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Les Vignes de la Vengeance

Lire le chapitre 9: The Old Cellarmaster

La journée viticole s’achevait à peine quand la voix de René Pujol, le voisin de trois parcelles plus loin, les interpella depuis sa camionnette bringuebalante. Camille s’essuya les mains sur son tablier, l’air intrigué, tandis qu’Étienne rangeait les sécateurs.

« Vous fouillez dans le passé, paraît-il, dit le vieil homme en baissant sa vitre poussiéreuse. J’ai vu vos deux voitures garées devant la grange aux archives, hier. »

Camille échangea un regard rapide avec Étienne. Ils avaient été discrets, pensaient-ils.

« On cherche des documents sur l’ancien système d’irrigation, mentit Étienne avec une désinvolture presque convaincante. La sécheresse nous oblige à revoir nos accords.

— Bien sûr, bien sûr. » René hocha la tête, mais son sourire en disait long. « Dans ce cas, vous devriez parler à Antoine Moreau. L’ancien maître de chai de Bellevue. Il connaissait chaque tuyau, chaque robinet de cette vallée avant de partir en 85. Jamais revenu. Personne ne sait pourquoi. »

Camille sentit son cœur faire un bond. Antoine Moreau. Ce nom flottait dans les récits de son enfance comme un fantôme que son père ne mentionnait qu’à contrecœur. Elle se souvenait d’un homme grand, aux mains calleuses, qui la portait sur ses épaules entre les rangées de vignes. Puis, un jour, il avait disparu sans adieu.

« Vous savez où il est parti ? demanda-t-elle, la voix remarquablement égale.

— Bordeaux, je crois. Ou peut-être Libourne. » René haussa les épaules. « Les Moreau, ils ont toujours été discrets. Après le feu à la maison Laroche, plus personne n’a entendu parler de lui. Comme s’il s’était évaporé dans la brume garonnaise. »

Le feu. Encore le feu de 1985. Camille grimaça intérieurement.

René démarra avec un grognement du moteur. « Je ne sais pas si ça peut vous aider pour vos tuyaux. Mais les vieux, parfois, ils en savent plus que les archives. »

La camionnette disparut dans la poussière dorée du soir. Camille se tourna vers Étienne, dont le visage s’était fermé, calculant.

« 1985, dit-il lentement. La même année que le transfert sur le compte numéroté. La même année que l’incendie chez nous. Ce n’est pas une coïncidence.

— Et il était présent pendant le gel de 1982, renchérit Camille. Ferdinand, notre maître de chai actuel, était son apprenti à l’époque. Il était là quand le matériel d’irrigation de Bellevue a disparu. »

Les pièces s’assemblaient trop parfaitement pour être un accident. Trois événements : le gel, le vol, le feu. Et Antoine Moreau au centre de tous.

Étienne sortit son téléphone, les doigts déjà en mouvement. « On le cherche. Maintenant. »

Ils trouvèrent peu de choses. Un Antoine Moreau né en 1945 à Saint-Émilion. Une mention dans un annuaire professionnel de 1983 comme « œnologue consultant ». Aucune trace après 1985. Pas de réseaux sociaux, pas d’adresse, pas de numéro. Pas de compte successoral, d’après les registres publics qu’ils épluchèrent en vain jusqu’à la tombée de la nuit.

« C’est comme s’il n’avait jamais existé, souffla Étienne, les yeux fatigués par l’écran de son portable. Personne ne disparaît comme ça. Sauf si quelqu’un l’a aidé à disparaître. »

Camille frissonna, malgré la chaleur résiduelle de septembre. « Ou si quelqu’un l’a dissuadé de jamais revenir. »

Le silence entre eux s’épaissit. Ils n’avaient pas prononcé le mot « meurtre », mais il flottait dans l’air, chargé comme avant un orage.

Le lendemain soir, la salle des fêtes de Libourne brillait de mille feux pour le gala annuel des producteurs de la région. C’était précisément le genre d’événement que Camille exécrait : costumes trop serrés, poignées de main trop fermes, sourires trop blancs. Mais leur nouvelle coopération leur imposait des apparitions publiques, et la présence des investisseurs de la Caisse Régionale leur donnait une importance stratégique.

