Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 22: Shadows of the Past
Le silence qui suivit la poignée de main entre Henri et Paul avait la consistance du moût trop longtemps laissé au repos — épais, trouble, chargé de promesses qui pouvaient tourner à l'aigre. Camille ne s'attarda pas sur l'émotion. Elle la rangea, comme on range une bouteille douteuse dans la cave, pour plus tard, pour le jour où l'on aurait le luxe de la déguster.
« Bien. » Elle se leva, déplia un carnet qu'elle avait glissé dans sa veste avant de venir. « Si nous sommes en joint-venture, nous avons besoin d'un projet concret. Le millésime 1961. Nous allons le recréer. »
Étienne la regarda, un sourcil arqué. « Recréer un millésime ? Tu ne recrées pas un millésime, Camille. Il est lié à la terre, au climat, à l'année. »
« Nous pouvons nous en approcher. » Elle ouvrit son carnet sur la table, entre les deux patriarches qui n'avaient pas encore lâché leurs verres. « J'ai retrouvé les registres de fermentation de Bellevue pour 1961. Températures, dates de vendange, niveaux de sucres, élevage. Et les notes de Paul pour Laroche sont dans les archives de ta mère, non ? »
Étienne haussa les épaules, mais un pli au coin de sa bouche trahissait une curiosité malgré lui. « On peut assembler les deux. Une cuvée commémorative. La "Cuvée de la Réconciliation". »
« La Cuvée de 1961 suffira. » Paul Laroche posa son verre, la voix soudain plus rauque. « C'était le dernier été où nous étions amis. Le dernier avant Céline. » Il jeta un regard vers Henri, qui ne broncha pas. « Les vignes étaient belles, cette année-là. On croyait que rien ne pourrait les abîmer. »
Le silence retomba, plus lourd encore. Camille sentit le nom de sa mère peser sur la pièce comme une pierre tombale qu'on venait de déplacer — et sous laquelle on n'osait pas encore regarder.
Henri se racla la gorge. « La parcelle triangulaire. C'est là que tout se joue. Sans le fragment volé du testament, nous avons les coordonnées générales ? »
« L'adresse de Saint-Maur, » dit Étienne. « Et la description du cartographe : un tiers de la parcelle appartient encore à la succession d'Antoine, les deux autres à Bellevue et Laroche. Le cadastre est imprécis depuis la fusion des communes. Nous devrons vérifier sur le terrain. »
« Et la condition du solstice, » ajouta Camille, « l'ombre des deux manoirs qui se rejoignent à midi. Nous avons un mois. »
Un mois. Trente jours pour trouver une parcelle oubliée, un greffon résistant à la sécheresse, et un fragment de testament volé par un inconnu qu'ils n'avaient même pas vu.
C'est à ce moment que la porte de la salle de réunion s'ouvrit sans qu'on frappe.
Une femme d'une soixantaine d'années, chemisier beige, jupe stricte, les mains croisées devant elle comme une servante de maison bourgeoise. Elle semblait égarée, comme si elle avait ouvert la mauvaise porte. Camille ne la reconnut pas.
L'homme était derrière elle. Cheveux gris aux tempes, comme le mystérieux inconnu de la veille — mais celui-là, elle ne l'avait jamais vu. Il tenait un rouleau de papier, un parchemin, serré contre sa poitrine.
Henri pâlit. Il se leva à demi. « Jacques ? »
Camille fronça les sourcils. Le nom ne lui disait rien. Elle jeta un regard à son père, dont la main tremblait sur le dossier de sa chaise.
« Bonjour, Henri. » La voix de l'homme était douce, presque aimable. Il entra dans la pièce et déroula le parchemin sur la table, sans demander la permission. « Bonjour, Paul. Vous vous souvenez de moi, peut-être moins bien. J'étais le régisseur de Bellevue jusqu'en 1998. Jusqu'à ce qu'on me fasse comprendre qu'il valait mieux que je parte sans faire d'histoire. »
Camille se leva à son tour, prudente. « Vous étiez régisseur de Bellevue ? Je suis la fille d'Henri. Je ne me souviens pas de vous. »
Jacques inclina la tête, amusé. « Vous étiez enfant. On ne m'a pas laissé vous dire au revoir. » Il déplia le parchemin. C'était un acte notarié, jauni, timbré, portant une signature et un sceau. Il le fit glisser vers Camille. « Voilà pourquoi je suis ici. J'ai appris que Bellevue envisageait une nouvelle association avec Laroche. Il m'a semblé juste de vous rappeler que ce domaine a un autre propriétaire légitime. »
Camille saisit le document, les yeux courant sur les lignes. Un acte de cession. Un transfert de propriété de Château Bellevue à un certain Jacques Moreau. La date : 1997.
« 1997 ? » Elle releva les yeux sur son père. « Tu n'as jamais vendu Bellevue en 1997. »
Henri avait l'air d'un homme qui voyait un fantôme sortir d'un placard. « C'est un faux, Camille. C'est Jacques — l'assistant d'Antoine. Il nous a quittés après la mort d'Antoine. On a découvert qu'il avait falsifié des registres de comptabilité. Il a été remercié. »
« Remercié, » répéta Jacques, la voix soudain moins aimable. « Voilà un joli mot pour dire qu'on m'a jeté dehors après avoir passé ma vie au service des Delacroix. Mais j'ai gardé le dossier, Henri. Tous les dossiers. Celui-ci, en particulier, qu'Antoine avait préparé pour se protéger de toi. Il avait peur, tu sais. Il savait qu'avec la part de Céline, Bellevue basculait. » Il regarda Camille avec une intensité nouvelle. « Antoine Moreau était votre oncle, mademoiselle. Et moi, j'étais son fils. »
La phrase tomba dans le silence comme une pierre dans une cave profonde.
