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Les Voies Qui Changent

Lire le chapitre 1: First Tracks

La pelle mordit la neige avec un bruit sec, et Declan Cross sentit la vibration remonter le long de ses bras jusqu'aux épaules. Il était cinq heures du matin, le ciel encore noir comme de l'encre, et le thermomètre accroché au porche de sa cabane indiquait moins trente-deux. Il avait déjà dégagé la moitié de l'allée quand la radio accrochée à sa ceinture cracha une voix hachée par la distance.

— Cross, tu me reçois ? C'est Martineau.

Il lâcha la pelle, sortit ses gants d'une main, appuya sur le bouton.

— Je te reçois. Qu'est-ce qui se passe à cette heure ?

— Groupe de sept scientifiques en retard dans les Rocheuses. Zone du lac aux Cèdres. Leur dernier ping GPS date d'hier, seize heures. Depuis, rien.

Declan ferma les yeux une seconde. Le lac aux Cèdres. Il connaissait ce secteur. Il l'avait parcouru l'hiver dernier, quand la tempête avait englouti la caravane des Dubois. Il n'avait retrouvé que deux corps sur cinq. Le froid lui avait laissé des engelures aux doigts, et la culpabilité lui avait laissé autre chose dans la poitrine.

— Pourquoi on m'appelle ? demanda-t-il. Normalement, c'est les gars de Jasper qui couvrent ce coin.

— Ils sont déjà engagés sur un accident de motoneige plus au sud. Et toi, tu es le plus proche. Deux heures et demie de route, si les conditions tiennent.

Declan regarda son camion, un vieux Ford F-250 cabossé, encore couvert de gel. Le moteur tournait : il l'avait fait chauffer un quart d'heure avant de sortir pelleter, comme tous les matins. Il n'y avait pas de hasard dans la vie d'un tracker. Il y avait des préparatifs.

— Préviens la Sergent Nolan que j'arrive, dit-il. Et envoie-moi les coordonnées du ping.

— Tu pars seul ?

— J'ai pas le choix. Si je attends une équipe, ils seront morts.

Il coupa la communication, remonta ses gants, et balança la pelle contre le mur de la cabane. Dans la cuisine, il attrapa son sac d'urgence, déjà préparé depuis novembre : trousse de premiers soins, fusées de détresse, réchaud, deux jours de nourriture déshydratée, une tente légère, un sac de couchage coté moins quarante. Il ajouta une lampe frontale, des piles, et son carnet de pistes, un vieux moleskine noir couvert de croquis de traces, d'annotations sur la neige, le vent, la température.

Sur le pas de la porte, il hésita une seconde. Puis il prit le fusil à pompe accroché au-dessus du cadre, le vérifia, et le glissa dans le fourreau fixé à la paroi du camion.

On ne savait jamais quoi on allait trouver dans ces montagnes.

La route était mauvaise. Pas à cause de la neige tombée pendant la nuit, encore légère, mais à cause de la glace noire qui s'était formée sous les passages des rares véhicules. Declan conduisait lentement, les deux mains serrées sur le volant, les phares perçant une obscurité qui ne se levait qu'à peine. Le ciel, à l'est, commençait à prendre une teinte grise, sans chaleur.

Il arriva au poste de rassemblement du parc à sept heures quarante, un parking de gravier dégagé par une lame de tracteur, où un SUV de la Gendarmerie royale du Canada était garé en travers de l'entrée, gyrophare éteint. À côté, une camionnette blanche, luxueuse, le moteur qui tourne, des autocollants d'université sur les portières arrière. Il reconnut l'écusson de l'Institut des sciences géologiques de l'Alberta.

Il coupa le moteur, descendit. Le froid lui mordit immédiatement le visage, comme une gifle.

Une femme en uniforme de la GRC, grande, les cheveux tirés en arrière, les pommettes rougies par le vent, s'approchait déjà. Elle lui tendit la main.

— Cross. Encore vous.

— Sergent Nolan. Toujours aux aguets.

Elle esquissa un sourire bref, sans chaleur, et lui montra du menton la camionnette blanche.

— Le sponsor est arrivé avant vous. Il est nerveux. Il veut qu'on parte immédiatement.

— On partira quand j'aurai les données.

Un homme avait ouvert la portière du côté conducteur de la camionnette et descendait en enlevant des gants de cuir noir. La cinquantaine, le visage rasé de près, un parka dernier cri aux couleurs de l'Institut. Il marcha vers eux d'un pas pressé, la main tendue, les yeux brillants d'une énergie qui n'avait rien d'inquiet.

— Vous êtes Cross ? Le pisteur ? Je m'appelle Daniel Whitmore. Je finance l'expédition. Seize postes de chercheurs, un an de financement, et ils n'ont plus donné signe de vie depuis hier après-midi.

