Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 17: Festival of Lies
La foule du festival ondulait entre les stands, un fleuve bigarré de chapeaux de paille et de verres en cristal. Camille souriait mécaniquement, hochait la tête aux compliments sur l’exposition de Bellevue, mais ses yeux scrutaient la mer de visages ridés comme on cherche une bouée dans la tempête. Étienne, à ses côtés, jouait le même jeu — ils se croisaient par hasard, s’échangeaient un regard chargé de sens : *le vieux au comptoir, celui aux mains tachées de tanin, il était régisseur à Margaux dans les années 60.*
Camille s’approcha de lui après qu’Étienne eut détourné l’attention du mari sur les méthodes de biodynamie. Une tactique rodée en quarante-huit heures de préparation fiévreuse.
« Monsieur Verdier, dit-elle avec son sourire le plus sincère, celui qu’elle réservait d’habitude aux critiques influents. On m’a dit que vous aviez connu mon grand-père. »
Le vieil homme plissa les yeux, son verre de Saint-Émilion tremblant légèrement. « Le vieux Delacroix ? Un homme dur. Mais un vigneron, lui. Pas comme ces… » Il agita la main vers les stands modernes. « Ces marchands. »
Étienne s’approcha, un verre de leur nouveau rosé à la main — l’appât. « Et Antoine Moreau ? Vous l’avez connu aussi ? »
La mâchoire de Verdier se crispa. Il avala une gorgée, trop longue. « Pourquoi vous parlez de lui ? Il est mort depuis… depuis si longtemps. Personne ne parle de lui. »
Camille sentit son pouls s’accélérer. « Ma grand-mère le mentionnait dans ses cahiers. J’essaie de reconstituer l’histoire du domaine pour le centenaire. »
Verdier la fixa longtemps, quelque chose de calculateur dans son regard. « Votre grand-mère, Blanche, oui. Et l’autre, Marguerite de la maison Bellevue. Elles étaient… proches, autrefois. Avant le pacte brisé. » Il baissa la voix, se penchant vers eux. « La rumeur disait qu’Antoine avait promis à l’une d’elles. Mais il a disparu juste avant le mariage. Et les deux familles se sont déchirées comme des chiens sur un os. »
« Disparu ? » répéta Camille. « Ou chassé ? »
Le regard de Verdier passa de Camille à Étienne, puis au-delà, vers quelque chose derrière eux. Son visage se ferma. « Je ne sais rien de plus. Je dois y aller — ma femme m’attend. »
Il s’éclipsa si vite que Camille resta figée, le verbe « chassé » suspendu dans l’air comme un poison.
Étienne la rejoignit quelques mètres plus loin, sous la tonnelle de vigne vierge. « On tient quelque chose. "Promis à l’une d’elles." Il parlait de nos grands-mères comme si elles étaient… concurrentes. Pour lui. »
« Mais pourquoi les deux familles se seraient-elles déchirées si Antoine avait simplement choisi ? » Camille secoua la tête, le cerveau en ébullition. « À moins que le choix lui-même ait créé le scandale. »
Elle sortit son téléphone pour griffonner des notes — un vieux réflexe de gestionnaire — mais les mots lui échappaient. Le visage de son père, cette semaine, quand il avait parlé de la parcelle vendue en 82. La manière dont il avait éludé ses questions sur Antoine.
« Viens », dit Étienne en la prenant par le coude. Il la guida vers un stand de cartes anciennes tenu par un collectionneur blanc comme un fantôme. « J’ai vu ça tout à l’heure. Regarde. »
Le collectionneur, un certain Monsieur Fabre, déroula une carte cadastrale de 1958 avec des gestes de prêtre officiant une messe. « Les propriétés de l’époque. Avant les remembrements, les ventes de désespoir, les divorces. »
Camille posa un doigt ganté sur le parchemin jauni. « C’est Bellevue. Et là, Laroche-Villars. » Son doigt glissa vers l’est, s’arrêta. « Mais ça ? »
Une parcelle triangulaire, insignifiante, entre les deux domaines. Un espace que la topographie actuelle avait englouti. Le nom sur le parchemin : *Moreau, A.*
Étienne échangea un regard avec elle. « Trois parcelles. Pas deux. La propriété d’Antoine était mitoyenne des deux domaines. »
« Ou stratégiquement placée entre eux », murmura Camille.