Camille eut l'impression que le sol se dérobait sous elle. Le fils d'Antoine. Le neveu qu'Henri n'avait jamais reconnu. L'homme qui portait dans les tempes la même trace — mais elle ne pouvait pas se tromper, elle avait vu cet homme, quelques heures plus tôt, dans la salle de la réunion familiale. Sauf que celui-ci semblait plus âgé. Non. Elle retint son souffle. Pas le même homme. Un autre. Le visage de Jacques avait la même ossature que celui du mystérieux inconnu aux tempes grises — et pourtant, ils n'avaient pas les mêmes yeux. Camille chercha des ressemblances. Les cheveux, la ligne du menton. Deux fils ? Deux enfants d'Antoine ?
« Où est votre frère ? » demanda-t-elle, sans réfléchir.
Jacques sourit. « Quel frère ? »
« L'homme aux tempes grises. Celui qui était assis au fond de la salle, hier soir, quand nous avons révélé la lettre d'Antoine. Il porte le même menton que vous. Il vous ressemble trop pour être un hasard. »
Le sourire de Jacques se figea. Il tourna la tête vers Henri, qui ne disait toujours rien, les mains blanchies sur le dossier. « Le temps presse, Henri. Vous voulez le solstice ? Vous voulez le greffon ? Moi, je veux ma part. L'acte est daté de 1997. Il me donne la moitié de Bellevue. Je suis prêt à négocier — mais pas à disparaître. J'ai la copie du testament, aussi, celle qui manquait. Je l'ai récupérée hier, à la banque. »
Camille eut un mouvement de recul. « Vous êtes l'agresseur ? »
Jacques ignora la question. « Ce que j'ai, je le garde. Ce que je veux, je le dis clairement : je veux une part de la future joint-venture, et je veux que mon nom soit sur l'étiquette de la cuvée 1961. La Cuvée Moreau. Il paraît que cela vous plairait, non ? Le nom de l'homme que votre père a effacé. »
Étienne s'avança, une main tendue vers le parchemin. « Laisse-moi regarder. »
Jacques le lui tendit sans méfiance. Étienne l'examina, le retourna, touche le sceau, la signature d'Henri au bas. « La date est correcte, l'encre semble juste. » Il releva la tête, les yeux sur Jacques. « Mais je connais la signature d'Henri Delacroix. Et celle-là — elle est tracée trop proprement pour un homme qui signait en tremblant, toujours, à cause de sa main droite. » Il se tourna vers Camille. « C'est un faux. Le tracé est trop régulier. »
Camille s'approcha. Son regard croisa celui de Jacques, qui ne cillait pas, sûr de lui. Elle prit le document, examina la signature. Oui. Henri signait avec une légère irrégularité due à une blessure de jeunesse — un accident à la cave, un tendon coupé. La signature sur le parchemin était trop lisse pour être authentique.
« Nous pouvons le prouver, » dit-elle, en reposant l'acte. « Mais une preuve notariée, cela coûte cher. » Elle jeta un regard à Étienne, qui fit un pas en avant.
« Nous pouvons aussi passer par un expert indépendant. Un graphologue. Mais pas avant dix jours, et il faut payer. Nous n'avons pas les fonds. Le joint-venture n'a pas encore versé le premier acompte. »
Jacques afficha un sourire las. « Dix jours ? C'est long. Le solstice, lui, n'attendra pas. » Il emporta le parchemin, le roula avec soin, et fit un pas vers la porte. « Réfléchissez, enfants. Vous avez besoin de moi pour trouver l'accès sans l'acte volé. Et moi, sans Bellevue, je ne vous dirai rien. Nous avons un mois. Il nous reste vingt-neuf jours. »
Il s'arrêta sur le seuil, se retourna. « Ah, une dernière chose. Pour la Cuvée de la Réconciliation… Vous l'avez dit vous-mêmes. 1961. Le millésime du conflit. Mais saviez-vous que c'est aussi l'année où votre mère, Camille, a abandonné l'idée de quitter Paul pour venir épouser votre père ? Elle avait promis à mon père qu'elle reviendrait. Elle ne l'a jamais fait. Mais elle a laissé quelque chose à Bellevue, quelque chose que vous n'avez jamais trouvé. Une lettre. Je l'ai lue. Elle explique tout. »
Camille sentit le sol se dérober sous elle pour la seconde fois en dix minutes. « Vous mentez. »
« Demandez à votre père. » Jacques sortit, la porte se refermant derrière lui avec un bruit sourd.
Le silence dura trois secondes. Puis Camille se tourna vers Henri, qui n'avait pas bougé, les mains toujours blanches sur le dossier. « Papa. »
Henri ne la regarda pas.
Dans l'entrebâillement de la porte, Camille aperçut une silhouette qui attendait dans le couloir — l'homme gris qui ressemblait à Jacques — et comprit qu'ils étaient deux, qu'ils avaient préparé cela depuis des années, et que la lettre de sa mère — si elle existait — n'était peut-être pas la seule chose qu'ils cherchaient.
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