Declan ne serra pas la main tout de suite. Il regarda l'homme, puis la sergent.

— Voulez me donner la liste complète ? Leurs noms ? Leur matériel ?

Whitmore agita un dossier cartonné sous son nez.

— Tout est dedans. Sept noms. Sept profils. Tous expérimentés. Ils étudiaient le pergélisol, des forages dans la zone du lac aux Cèdres. Ils avaient prévu trois jours, ils devraient déjà être rentrés.

— Le ping GPS, dit Declan. Vous l'avez ?

Nolan lui tendit une tablette à écran durci. Elle avait tracé un cercle rouge à mi-pente d'un versant nord, à environ six kilomètres du sentier principal, dans une zone où la cartographie ne montrait aucun refuge, aucune route forestière.

— C'est la dernière position transmise par leur balise satellite, dit-elle. Hier à 15 h 58. Ils ont dû installer un campement de fortune, ou alors ils se sont perdus.

Declan observa l'écran, zoomant avec deux doigts. Le secteur était coupé par une rivière gelée, un lac de poche, et une forêt dense de sapins. C'était loin. C'était sauvage. C'était le genre d'endroit où une erreur de navigation, une averse de neige, un vent de travers, se transformait en sépulture blanche.

— Pourquoi ils étaient si loin du sentier ? demanda-t-il.

— Le forage principal est dans une zone isolée. C'est scientifique, dit Whitmore avec un geste vague de la main. Les carottes de pergélisol se trouvent là où elles se trouvent.

Declan tourna la tête vers le ciel. L'est avait pris des teintes de plomb, et là-bas, au-dessus des pics, des nuages barraient l'horizon. Le vent commençait à se lever, charriant les premières rafales.

— Il va neiger cette nuit, dit-il. Une grosse couche.

— On a prévu des équipes de secours au matin, dit Nolan. L'hélicoptère de la province se libérera demain après-midi au plus tôt.

— Demain après-midi, ce sera trop tard s'ils se sont blessés ou s'ils ont pris froid dans le noir.

Whitmore serra les poings.

— Vous ne pouvez pas attendre, n'est-ce pas ?

— Non, dit Declan. Je pars maintenant.

Nolan plissa les yeux.

— Seul ? La météo dit qu'il va neiger plus de trente centimètres dans les prochaines douze heures. Vous ne voudiez vous transformer en une autre victime.

— Je connais ce secteur. J'y ai fait des recherches l'hiver dernier. Je sais où ils sont probablement, je connais les endroits où on peut trouver un abri. Si j'attends, chaque heure sans nouvelles diminue leurs chances.

Il regarda le équipement dans le coffre de son camion. Sa motoneige, une Ski-Doo groomée, était attachée sur une remorque derrière son véhicule, sous une bâche. Il avait acheté ça l'automne dernier, pour effacer la mémoire de l'hiver qui avale les hommes. Il avait passé des mois à sillonner des zones similaires, à entraîner ses yeux à lire la neige comme on lit une carte.

— Je prends la motoneige jusqu'à la rivière, dit-il. Ensuite je continue à pied si nécessaire. J'ai mes raquettes, mon matériel de bivouac, de quoi tenir quarante-huit heures.

Whitmore ouvrit la bouche, comme pour protester, mais Nolan le coupa d'un geste.

— Vous avez le droit de faire ce que vous voulez, Cross. Mais je vous conseille d'établir un contact radio toutes les deux heures. Si on n'a pas de nouvelles de vous d'ici demain matin, on vous considérera comme disparu vous aussi. Est-ce que vous comprenez ?

— Je comprends.

Il sourit, un sourire rauque qui ne touchait pas ses yeux, et il se dirigea vers son camion pour détacher la bâche de la remorque.

Le halo de la lampe frontale dansait sur la neige quand Declan coupa le moteur de la motoneige au bord de la rivière, là où le sentier hivernal bifurquait vers l'intérieur des terres. Le lac aux Cèdres, encore invisible derrière le rideau de sapins, se trouvait à environ quatre kilomètres au nord. La neige tombait en fines aiguilles obliques, silencieuse, dense. Déjà, ses propres traces, derrière lui, se comblaient lentement.

Il sortit la tablette de sa veste. Le dernier point GPS clignotait toujours, inchangé.

Il remit la tablette dans sa poche, remit ses raquettes, et commença à marcher.

La neige s'épaissit, le vent s'établit, et Declan comprit que ce serait une course contre la tempête. Il n'y avait pas de temps à perdre à réfléchir.

Il n'y avait qu'une chose à faire : suivre les traces, et trouver ce qui restait de cette équipe.