Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 16: The Missing Piece
Les registres municipaux sentaient la poussière et l'encre sèche. Camille passa un doigt ganté sur la reliure craquelée d'un volume datant des années soixante, tandis qu'Étienne feuilletait un autre registre, plus récent, posé sur une table bancale dans l'arrière-boutique de la librairie de M. Bouchard.
« C'est là, dit Étienne à voix basse, en poussant le registre vers elle. Naissances, 1958. Antoine Moreau, né le 14 mars. Fils de Jeanne Moreau, domestique, et de père inconnu. »
Camille se pencha, luttant contre la lumière jaunâtre qui tombait d'une applique poussiéreuse. « Père inconnu », répéta-t-elle, les yeux glissant sur l'écriture serrée du greffier local. Elle sortit la photographie de son sac, celle que sa grand-mère avait cachée dans le journal. Le jeune homme qui se tenait entre Henri et Bernard, les deux pères aujourd'hui ennemis, le sourire confiant, les épaules droites, comme s'il était un frère de plus — ou un autre fils.
Elle compara le visage du registre, mais il n'y avait pas de portrait, seulement des mots. « Né à Bayonne. Mère rapatriée d'Algérie. »
« Rapatriée », murmura Étienne. « Il n'y a que ça. Aucune trace du père. »
Ils passèrent l'heure suivante à croiser les registres : mariages, décès, contrats de travail. Puis, dans un cahier d'embauches de la coopérative viticole, Étienne trouva la ligne qu'ils cherchaient.
« 1976. Moreau, Antoine. Embauché comme caviste — chez nous. »
Camille serra la mâchoire. « Chez Bellevue ou chez Saint-Maur ? »
Étienne tourna le registre vers elle. « La coopérative servait les deux domaines avant la rupture de 1982. Il a travaillé pour les deux. »
« Comment fait-on pour travailler pour les deux ? »
« On est surtout doué. Ou on a un secret à protéger. »
Camille n'aimait pas la tournure de cette phrase. Elle continua à feuilleter, trouva une autre entrée, datée de 1979 : « Départ volontaire. Raison : mutation familiale. » Après quoi, plus rien. Le registre se taisait, comme les hommes qui l'avaient rempli.
« Il a disparu du registre, dit-elle. Volontairement, peut-être. »
Étienne sortit un carnet de sa poche intérieure, nota l'adresse qu'ils avaient trouvée dans l'annuaire de 1979 — un lieu-dit à l'ouest de Saint-Émilion, aujourd'hui effacé des cartes récentes. « On pourrait y aller maintenant. C'est à vingt minutes. »
Camille hésita. Son téléphone vibra. Un message de Michel, le garde, indiquant que son père s'était rendu au domaine de Saint-Maur pour une « inspection de conformité », ce qui signifiait probablement une dispute de clôture avec Bernard. Elle le glissa dans sa poche sans répondre, puis hocha la tête.
« Allons-y. »
La voiture d'Étienne remonta une route étroite entre des vignes nues, les feuilles d'octobre rouillées par les premières gelées. Ils trouvèrent l'adresse : un corps de ferme aux volets clos, l'herbe haute, une boîte aux lettres rouillée ouverte et vide. Sur le seuil, un facteur âgé déposait un paquet pour la maison voisine, qui semblait abandonnée également.
« Il n'y a rien, dit le facteur en les voyant. Personne ici depuis des années. Vous cherchez quelqu'un ? »
Étienne montra la photo. « Un homme nommé Antoine Moreau. Il vivait ici dans les années quatre-vingt. »
Le facteur pencha la tête, cligna des yeux dans la lumière d'octobre. « Antoine ? Le caviste ? Il est mort, non ? Enfin — on disait qu'il était parti aux États-Unis. On disait beaucoup de choses. »
Camille sentit son pouls s'accélérer. « Que disait-on d'autre ? »
Le facteur haussa les épaules. « Qu'avant de mourir à Bordeaux, il avait fait un mauvais vin. Un très mauvais, tout le monde le sait. Et que les deux familles, Delacroix et Moreau — enfin, Saint-Maur — s'étaient brouillés à cause d'une fiancée volée. Une histoire romantique, non ? »
Camille échangea un regard avec Étienne.