Monsieur Fabre contemplait le label jauni, ses yeux plissés de curiosité. « Cette terre-là, elle appartenait à un homme étrange. Il la cultivait lui-même, à la main. On disait qu’il cherchait quelque chose dans le sol. Une greffe rare, un cépage oublié. » Il haussa les épaules. « Après sa disparition, la banque a tout vendu. Les Delacroix et les Laroche se sont partagé le terrain comme deux vautours. »
« Vous auriez un document de vente ? » demanda Étienne, son calme apparent masquant à peine l’intensité de sa voix.
Fabre fouilla dans une caisse de liège, en sortit un registre fatigué à la couverture verte. Il feuilleta d’un doigt tremblant jusqu’à s’arrêter sur une entrée. « 1962, transfert de propriété. Mais il y avait une condition, dans le contrat original d’Antoine. Une servitude bizarre. » Il tourna le registre pour leur montrer l’écriture à l’encre délavée. « Toute correspondance devait être adressée à… une boîte postale ? Non, une adresse personnelle. Pas à la propriété. »
Camille lut l’adresse à voix haute, sa gorge se serrant : « 17, rue des Lilas, Saint-Maur. »
Le silence s’installa entre eux, lourd comme le brouillard de l’automne. Saint-Maur. Le nom sur le journal caché sous son oreiller, sur les lettres anonymes que son père brûlait en secret.
Étienne se tourna vers elle, ses yeux rivés sur les siens. « Camille. Cette adresse... »
« Je sais », répondit-elle, la voix à peine audible. « Ce n’est pas une adresse. C’est un piège. »
Le collectionneur les regarda, intrigué par leur échange. « Vous êtes bien ces jeunes gens, n’est-ce pas ? Les héritiers du scandale ? »
Une femme aux cheveux blancs s’approcha, des perles autour du cou, un éventail en soie à la main. Elle attrapa le bras de Camille avec une familiarité de vieille connaissance. « Vous êtes bien la fille de Delacroix, n’est-ce pas ? J’ai connu votre grand-père, Henri — non, l’autre, votre arrière-grand-père. » Elle rit d’un rire sec. « Ce n’était pas une vendetta, vous savez. C’était une jalousie d’amoureux. Tous les deux, les Delacroix et les Laroche, amoureux fous de cette fille des plaines, la fille de Blanche. Pas la grand-mère — non, la fille de Blanche.
Camille fut saisie d’un vertige. La fille de Blanche. *Ma mère.*
La vieille femme baissa la voix, soudain grave : « Antoine, lui, savait la vérité. Sur la naissance de cette enfant. Et c’est pour ça qu’il a disparu. Ils l’ont enterré vivant, peut-être au sens propre, quand il a tenté de les dénoncer. »
Elle s’éloigna aussi vite qu’elle était venue, avalée par la foule.
Camille resta pétrifiée. « Ma mère », dit-elle enfin, la voix brisée. « Ils n’ont jamais parlé d’elle comme si elle avait un secret. »
« Elle est morte quand tu avais trois ans », souffla Étienne. « Peut-être qu’elle savait quelque chose. »
Camille sortit son téléphone et composa le numéro du domaine d’une main tremblante. La gouvernante, la seule personne qu’elle pouvait encore croire, répondit à la deuxième sonnerie.
« Odile ? Écoute-moi bien. Dans le grenier de l’aile est, il y a une malle en cuir marron, fermée par un cadenas à trois chiffres. » Elle s’interrompit, les yeux fermés, se souvenant des mains de sa mère tapant le code — sa date de naissance inversée. « 9847 ? Non, attends. Essaie 1948. »
Elle déglutit, la gorge sèche. « Quand tu l’ouvres, il y a des lettres. Des lettres que ma mère écrivait. Et peut-être quelques-unes qu’elle recevait. Si tu trouves un mot écrit par un certain Antoine, ne le lis pas. Ne le montre à personne. Garde-le pour moi. »
Elle raccrocha. Le festival bourdonnait autour d’eux, les rires et les éclats de verre résonnant dans un monde qui semblait soudain très lointain.
Étienne posa la main sur la sienne. « On va trouver la vérité. Rue des Lilas. Demain, à l’aube. »
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