Les Voies Qui Changent
Lire le chapitre 24: Aftermath: The Eye
Le tunnel descendait en pente douce, taillé dans la roche par quelque force que Declan ne voulait pas encore nommer. La chaleur montait de sous ses pieds, anormale, presque respirante. Maya avançait devant lui, sa lampe frontale balayant les parois lisses où les mêmes spirales se répétaient, gravées profondément, patinées par des siècles d'air chaud et humide.
— Ça s'élargit, dit-elle.
Sa voix résonna, puis se perdit dans un espace plus vaste. Declan leva sa torche et le faisceau se perdit dans les ténèbres d'une cavité immense. Il sentit le changement de pression, l'air plus dense, plus lourd. Et au centre, une lueur.
Pas la flamme vacillante d'une lampe. Une lueur sourde, pulsante, comme un cœur de braise sous la cendre.
Ils avancèrent lentement, prudemment, leurs pas résonnant sur un sol désormais plat et régulier. La cavité s'ouvrait en une coupole naturelle haute de plusieurs dizaines de mètres. Des stalactites de glace et de pierre fusionnées pendaient du plafond, et entre elles, les spirales couraient comme des veines. Partout. Sur chaque surface accessible, gravées dans la roche avec une précision qui défiait l'outillage humain.
Et au centre, sur un piédestal de pierre noire, la source.
La météorite était plus petite que Declan ne l'avait imaginée. Un bloc de métal sombre, à peine plus gros qu'un ballon de football, criblé de cavités d'où émanait cette lueur ambrée. Le même symbole que son pendentif était gravé en son centre, profondément, comme si on l'avait incisé à chaud. La pierre entière semblait vibrer, et Declan sentit le talisman contre sa poitrine chauffer en réponse.
— C'est là, murmura Maya. Tout converge vers là.
Ils firent le tour lentement, à distance. Des ossements étaient éparpillés près de la base du piédestal. Pas tous humains. Certains crânes étaient allongés, plus bestiaux, avec des canines proéminentes. D'autres étaient dans un état intermédiaire, les mâchoires tordues, les orbites déformées. Un autel. Une scène de sacrifice. Ou un laboratoire.
Declan s'approcha encore, jusqu'à ce que Maya pose une main sur son bras.
— Ne touche pas.
— Je ne touche pas.
Il s'accroupit. La chaleur émanait de la météorite comme d'un être vivant. À cette distance, il entendait presque quelque chose — un murmure, une fréquence qui semblait contourner ses oreilles pour résonner directement dans son crâne. Pas des mots. Plutôt une intention.
— Tu sens ça ? demanda-t-il.
— La chaleur ? Oui.
— Pas ça. Le… le poids.
Maya ne répondit pas tout de suite. Elle s'accroupit près de lui, ses yeux fixés sur la pierre luminescente.
— Mon frère en parlait. Il disait qu'autour de la source, on se sentait observé. Jugé.
— Jugé ?
— Comme si elle te testait.
Declan passa une main sur sa nuque. Ses doigts étaient moites malgré la fraîcheur relative. Il pensa à Jules, à la manière dont ses yeux avaient changé d'ambre à un jaune incandescent, à la façon dont son corps s'était tordu et étiré. La transformation n'était pas une malédiction magique. C'était autre chose. Plus mécanique. Plus intentionnelle.
— Elle ne transforme pas de façon aléatoire, dit-il lentement. C'est sélectif.
Maya tourna la tête. Sa lampe projeta des ombres qui transformèrent son visage.
— Comment tu le sais ?
— Jules. Il était blessé, diminué. Sa volonté était affaiblie par la fièvre. Lindqvist, dans son récit, parlait de sa peur constante avant le changement. Et les ossements dans le cimetière que nous avons trouvé — les corps d'Ansel. Pas tous transformés. Plusieurs étaient morts intacts. Ceux qui ont résisté.
— Et Elias ?
— Elias a tenu plus longtemps. Il a gravé sa dernière volonté. Il a écrit sa propre fin.
Maya se releva et s'approcha de la roche, mais elle garda la main à quelques centimètres de la surface du piédestal. La lueur l'éclairait par en dessous, creusant ses pommettes, donnant à son regard un éclat métallique.
— Tu crois qu'elle choisit qui elle infecte ?
