Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 23: The Double-Cross
La salle de dépôt sentait l’encre fraîche et le bois ciré. Jacques Moreau était assis en face d’eux, ses doigts tambourinant sur la chemise cartonnée qui contenait son acte de propriété. L’expert en écritures anciennes, mandaté par le tribunal de Bordeaux, ajusta ses lunettes et tourna la dernière page.
— Cet acte est un faux, dit-il d’une voix neutre. Le papier date des années quatre-vingt-dix. Le parchemin est traité pour paraître plus vieux. La signature d’Antoine Moreau est habilement imitée, mais elle ne résiste pas à l’analyse microscopique.
Camille retint un souffle. À côté d’elle, Étienne posa la main sur la table, les jointures blanches. Jacques ne broncha pas. Un sourire mince étira ses lèvres.
— Bien joué, murmura-t-il. Vous avez trouvé un bon expert. Mais j’ai mieux.
Il ouvrit sa veste et en tira une pochette plastifiée. À l’intérieur, une photographie jaunie et une feuille manuscrite pliée en quatre. Il poussa le tout vers le centre de la table.
— Reconnaissez-vous ces messieurs, mademoiselle Delacroix ?
Camille se pencha. La photo montrait deux hommes en costume des années quatre-vingt, levant des coupes dans une cave voûtée. Henri Delacroix. Paul Laroche. Et au fond de l’image, un troisième visage flou – Antoine Moreau, peut-être. La feuille était un relevé bancaire annoté à la main, des montants soulignés en rouge.
— En 1986, dit Jacques, votre père et celui d’Étienne ont participé à un système de manipulation des prix sur les primeurs. Ils ont acheté des centaines de caisses d’un millésime médiocre en sous-main, gonflé artificiellement la demande, puis revendu quand les prix ont explosé. L’argent a financé leurs rénovations respectives. Les petits viticulteurs qui avaient pris des prêts sur la base des prix réels se sont noyés. Trois domaines ont fait faillite dans le Médoc.
Silence. Le papier grinçait sous ses doigts.
— C’est faux, dit Étienne d’une voix ferme mais un peu trop rapide. Mon père n’aurait jamais—
— Votre père a signé, coupa Jacques. J’ai la lettre de sa main. Il la tira de la pochette. Je l’ai prise dans la boîte à documents de la cave de Château Laroche, en même temps que la bouteille de 1961 que vous cherchez.
Il la posa devant Camille. La calligraphie était élégante, nerveuse – celle d’une lettre écrite dans l’urgence. Elle reconnaissait la signature de Paul Laroche sans ambiguïté : « J’ai consenti à cette opération et j’en assume la responsabilité, en accord avec H. Delacroix. »
Camille leva les yeux. Le visage de Jacques était lisse, presque bienveillant, mais ses yeux étaient durs.
— Vous comprenez maintenant, dit-il doucement. Je ne suis pas venu chercher la moitié de Bellevue par avidité. Je suis venu chercher justice pour mon père.
— Antoine n’avait rien à voir avec cette affaire, dit Camille. Il était—
— Il était votre oncle, l’interrompit Jacques. Le demi-frère bâtard de votre père. Vous le savez maintenant, grâce à sa lettre. Mais ce que vous ne savez pas, c’est comment il est mort.
Il se tut. L’expert, gêné, rangea ses instruments et quitta la pièce sans un mot. Les deux familles étaient seules face à Jacques.
— Mon père a découvert ce trafic en 1988, poursuivit Jacques. Il a menacé d’aller voir la presse. Henri et Paul ont conclu un accord secret : ils lui donneraient la parcelle triangulaire qu’il réclamait – celle avec la vigne greffée – et le reste du terrain inconstructible, en échange de son silence. Ils ont promis de signer l’acte à la Banque de Bordeaux, le jour de ma naissance.
— Mais il n’y avait pas d’acte signé, dit Camille. Seulement un contrat de fusion et une lettre.
— Exactement. C’est le double-croisement. Ils l’ont fait venir sous prétexte de signer à l’ouverture de la boîte. Ils lui ont donné une enveloppe vide. Mon père, humilié, est resté fidèle au pacte, mais il a gardé des preuves – les relevés bancaires, la lettre de Paul, votre photo. Il les a cachées dans la cave de Bellevue, dans une bouteille scellée.
Camille sentit le sol se dérober sous elle. La bouteille que Jacques avait volée à la banque, celle qui contenait la « lettre de Céline » – ce n’était pas une simple relique. C’était un dossier compromettant.
— Pourquoi attendre si longtemps ? demanda Étienne. Pourquoi maintenant ?
— Parce que mon père est mort l’année dernière. Seul. Pauvre. Oublié. Et parce que vous avez trouvé sa lettre, et que vous croyez tout savoir de lui. Il a passé trente ans à regarder vos familles prospérer sur une trahison. Je veux que vous compreniez que vous n’avez pas juste hérité des vignes. Vous avez hérité d’un secret pourri.
Jacques se leva, remit soigneusement les documents dans sa veste.
— Voici mes conditions. Une part de Bellevue – un tiers de vos parts, Camille. En échange, je ne divulgue rien. Ni à la presse, ni à la répression des fraudes, ni à vos investisseurs. Vous gardez vos réputations, votre joint-venture, votre millésime du centenaire. Moi, je garde la parcelle triangulaire et la vigne que mon père a sauvée.
— Vous ne pouvez pas faire ça, dit Camille. Nous avons un acte de fusion signé par nos pères. Nous pouvons—
— La fusion concerne les deux domaines, dit Jacques tranquillement. Mais ce document-là, je le détruis ce soir si vous ne respectez pas mon accord. Et avec lui, la preuve que votre trafic de 1986 n’existe pas puisqu’elle était dans la bouteille. Vous n’aurez plus rien pour contester quoi que ce soit. Et moi, j’aurai toujours la photocopie et la bonne conscience.
Il se dirigea vers la porte. Se retourna.
— Vous avez jusqu’à minuit. Rendez-vous dans la cave de Bellevue, à la source de tout. Venez seuls. Sans la gendarmerie. L’enveloppe, les documents, la bouteille, je les rendrai – contre votre signature sur l’acte de cession.
La porte claqua. Dans le silence, Camille et Étienne échangèrent un regard. Le duel des familles, la rivalité, les mensonges des pères – tout cela avait été un théâtre. La vraie menace était devant eux, armée des trahisons qu’on leur avait cachées.
— On a vingt-quatre heures, dit Étienne. Et nous n’avons pas les fonds pour un avocat d’affaires qui puisse évaluer les options.
Camille regarda ses mains, la bague de sa mère qui était celle de Céline. Quelque chose se figea en elle.
— Ou alors, dit-elle lentement, nous lui donnons ce qu’il veut. Et nous lui prenons tout le reste.
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