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Les Vignes de la Vengeance

Lire le chapitre 4: A Debt Unforgiven

L’auditeur était assis dans le bureau d’Henri comme un vautour sur une branche morte. Il portait un costume gris trop propre pour un domaine viticole, et ses lunettes sans monture reflétaient la lumière jaune de l’après-midi.

« Mademoiselle Delacroix, dit-il en consultant ses papiers, le relevé est clair. Le Château Bellevue présente un passif de deux cent trente-sept mille euros. »

Camille resta immobile. Deux cent trente-sept mille. Le chiffre vibrait dans l’air comme une corde pincée trop fort. Elle avait demandé des chiffres, elle avait obtenu une condamnation.

« C’est impossible, murmura-t-elle.

— Les emprunts contractés auprès du Crédit Agricole de Bordeaux, la ligne de crédit renouvelable, les intérêts capitalisés… » Il feuilleta un document. « L’essentiel remonte à une période précise. 2008 à 2011. Des investissements dans… » Il tourna la page. « Une société de distribution asiatique. »

Camille sentit son estomac se serrer. 2008. Elle avait dix-neuf ans. Son père était parti trois semaines en Chine, convaincu qu’il avait trouvé le marché qui sauverait Bellevue. Il était revenu triomphant. Puis les lettres recommandées avaient commencé.

Elle regarda son père. Henri était assis dans son fauteuil en cuir, les mains croisées sur ses genoux, le regard fixé sur un point du mur comme s’il pouvait y lire l’histoire de ses erreurs. Depuis son diagnostic, il parlait peu, mais ce silence était différent. C’était le silence d’un homme qui se souvient.

« Merci, dit-elle à l’auditeur d’une voix qu’elle parvint à garder ferme. Nous vous contacterons pour les modalités.

— Le rapport doit être déposé avant vendredi.

— Vous l’aurez vendredi. »

Elle le raccompagna jusqu’à la cour, regarda sa voiture disparaître dans le chemin de gravier. Puis elle resta là, sous le soleil de septembre, à regarder les vignes qui ondulaient jusqu’à l’horizon. Deux cent trente-sept mille euros. C’était plus que la valeur de la récolte entière. C’était plus que tout ce qu’elle avait.

Elle retourna dans le bureau. Henri n’avait pas bougé.

« Papa. » Elle s’accroupit devant lui. « L’investissement. La société en Asie. C’était quoi, exactement ? »

Henri ouvrit la bouche. Un son sortit, inarticulé, puis il secoua la tête. Sa main tremblait légèrement quand il la posa sur le bras de Camille.

« Ce n’est pas grave, dit-elle en serrant sa main. On va trouver une solution. »

Mais dans sa tête, une autre phrase tournait, insistante : Étienne avait besoin d’elle pour la récolte. Et elle avait désespérément besoin de cet argent.

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Le message d’Étienne arriva le lendemain matin, par un SMS sec et fonctionnel, comme lui : *Propose un partage de vendanges. Main-d’œuvre et matériel mutuels. Dis-moi oui ou non avant mercredi.*

Camille lut le message trois fois. Un partage de vendanges. C’était une pratique courante dans les petites exploitations, mais entre Bellevue et Laroche, cela faisait des décennies que personne n’avait osé le suggérer. Le partage des outils, des machines, des saisonniers. Chaque famille gardait le même nombre de salariés sur le terrain. C’était pragmatique. C’était raisonnable. Et cela voulait dire travailler côte à côte avec lui.

Elle pensa aux deux cent trente-sept mille euros. Elle répondit : « Oui. Rendez-vous demain 10h. »

Elle passa l’après-midi à faire semblant de surveiller les vendanges vertes, mais son esprit était ailleurs. Elle avait besoin de comprendre ce qui s’était passé en 2008. Les livres de comptes étaient chez le comptable, mais les archives papier de son père étaient dans le grenier du château, là où il rangeait tout ce qu’il ne voulait pas regarder. Elle y passa l’heure du dîner, à genoux sous les poutres, dans la poussière et l’odeur de vieux papier.

Elle trouva la boîte vers onze heures du soir. Une boîte de chaussures en carton, de celles qu’on garde pour des raisons sentimentales. À l’intérieur : des factures, des lettres, et un carnet à couverture bleue. Elle l’ouvrit.

La première page portait l’écriture soignée de son père, datée du 12 mars 2008. *Réunion avec la société DragonPort. Représentant : Park Sung-min. L’affaire semble solide. Paul Laroche m’a recommandé le contact.*

Camille relut la phrase. Paul Laroche. Le père d’Étienne. L’ennemi juré de son père. Celui qui avait refusé de partager l’eau pendant la canicule. Paul Laroche avait recommandé l’investissement qui avait ruiné Bellevue.

