Les Vignes de la Vengeance
Lire le chapitre 8: The Frost Lie
La lumière du matin filtrait à travers les barreaux de la cave, dessinant des stries pâles sur les rangées de barriques. Camille en descendit les escaliers avec une précipitation inhabituelle, son téléphone vibrer encore dans sa paume. Le message d’Étienne était bref, presque laconique : « Il faut que tu viennes. Tout de suite. La barrique 47. » Un murmure d’angoisse s’était noué dans sa gorge depuis lors, parce que, même au milieu de leur arrangement fragile, le ton d’une voix électronique ne trompe pas.
Elle poussa la porte métallique du chai du Laroche avec une force qu’elle ne se connaissait pas. Étienne était là, debout devant une barrique de chêne ouverte, son bâton de dégustation en suspens comme un geste inachevé. Son visage, habituellement solaire, était plissé par une inquiétude brutale.
« La barrique 47. Mon millésime préférentiel, celui que je voulais présenter aux collectionneurs de la Côte d’Or en janvier. »
Camille s’approcha, son nez flairant immédiatement une effluve âcre, presque chimique, qui n’avait rien à voir avec la fine piqûre d’un vin en éveil. Le liquide dans le verre qu’Étienne lui tendit n’avait pas cette robe pourpre translucide dont elle se souvenait à la dégustation des semis. Il était trouble, avec des reflets bruns déclinants.
« Tu as accusé quelqu’un ? » demanda-t-elle, les mots plus secs qu’elle ne le voulait.
Étienne haussa un sourcil, la main toute contre la barrique comme pour la protéger. « J’ai accusé tout le monde, dans ma tête. Tes vendangeurs, mes cousins, le vent du nord. Puis j’ai fait venir le laboratoire, ceux de la coopérative de Blanquefort. »
Le silence était tel que la goutte que laissait tomber une pompe au fond du chai semblait un roulement de tambour.
« Résultat ? » insista Camille.
« Résultat : aucun hôte indésirable, aucune bactérie, aucune manipulation. Le coupable, s’il faut appeler ça un coupable, c’est une valve. Une valve à inertie défectueuse, qui a laissé sirupeux le fond de la barrique pendant le soutirage. Une valve bleue, type VigneTech, modèle 1982. »
Le nom du modèle vibra dans la poitrine de Camille. 1982. Un chiffre qui s’imprimait en elle comme une date de naissance ou de mort, sans qu’elle pût expliquer pourquoi. Elle jeta un regard furtif sur la valve que le technicien avait posée sur un chariot : un petit cylindre en métal peint, dont le joint intérieur était noirci et fendu.
« Attends », murmura-t-elle en se penchant pour mieux voir. La géométrie du câblage, l’angle de la connexion filetée, la forme exacte de son socle. « C’est exactement le même modèle que ce que nous utilisons à Bellevue pour notre circuit d’irrigation secondaire. »
Étienne s’immobilisa, un muscle de sa mâchoire se tendant. « Et alors ? Tous les châteaux ont la même quincaillerie depuis quarante ans. »
« Ce n’est pas ça. C’est le fait que mon père m’a parlé de ces valves, un jour d’hiver. Il était un peu ivre, au coin du feu, et il s’est plaint des embêtements que nous avions causés aux Laroche, à cause des équipements de Bellevue. »
Elle avait parlé sans réfléchir, et tout à coup, une image, très ancienne, lui revint : son père, Henri, les mains tachées de terre, parlant d’un « gel miraculeux » qui avait épargné Bellevue en 1982, tout en se frottant une phalange cicatrisée. « Le gel de 1982 a été catastrophique pour nous ailleurs, disait-il, mais pour ce qui est de l’eau, j’ai appris à la voler, tu sais, comme on vole la chaleur à un feu de bois. »
Elle avait toujours cru qu’il plaisantait.
« Le gel de 1982 », dit-elle lentement, plantant ses yeux dans ceux d’Étienne. « C’est l’année après laquelle nos familles ont cessé de se parler. On a tout mis sur le dos d’un mauvais équipement de chez Laroche, qui aurait lâché lors des aspersions de protection. C’est ce qu’on racontait, non ?