— Pas qui. Comment. Elle ne rejette pas tout le monde. Elle attend. Elle observe. Elle teste.
Declan se releva aussi. Il ôta son gant et toucha la surface du piédestal du bout des doigts. La pierre était polie, chaude, presque animée. Une vibration parcourut son bras, remonta jusqu'à son épaule, et il vit les spirales s'intensifier brièvement, comme si elles respiraient.
— C'est une infection psychique, souffla-t-il. Elle ne touche pas les corps directement. Elle touche les esprits. Elle s'insinue par les failles. La peur. La douleur. L'isolement. Jules était vulnérable. Lindqvist aussi. Tous ceux qui ont cédé avaient quelque chose en eux qu'elle pouvait exploiter.
— Et toi ? demanda Maya doucement. Qu'est-ce qu'elle pourrait exploiter chez toi ?
Declan retira sa main. La sensation de chaleur s'estompa lentement. Il pensa à l'échec de l'hiver dernier, au corps qu'il n'avait pas retrouvé, à la neige qui avait tout effacé, au système de recherche qu'il avait conduit trop loin et trop tard. La voix des autres sauveteurs, dans le miroir de sa mémoire : *Ce n'était pas ta faute, Declan. La montagne a gagné cette fois.*
Mais ce n'était pas une montagne. C'était quelque chose qui se cachait sous la pierre. Qui attendait.
— Elle trouverait quelque chose, dit-il. Elle trouve toujours quelque chose.
Maya le regarda en silence. Le faisceau de sa lampe était stable. Puis elle détourna les yeux vers la pierre.
— Mon frère a tenu. Il a tenu des semaines, seul, près d'une autre source. Il a tenu et il est mort propre.
— Et pourtant, il cherchait encore. Il n'a jamais arrêté de chercher. Pourquoi ?
Maya marqua un temps.
— Il voulait la comprendre.
— La comprendre ?
— Pour la détruire. Ou pour l'utiliser. Je n'ai jamais su. Peut-être qu'il ne le savait pas lui-même. Il écrivait dans son journal que c'était comme un rayonnement — pas physique. Émotionnel. Un rayonnement qui amplifierait ce qui existait déjà en toi. La peur. La colère. L'espoir. La solitude. Il pensait que ça fonctionnait comme un miroir déformant. Que la pierre ne créait pas le monstre, elle le révélait.
La révélation fit l'effet d'une bassine d'eau glacée sur la nuque de Declan. Il se souvint de la chaleur du talisman, de l'attraction du premier fragment, de la douceur dangereuse des spirales quand il avait failli s'abandonner.
— Ce n'est pas une malédiction, articula-t-il. C'est une évaluation. Elle sonde les esprits pour déterminer s'ils valent la peine d'être transformés. Une sorte de tri.
— Alors, pourquoi ? Pourquoi transformer quelqu'un du tout ?
Declan contempla la météorite. Sa lueur pulsait lentement, comme un pouls. Comme un battement de cœur. Il réalisa alors la chose qu'il comprenait depuis longtemps mais qu'il n'avait pas encore eu le courage de verbaliser :
— Parce qu'elle est sentiente. Elle pense. Et elle cherche quelque chose.
Maya ne rit pas. Elle ne le traita pas de fou. Elle hocha simplement la tête.
— Une intelligence. Pas organique. Pas construite. Autre chose.
— Un outil sans but, dit-il, le regard toujours fixé sur elle. Un outil qui cherche son usage. Une intelligence qui cherche une forme. Les loups qu'elle crée, les loups-garous, ce ne sont pas des monstres. Ce sont des sondes. Des véhicules d'évaluation. Elle les envoie dans le monde pour tester les environnements. Pour voir ce qui résiste. Ce qui plie. Ce qui s'adapte.
Un silence tomba. Dans l'air chaud et confiné, on n'entendait plus que leur respiration. La lueur continua de battre, éclairant les spirales, les ossements, leurs visages aux traits fatigués.
— Et nous ? demanda Maya à voix basse. On est dans sa cavité. Elle sait qu'on est là.
Declan chercha les mots. La réponse était là, simple et terrible, comme un couteau posé sur une table.
— Elle nous teste.
Il se laissa tomber sur un affleurement rocheux, la tête lourde. Il ouvrit son col et retira son pendentif. Le métal était tiède. Les trois boucles entrelacées brillaient sous la lueur de la source, s'animaient presque en répondant au battement ambient.
