le ruban de soie entre les pages et remit le journal dans le coffre. Mais elle en tira une dernière chose : une photographie oubliée entre deux pages, pliée en quatre, aux bords brûlés.
Elle déplia la photo avec précaution. Sept personnes posaient devant une tonnelle de vigne. Au centre, deux femmes souriaient, bras dessus bras dessous : Marguerite et Blanche, reconnaissables à leurs robes claires et leurs chapeaux de paille. À leur gauche, deux hommes Camille les reconnut immédiatement pour les avoir vus dans les albums familiaux. Son grand-père Lucien, et le mari de Blanche, Philippe.
Mais à la droite de Marguerite, un jeune homme qu'elle ne connaissait pas. Grand, les cheveux sombres, un sourire audacieux qui rappelait vaguement celui d'Étienne, mais avec quelque chose de plus insouciant. Il tenait un sécateur à la main comme un accessoire de théâtre.
Et derrière lui, adossé à la tonnelle, un garçon d'une dizaine d'années. Henri. Le père de Camille. Il regardait le jeune homme avec une admiration non dissimulée.
Camille retourna la photo. Une écriture au crayon : *« Fête des vendanges, 1962. La famille et Antoine, notre MacGyver à tous. »*
Notre MacGyver à tous. Qui était cet Antoine pour les deux familles ?
Elle remit la photo dans sa poche et descendit le grenier, la poussière dans ses cheveux. Elle trouva Étienne dans la parcelle sud, en train d'inspecter les jeunes plants protégés par des bâches après la nuit de gel. Leurs regards se croisèrent, et malgré la lumière froide du matin, elle sentit la chaleur du souvenir de la veille.
— Il faut que je te montre quelque chose, dit-elle, essoufflée.
Il leva la tête, inquiet.
— Quoi ? Quelque chose de grave ?
— Je ne sais pas encore. Mon grenier, mon journal. Descends avec moi.
Ils se réfugièrent dans la cabane à outils, celle qu'ils avaient désignée comme point de rencontre secret. Camille sortit le journal et la photographie.
— Ma grand-mère et la tienne étaient amies, commença-t-elle. Plus qu'amies. Elles ont scellé un pacte en 1961 pour unir les domaines.
Étienne secoua la tête, prenant le journal avec précaution.
— Je savais qu'il y avait quelque chose. Ma mère parlait toujours de Blanche comme d'une sœur, mais elle refusait de dire pourquoi elles avaient cessé de se voir.
— Lis ça, dit Camille, montrant les pages qu'elle avait mémorisées.
Il lut en silence, ses yeux s'écarquillant progressivement.
— Une promesse brisée. Et puis : "Il ne devait pas savoir." Qui est-ce "il" ?
— "Henri" ne figure que plus tard, répondit Camille. Quand elle parle d'Henri comme un enfant innocent. Mais la promesse brisée date de 1961, avant la naissance de nos pères ?
— Attends. Nos pères sont nés en 1962, précisa Étienne. Non, c'est la grêle de 1961 et le pacte des terres qui a été brisé. Quelqu'un a découvert le pacte et l'a dénoncé. C'est pour ça que les familles se sont séparées. Un scandale.
Camille acquiesça lentement.
— Et qu'en est-il d'Antoine ? Ce nom revient dans la lettre que nous avons reçue. Le même Antoine dont ton père parlait comme d'un ami intime. Et dans la photo, il y a un Antoine souvent présent, dès les années soixante.
— Antoine Moreau. C'est le nom inscrit dans le dossier de mon grand-père, autrefois un employé de confiance. L'enquête que j'ai entamée il y a deux semaines a montré qu'il a quitté les deux domaines sans explication en 1979. Personne ne sait pourquoi. Mais il était bien plus que…
Étienne tourna la photo vers la lumière.
— Regarde ce jeune homme à côté de ton père Henri. Il a les mêmes yeux. Les mêmes yeux que toi.
Camille se pencha, un vertige naissant dans la poitrine. Elle avait remarqué ça dans le grenier, sans vouloir l'admettre. Le jeune homme de la photo, le fameux Antoine Moreau, portait le même pli de la bouche que la famille Delacroix. Le même front que son père.
— Impossible, murmura-t-elle. C'est un hasard. Tous les Bordelais au teint mat se ressemblent, non ?
— Non. C'est plus que ça. Et le journal dit qu'Hélène, ma grand-mère, a écrit une seule ligne après des années de silence : "Il travaille chez eux maintenant. Le même Antoine qui…" La phrase est inachevée. Comme si la page avait été déchirée ou arrachée.
Camille prit le journal des mains d'Étienne, chercha la page suivante. Elle était intacte, mais l'encre avait bavé, comme si des larmes étaient tombées sur le papier. Une seule ligne subsistait :
*« Le secret est trop lourd à porter. Nous avons tous choisi le silence. »*
Nous tous. Quelqu'un avait choisi pour eux.
Camille reposa le journal, le cœur lourd. Elle regarda la photo, puis Étienne, puis la parcelle gelée qui commençait à reverdir dans la lumière vacillante.
— Et si l'histoire de nos deux pères était une diversion, murmura-t-elle lentement. Et si la véritable querelle ne datait pas de 1982, mais de 1961 ? Une promesse violée entre deux femmes, un pacte coulé sous une trahison personnelle ?
Étienne passa une main dans ses cheveux.
— Et si Antoine Moreau n'était pas un simple employé ? S'il était le fruit de ce pacte secret ? L'enfant de la réconciliation ?
Camille sentit le sol se dérober sous elle. Sa famille. Ses racines. Le visage souriant d'Antoine, au sourire trop éclatant, au rôle trop vague pour être honnête.
— Il faut le retrouver, dit-elle d'une voix ferme. Avant que nos pères ne découvrent notre enquête. Mais cette fois, nous ne suivons plus la piste des bouteilles. Nous suivons la piste du sang.
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