— Oui. On disait ça. Que votre tracteur à enrouleur avait eu une panne de régulateur et que nos vignes gelaient tandis que les leurs restaient intactes. Mon père en parlait comme d’une malédiction, comme d’une maladresse qui coûte une fortune. »
Camille passa une main sur son front. La défaillance d’une vanne n’aurait pas dû provoquer ce vertige. Mais elle se souvint d’une autre phrase, une seule, prononcée par Henri au milieu d’un compte rendu juridique : « On a acheté ce système à la baronne Laroche du temps où elle était une amie. Elle nous l’a revendu trop cher, et puis il s’est simplement… fait voler. »
Le mot voler. Elle l’avait rangé dans un coin de son cerveau comme une absurdité de vieux, un reproche lancé à la nuit.
« Et si ce n’était pas un accident ? » risqua-t-elle, sa voix basse presque hostile à elle-même. « Et si l’équipement avait bien été volé ? Par mon père dans le sens où il aurait dit à quelqu’un d’aller chercher des pièces chez vous pendant la nuit pour dépanner Bellevue ? Ou inversement ?
— Inversement ? Tu veux dire que mon père aurait volé chez vous ? » La voix d’Étienne avait perdu sa douceur habituelle ; elle se déployait en échardes.
« Non, je veux dire que le vol, s’il a eu lieu, a été commis par quelqu’un qui connaissait les deux exploitations. Quelqu’un qui savait exactement quel tuyau débrancher pour que la glace s’abatte sur une propriété et pas sur l’autre. »
Une machine à laver le linge bourdonnait au fond du hangar, chargée du linge récurrent de la coopérative. Camille s’y appuya un instant, les jambes lourdes. Le damné anneau de givre de 1982 avait acquis, dans leurs deux récits de famille, la puissance d’une pierre tombale. On ne le contournait pas. Il était là, monolithique, écrasant toute possibilité de réconciliation.
« Pendant toutes ces années, on a cru que la mauvaise valve avait gâché la récolte de mon père, et que cela justifiait la rupture, la haine, le silence. Et ces valves que tu vois là, c’est du modèle qu’on utilise chez Bellevue. Les mêmes serrures, les mêmes joints. »
Étienne finit par décrocher son regard de la valve. Il passa une main dans ses cheveux poussiéreux, et l’espace d’une seconde, il donna l’impression d’être plus jeune que son âge, plus perdu.
« Il faut qu’on regarde nos archives d’inventaire, ensemble. Le cahier de comptes de l’époque. Pas en se cachant. Précisément ensemble. »
Camille hocha la tête, les yeux secs. Mais en elle, le nœud s’était resserré d’un cran. Elle avait passé plusieurs soirées à étudier la comptabilité de son père avec la rage de découvrir un passif caché, une dette due à Laroche. Et voilà qu’un nouveau soupçon émergeait, plus acide encore : celui d’un acte volontaire, qui frapperait plus fort qu’une simple négligence.
« Ne disons pas à nos pères. Pas encore. D’abord, on regarde. »
Étienne acquiesça, puis il porta une main pâle à son propre visage. Dans la lumière cassée de la cave, leurs épaules se touchèrent presque ; Camille s’écarta avec une raideur soudaine.
« Je vais voir le maître de chai de Bellevue, ce vieux Ferdinand. Il était là en 1982, lui. Il aura peut-être un souvenir plus propre que celui des murs. »
Avant qu’elle pût sortir, Étienne l’attrapa par le bras. Sa main était ferme, mais la pression de ses doigts n’était plus déjà celle d’un associé : elle était presque une supplique.
« Et si nos pères, plus que de se détester, avaient acheté ensemble cette pièce de quincaillerie pour une raison qu’ils veulent taire ? »
Elle n’eut pas de mot sur la langue. Juste une réalité qui la glaça : sur la barrique en bois, un joint de valve avait lâché quarante ans après avoir été fabriqué, et il venait d’éclairer une lie de mensonges que personne n’avait jamais osé remuer. Une lie, pour un vin, est parfois ce qui donne du corps. Mais pour une famille, elle peut tout empoisonner.
Camille serra le poing, sans dire un mot, et sortit. Le soleil du Bordelais lui frappa le visage comme une accusation.