Elle venait de saluer distraitement un négociant en vins de Pomerol quand Étienne la rejoignit, verre de blanc en main. Il était élégant dans son costume bleu nuit, les cheveux encore humides d’une douche rapide, et Camille remarqua, avec un agacement involontaire, qu’il attirait les regards.

« Viens, je veux te présenter quelqu’un », dit-il en lui touchant légèrement le coude.

Elle le laissa la guider à travers la foule jusqu’à un groupe d’hommes d’âge mûr, verres de dégustation en main. Le plus imposant, un homme au visage rubicond nommé Delmas, était connu pour financer des projets viticoles ambitieux.

« Monsieur Delmas, je vous présente Camille Delacroix », dit Étienne avec un accent de fierté dans la voix. « Ma partenaire. »

Camille manqua de s’étrangler. Partenaire. Le mot sonnait différemment dans sa bouche — à elle — mais les étrangers qui l’entouraient semblaient ne rien y trouver d’anormal.

« Ah, la fameuse alliance Bellevue-Laroche ! s’exclama Delmas en lui serrant la main avec vigueur. J’ai goûté l’échantillon de votre vin assemblé la semaine dernière. Je n’aurais jamais cru que ces deux terroirs puissent se marier aussi bien. Une vraie révélation. »

Camille accepta le compliment avec un sourire professionnel, mais ce fut la suite qui la déstabilisa. Pendant la conversation qui suivit — sur les rendements, la gestion du stress hydrique, les perspectives du marché asiatique — Étienne la traita comme une égale. Il la consulta du regard avant de répondre aux questions sur l’approvisionnement en eau. Il cita ses techniques de taille préférées comme si elles étaient les siennes. Il glissa naturellement « notre récolte » et « notre assemblage » dans ses phrases, avec une aisance qui la fit frémir.

Plus d’une fois, leurs regards se croisèrent dans la lumière tamisée du gala. Et plus d’une fois, Camille sentit autre chose que de la suspicion ou de la concurrence dans ces échanges. De la complicité. Du respect. Quelque chose de chaud et d’inquiétant qui n’avait pas sa place dans l’univers ordonné de sa haine familiale.

Quand Delmas s’éloigna enfin, Étienne souffla un rire léger. « Je crois qu’il a mordu à l’hameçon. Il va peut-être investir. »

Camille hocha la tête, mais une autre question lui brûlait les lèvres. « Pourquoi m’as-tu appelée ta partenaire ? Nous sommes… autre chose. Des alliés temporaires. Des co-conspirateurs. Pas des partenaires.

— Tu préfères que je te présente comme mon ennemie jurée ? C’est moins bon pour les affaires. » Il marqua une pause, son regard s’adoucissant. « Et ce n’est plus vrai, de toute façon. N’est-ce pas ? »

Les mots restèrent coincés dans sa gorge. Parce qu’il avait raison. Et que l’admettre signifiait qu’elle était en train de trahir tout ce que son père, sa famille, son histoire lui avaient appris.

« On ne sait toujours pas ce qui s’est passé en 82, dit-elle, détournant la conversation. Ni pourquoi Antoine Moreau a disparu. »

Étienne la regarda, mais son expression était étrangement douce dans la lumière déclinante. « On le découvrira. Mais ce soir, pour quelques heures, on peut peut-être arrêter d’être des détectives et juste être… nous. »

Camille n’avait aucune idée de ce que « nous » voulait dire. Pourtant, quand son téléphone vibra dans sa poche — un appel de son père, sans doute, pour demander où elle était — elle le coupa sans même regarder l’écran, et resta là, à côté d’Étienne, dans la bulle sonore du gala.

L’obsession qu’elle ressentait pour la vérité dansait avec une autre obsession, plus naïve, plus dangereuse. Et pour la première fois depuis le début de cette affaire, Camille ne savait plus laquelle des deux allait la perdre.