Cette découverte lui fit l’effet d’un verre d’eau froide dans le dos. Elle était d’abord furieuse. Puis perplexe. Pourquoi son père écouterait-il un conseil de Paul Laroche ? Ils se détestaient. Tout le monde le savait, depuis la rupture du traité d’irrigation dans les années quatre-vingt, depuis l’histoire que son père refusait toujours de raconter.

Elle feuilleta le carnet. Les pages se suivaient : dates, montants, personnes rencontrées. Mais à la page du 19 mars, une annotation différente, plus rapide : *Laroche retire son soutien. Trouver un autre investisseur. On ne peut plus faire marche arrière.*

Et puis cette phrase, qu’elle aurait pu manquer : *Marcel avait raison.*

Marcel. Le prénom lui sembla émerger d’un brouillard. Marcel Laroche. Le frère aîné d’Étienne, celui dont personne ne parlait jamais. Il était mort quand ? Avant sa naissance, quelqu’un avait dit un jour, comme ça, sans précision. Un accident. Une chute dans la carrière abandonnée.

Camille referma le carnet et resta assise dans le grenier, le cœur battant. Elle ne savait pas encore ce que cela signifiait, mais elle savait que cela signifiait quelque chose. Elle rangea le carnet dans sa poche et sortit du grenier sans prendre la décision de le faire. C’est arrivé tout seul.

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Le lendemain matin, elle arriva en avance au point de rendez-vous, une table de pique-nique en pierre entre les deux domaines. La rivière Bruyère, réduite à un filet d’eau au creux des cailloux, serpentait à une centaine de mètres. Elle regarda l’eau et pensa à toute l’eau qu’il avait fallu pour faire un seul verre de vin.

Étienne arriva à dix heures précises, à vélo. Il n’était pas en costume de dégustation mais en jean élimé et chemise ouverte, les manches roulées. Il avait les mains sales. Il s’assit en face d’elle sans préambule :

« La récolte chez moi est quarante pour cent en dessous de l’année dernière. La tienne ?

— Trente pour cent. »

Il hocha la tête comme s’il avait déjà calculé. « Les équipes de vendangeurs passent d’abord chez toi, puis chez moi, avec deux jours d’écart. Le matériel, pareil : pressoir un jour, pressoir l’autre. J’ai le trieur, tu as le foulage. On gère ensemble.

— Tu veux dire que tu gères.

— Je veux dire qu’on trouve un système. »

Le silence s’installa, ponctué par le chant d’un oiseau dans les basses branches. Camille l’observa. Il avait les mêmes yeux que son père, et pourtant quelque chose de totalement différent, une capacité à dire les choses sans les détourner qui rendait difficile de le haïr.

« Pourquoi ? demanda-t-elle. Pourquoi tu fais ça ? Il y a trois semaines, tu refusais une goutte d’eau.

— Il y a trois semaines, la tempête n’avait pas encore décimé la moitié de ma récolte. Les circonstances changent.

— Elles changent toujours, pour toi. »

Il la regarda, un pli ironique aux lèvres. « On n’a pas le luxe des rancunes, Camille. La saison prochaine, on sera sans doute encore ici. La question c’est : dans quel état ? »

Une colère sourde monta en elle. Colère contre lui, contre son père, contre l’argent qui s’évanouissait, contre cette récolte miraculeuse qui n’effacerait pas ses dettes. Elle pensa au carnet dans sa poche, à la phrase qu’elle devait déchiffrer. Elle aurait voulu lui jeter le nom de Paul à la figure — *ton père m’a fabriqué ton allié* — mais il fallait d’abord comprendre.

« On va faire un test, dit-il en se levant. Je t’envoie mon équipe demain matin, six heures. Si ça marche, on continue. Si ça marche pas, tu me dis et on arrête.

— Et si ça marche pas, qui décide ?

— Toi. Tu es la seule ici qui peut se permettre d’arrêter. Moi je n’ai plus le choix. »

C’était une vérité nue, désarmante. Elle haussa les épaules et se leva aussi.

« Bon. Six heures. Que ton équipe soit prête. »

Il lui décocha un demi-sourire et enfourcha son vélo. Elle le regarda s’éloigner le long de la rivière asséchée, puis sortit le carnet de sa poche. *Marcel avait raison.* En lettres bleues, à moitié effacées, trois petites lignes que son père avait écrites dans un moment de doute. Ce soir, elle irait à la banque. Et demain, elle trouverait une façon de parler à Paul Laroche sans passer par son fils.

Elle prit son téléphone et chercha le numéro de la Société Générale, où son père avait un deuxième compte. Puis elle regarda la banque, et regarda le chemin qu’Étienne avait pris.

Elle composa le numéro.

« Bonjour, je voudrais consulter les relevés historiques d’un compte. Il s’agit du dossier Delacroix. Période : 2008 à 2011. »

La voix à l’autre bout du fil hésita. Camille s’appuya contre la table en pierre et ferma les yeux. Elle n’avait pas encore trouvé la réponse. Mais elle savait maintenant où regarder.