Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 24: The Price of Silence
La cloche de minuit n’avait pas encore sonné quand les phares de la voiture de Jacques balayèrent le portail de Château Bellevue. Camille se tenait sous le cèdre centenaire, Étienne à quelques pas derrière elle, le téléphone enregistreur déjà armé dans la poche intérieure de sa veste.
Jacques coupa le moteur. La portière s'ouvrit dans un grincement métallique. Il portait un manteau sombre, et son visage, éclairé par le halo de la lune, semblait taillé dans le granit des Pyrénées.
« Vous êtes venus. Je suis presque déçu », lança-t-il en s'avançant.
« Vous avez dit que vous vouliez le triangle et une part de Bellevue », répondit Camille, la voix droite. « Mon arrière-grand-père vous aurait jeté aux chiens. Moi, je vous écoute. »
Jacques rit, un son court, sans joie. « L'écoute ne suffira pas. L'accord de fusion est dans mes mains, la bouteille de 61 aussi. Vous n'avez rien. »
« Nous avons le temps », dit Étienne. « Vous avez jusqu'à minuit. Il est minuit moins cinq. »
Un silence. Les grillons chantaient dans les vignes. Jacques sortit une cigarette, l'alluma, tira une longue bouffée.
« D'accord. La cave. Je veux voir l'endroit où mon père a passé ses dernières nuits à travailler pour des gens qui l'ont trahi. »
Camille échangea un regard avec Étienne. La cave. Leur terrain.
« Suivez-nous. »
Ils descendirent l'escalier de pierre, la porte en chêne massif s'ouvrant dans un souffle d'air frais et terreux. Les rangées de bouteilles poussiéreuses s'étendaient dans la pénombre comme une armée silencieuse. L'odeur du chêne et du vieux vin enveloppait tout. Camille alluma une série de lampes halogènes basses. Une odeur de moisi se mêla à celle du raisin.
Jacques s'arrêta au centre de la cave. Il tourna lentement sur lui-même, comme pour absorber chaque pierre. Son regard s'attarda sur les voûtes basses, les toiles d'araignée entre les barriques.
« Mon père aimait cet endroit », murmura-t-il. « Il en parlait le soir, à la maison. Il disait que c'était là que le vin devenait de la poésie. »
Camille sentit une fissure invisible dans sa propre armure. « Il travaillait bien pour Bellevue. Les régisseurs avant lui n'avaient jamais… »
« Taisez-vous ! » Jacques pivota, les yeux soudain brillants. « Ne me parlez pas de son travail. Il a donné vingt ans de sa vie à votre famille. Vingt ans. Et quand l'affaire de 86 a éclaté, quand votre père et celui d'Étienne ont décidé de le sacrifier pour sauver leurs grands crus, qu'est-ce qu'on lui a donné ? Une porte. Un chèque de licenciement. Et une rumeur qui l'a suivi partout où il a essayé de retrouver du travail. »
Sa main tremblait autour de la cigarette. Il l'écrasa sous son talon sur le sol en terre battue.
« Il n'a pas eu un seul entretien après ça. “Fils d'Antoine, compromis.” Il a fini par vendre sa maison, sa voiture. Il buvait. Il parlait tout seul. Et puis un matin, je l'ai trouvé dans son garage, moteur allumé. La mort propre des gens ruinés. »
Le silence tomba comme une dalle.
Étienne bougea, mais Camille le retint d'une main. Elle savait que dans les confrontations, la première parole dit trop tôt se paie trop cher.
« Je suis désolée », dit-elle enfin.
Jacques ricana. « Des excuses ? Votre famille m'a volé un père. Le mariage entre vos maisons, la réconciliation des vieux, la grande récolte de 61 — tout ça n'est qu'un écran de fumée. Vous voulez exhumer le passé pour vous absoudre. Mais moi, je suis le passé. Et je ne pardonne pas. »
Il fit un pas vers elle. Étienne s'interposa.
« Assez », dit Étienne, la voix basse mais nette. « Personne ne ressortira de cette cave sans un accord. »
« Accord ? » Jacques rit presque. « Vous êtes en train d'enregistrer, n'est-ce pas ? Depuis le début. »
Camille tressaillit. Jacques écarta les pans de son manteau, révélant un détecteur de signaux radios. Il avait su.
« Petit amateur », cracha-t-il en arrachant le téléphone d'Étienne de sa poche avant que celui-ci ne puisse réagir. Il le jeta au sol, l'écrasa sous son talon. Les morceaux de verre et de plastique crissèrent sur la terre.
« Vous vouliez ma confession ? » Jacques rugit soudain, la tête renversée en arrière. « Je vous la donne. Oui. J'ai volé vos documents. Oui. J'ai payé un expert complaisant pour authentifier le faux acte. Oui. J'ai orchestré la destruction de vos réputations. Et je le ferais encore. Parce que votre héritage est bâti sur le cadavre de mon père ! »
Il saisit une bouteille sur le rack le plus proche — une vieille barrique de réserve — et la jeta de toutes ses forces contre le mur. Le verre explosa. Le vin rouge gicla comme du sang frais sur la pierre. Une étincelle, née du frottement du goulot contre une lampe halogène cassée, atterrit sur la flaque.
Le feu naquit en une seconde, une langue bleue avide qui courut le long du sol sec et poussiéreux.
« Jacques ! » cria Camille.
Il ne l'entendait plus. Il frappa un rack entier, les bouteilles s'écrasant dans un fracas de fin du monde. L'alcool se répandit, et le feu bondit, déjà haut, déjà enragé. Une chaleur soudaine plaqua Camille contre le mur.
« Il faut sortir ! » hurla Étienne, la tirant par le bras.
Ils coururent vers l'escalier. La fumée noire s'épaississait, griffe les poumons. Camille passa la porte, fraîche et vivante, et se retourna.
Jacques n'était pas là.
Une silhouette vacillait encore dans la fournaise, au milieu des flammes, debout comme une statue de cire qui fond.
« Il va brûler vif », souffla Camille.
Étienne la retint par le poignet. « Il t'a menacée. Il a volé. Il a… »
« Il a perdu son père à cause des nôtres. »
Elle se dégagea, saisit une vieille couverture de cheval accrochée près de la porte, la trempa dans un seau d'eau oublié, et se rua dans la fournaise.
Le monde n'était plus qu'un rugissement roux. Elle trouva Jacques à genoux, toussant, aveuglé. Elle jeta la couverture humide sur lui, le tira, le traîna, chaque pas cent kilos de plomb et de fumée. L'escalier enfin, l'air froid qui déchire les poumons.
Ils s'effondrèrent sur le gravier comme des naufragés.
Jacques était vivant. Son front saignait, sa veste fumait encore, mais ses yeux, grands ouverts sur le ciel étoilé, étaient pleins de quelque chose qui ressemblait, peut-être, à de la stupeur.
Camille s'assit près de lui, les mains noircies, le souffle court. Émile arrivait, courant avec des sceaux et des hommes. Mais pour l'instant, dans le silence entre deux alarmes, il n'y avait que le bruit de leurs respirations rauques.
« Pourquoi ? » parvint à souffler Jacques.
Camille le regarda. Le feu montait derrière eux, éclairant les vignes d'un orange sinistre.
« Parce que personne ne devrait mourir dans la cave de ses ennemis », dit-elle.
Et l'incendie rugit, anonyme, devant le château foudroyé par le destin.
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