— Ansel le portait. Il l'a transmis. Il était l'un des initiés. Mais à la fin, il n'a pas transformé. Il a choisi de rester humain.
— Et toi ? demanda Maya. Tu le portes encore. Tu es venu jusqu'ici. Tu as suivi les traces. Tu as ouvert le tunnel avec ce symbole.
Declan ferma la main sur le pendentif. Le métal s'imprégna de la chaleur de sa paume.
— Je n'ai pas choisi de venir ici. Tu m'as guidé. Ansel m'a laissé des indices. Jules a servi de clé. Mais personne ne m'a laissé le choix de refuser.
Maya semblait étudier les ossements. La lumière de la source dessinait des ombres sur son visage.
— Et si ce choix n'était pas important ? Et si ce qui compte, c'était de savoir à quoi tu céderais ? L'emprise n'est pas physique. Elle est conceptuelle. C'est ton envie d'arrêter de chercher, de renoncer à la culpabilité, de te fondre dans quelque chose qui n'exige plus de toi que d'obéir ?
Le mot s'étira entre eux comme une fissure dans la glace.
— Tu choisirais de t'abandonner ?
Declan regarda la pierre. La lueur semblait légèrement plus continue, comme si la discussion la nourrissait. Mais ce n'était qu'une impression. Une fatigue sensorielle. Une chaleur qui engourdissait.
— Non, dit-il. Je ne choisirais pas. Mais c'est ça le problème. Elle n'attend rien. Elle écoute. Elle observe. Elle analyse. Et elle décide si tu mérites d'être conservé.
Il y eut un long moment de silence. Maya se rapprocha du piédestal et tendit la main à quelques centimètres de la météorite. Elle ne la toucha pas, mais elle garda la paume face à elle, comme pour mesurer la chaleur.
— Alors c'est une intelligence de jugement. Une entité qui teste des sujets à travers des hôtes. Et ceux qu'elle considère adaptés, elle les transforme en sondes à part entière, pour explorer le monde et ramener des données.
— Mais pour quoi faire ? demanda Declan.
— Pour apprendre. Pour comprendre. Et peut-être pour se dupliquer. Les fragments envoyés ailleurs — ce n'était pas une extraction malveillante. C'était elle qui les dispersait. La corporation a récupéré le fragment principal d'Ottawa, mais ce fragment était déjà une graine planifiée. Elle s'est disséminée volontairement avant même qu'on ne découvre sa présence.
Declan fixa la météorite. Le battement de sa lueur était lent, presque apaisant. Un réacteur, un cœur, une matrice. Il ne savait plus. Il était trop fatigué pour définir ce qu'il voyait, et trop déterminé pour renoncer à sa lucidité.
— On ne peut pas la détruire simplement, dit-il. Elle est déjà dehors. Dans le monde. Dans les cerveaux de ceux qu'elle a touchés. Dans les fragments dispersés.
Maya recula enfin. Son visage était fermé, mais pas hostile.
— On peut au moins comprendre comment elle fonctionne. Ce qu'elle cherche. Et comment empêcher que d'autres succombent.
Declan remit son pendentif sous son col, laissa le métal contre sa peau comme un repère. Il ne voulait pas le retirer. Pas encore.
— Alors c'est ça ? On va construire une carte ? Une analyse ? Tandis que Jules rôde dehors avec un fragment, et que Lindqvist guide les créatures dans le blizzard vers on ne sait où ?
— Non, dit Maya. On va survivre d'abord. Et penser après.
Un dernier battement de lueur traversa la pierre, puis la cavité retomba dans une presque noirceur. La source continuait de briller faiblement, mais la pulsation était devenue plus calme. Une présence que l'on sentait encore, mais à distance.
Declan resta assis sur l'affleurement, le regard perdu sur la météorite sombre. Ses épaules tombèrent d'un cran. Le voyage le rattrapait dans ses os, dans les courbatures et les pensées trop lentes.
Au loin, très loin, quelque part derrière les murs de pierre et la voix du blizzard, il crut entendre un hurlement. Mais peut-être était-ce le vent. Ou le battement de sa propre fatigue.
Il ne bougea pas. Il écouta. Et le silence revint, dense et tiède, autour d'eux et de la pierre aveugle.
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