Le facteur reprit son sac, remonta dans sa camionnette beige, et disparut au tournant.
Ils restèrent silencieux un long moment. Camille sortit le journal de sa poche intérieure, le passe-partout usé, trouva la phrase inachevée de sa grand-mère : « Le même Antoine qui… ». Elle la relut à voix haute.
Étienne se tut. Puis il dit, plus doucement que d'habitude : « Il n'est peut-être pas mort. Mais il est peut-être en vie. Et quelqu'un l'a fait taire, ou l'a fait partir. »
Camille rangea le journal. « Ma grand-mère l'écrivait en 1961. Elle savait ce qui s'était passé. Et elle est morte sans me le dire. »
La nuit tombait. Ils prirent le chemin du retour, passant devant les panneaux annonçant le grand événement de la région, un festival vinicole du patrimoine. Camille reçut un appel de la mairie quelques jours plus tard — elle avait laissé son nom dans le registre des vignerons pour un renouvellement de licence. Le maire, un homme jovial aux lunettes cerclées, lui demanda en personne si Bellevue allait participer à la fête du patrimoine, dans trois semaines.
« On a besoin de vos vieilles bouteilles, Camille. L'image du village, vous comprenez. L'unité des deux domaines, sous le même drapeau. »
Elle faillit refuser. Puis elle songea au facteur, aux vieux du village qui se souvenaient peut-être de 1961, des visages, des non-dits. Les fêtes de village étaient des machines à souvenirs : les anciens buvaient, dansaient, et parlaient parfois plus qu'ils ne le devaient.
« Nous participerons, dit-elle. Bellevue et — elle chercha les mots — Saint-Maur collaboreront pour une dégustation commune. »
Il y eut un silence à l'autre bout de la ligne. Puis un rire incrédule. « Saint-Maur ? Avec Bellevue ? Le festival n'a jamais… »
« Il y a une première fois pour tout, monsieur le maire. »
Elle raccrocha avant d'entendre sa réponse.
Quelques heures plus tard, dans la cave de l'église désaffectée où ils se retrouvaient en secret — l'ancien cellier du presbytère, trop humide pour les vins, assez discret pour leurs rencontres — elle tendit son téléphone à Étienne. Il avait reçu l'appel du maire à son tour, la confirmation que Saint-Maur était aussi pressenti.
« On va sourire devant tout le village, dit-il, en faisant tourner son verre. Et poser des questions à ceux qui se souviennent. »
« Et espérer que nos pères ne changeront pas d'avis. »
Étienne remplit deux verres — un Bellevue 2011, un Saint-Maur 2010 — et tendit les deux à Camille. Un jeu de mariage inversé. Elle choisit celui de Saint-Maur sans le regarder, le but.
« À Antoine », dit-il.
Elle but.
Au moment où elle reposait le verre, son téléphone vibra. Un message de Michel, deux lignes, accompagnées d'une photo prise au téléobjectif.
« Camille, votre père est en train de démolir la cloison nord du chai de fermentation. Il a demandé deux hommes et un marteau-piqueur. Le mur où vous avez retrouvé la note. Je ne sais pas ce qu'il cherche, mais il a trouvé quelque chose. »
La photo montrait la silhouette de son père, adossée au mur éventré, tenant entre ses doigts un morceau de papier bleu pâle.
Ce même papier bleu pâle — celui qui avait servi pour les deux lettres anonymes.
Camille sentit le vin tourner dans son estomac. Elle ne dit rien à Étienne. Pas encore. Le festival n'avait pas commencé, mais elle venait de comprendre qu'elle jouait plus qu'un masque devant le village.
Elle jouait contre son propre père.
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