Les Voies Qui Changent
Lire le chapitre 34: The New Deputy
La neige s'était retirée des contreforts, laissant la roche nue et les routes praticables pour la première fois depuis des semaines. Le téléphone sonna au moment où Declan chargeait le coffre de son pick-up, la boîte de bois à l'intérieur de son sac de toile.
— Cross.
La voix de Nolan, métallique à travers le combiné, coupait court à toute familiarité.
— Vous êtes encore en congé, officiellement. Mais j'ai un dossier qui me chiffonne. C'est au Québec, dans la réserve faunique des Laurentides. Un garde-parc a disparu il y a dix jours. On a retrouvé son camp, du sang, des traces qui n'ont rien d'humain.
Declan serra le téléphone. Les battements dans sa poche semblaient s'intensifier, comme s'ils répondaient aux mots.
— C'est une affaire pour la Sûreté, pas pour moi. Je suis un pisteur, pas un enquêteur.
— Vous êtes un pisteur, Cross. Et personne ne piste comme vous. La SQ a fait venir leurs gars, ils ont conclu à une attaque d'ours. Mais le garde avait un collègue, une jeune chercheuse qui étudie les migrations. Elle jure que les empreintes ne sont pas d'un ours. Elle dit qu'elles commencent humaines et finissent bestiales.
Le silence s'étira. Dehors, le ciel de fin d'hiver était d'un bleu cru, impitoyable.
— Vous êtes toujours là ?
— Je note l'adresse, dit Declan.
Il raccrocha sans attendre la réponse.
La route le mena vers le nord-est, à travers des forêts qui perdaient leur manteau blanc par plaques, révélant des mousses émeraude et des troncs trempés. Le pick-up roula pendant deux jours, traversant des villages où le printemps n'était qu'une promesse, des relais routiers où les conversations s'arrêtaient quand il entrait. Il voyageait léger, roulé dans une couverture sur le siège passager, sa vieille carabine d'Ansel dans un étui le long du coffre.
À chaque arrêt, il glissait la main dans sa poche. Le fragment pulsait toujours, chaud, constant comme un cœur sous ses doigts. Il sentait sa présence comme une boussole qui indiquerait une direction impossible.
Le troisième jour, il quitta la route principale pour une piste forestière défoncée par les pluies de fonte. La carcasse d'un chevreuil gisait dans un fossé, à demi dévorée, les os brisés et tordus dans un angle qui n'appartenait pas aux prédateurs ordinaires. Il passa sans ralentir, mais ses mains se crispèrent sur le volant.
Le poste d'accueil de la réserve était un bâtiment de rondins, anonyme, avec une pancarte annonçant des horaires d'ouverture qui dataient de l'automne. Un seul véhicule était garé devant, un SUV de location couvert de boue.
Elle se tenait adossée au capot, les bras croisés, un visage jeune mangé par une tuque en laine. Elle le vit descendre du pick-up et le dévisagea sans détourner les yeux.
— Vous êtes Cross ? Le pisteur ?
— Declan.
Elle hocha la tête, comme une confirmation qu'elle connaissait son nom. Il ne lui demanda pas comment — tout le monde avait lu les rapports de l'avalanche, de la mission miraculeuse.
— Arielle Fontaine. Je suis doctorante en écologie animale à l'Université Laval. Je travaillais avec Laurent Dubois depuis deux ans. Il était mon superviseur sur le terrain.
— Et les traces sont à lui ?
Elle se redresse, sort un téléphone de sa poche, fait défiler des photos. Il s'approche. Les images montrent de la neige tassée, puis un moulage en plâtre — une empreinte. L'empreinte d'un pied humain, le talon net, les orteils distincts.
— Ça, c'est à deux cents mètres de son camp. Et ça —
Elle fait défiler une autre photo.
— — à cinquante mètres plus loin.
L'empreinte suivante était plus large, plus longue, les orteils devenus des griffes épaisses. La voûte plantaire s'était effacée, remplacée par un coussinet charnu.
Declan regarda les photos sans ciller.
— Et plus loin encore ?
— Plus rien. La trace s'évanouit au milieu d'une clairière. Comme si l'animal s'était envolé.
— Ou redevenu homme.
Elle le foudroya du regard.
— C'est ce que j'ai dit aux enquêteurs. Ils m'ont ri au nez, puis ils ont parlé d'ours. Laurent mesurait un mètre quatre-vingt-cinq et pesait quatre-vingt-dix kilos. Un ours ne laisse pas de pied humain dans la neige avant de charger.
Declan glissa la main dans sa poche. Le fragment battait — plus vite, plus fort. Il sortit la main et la posa sur le capot.
— Montrez-moi le camp.
À l'intérieur, la tente était toujours debout, le rabat ouvert sur un intérieur bouleversé. Son sac de couchage était étalé, sa lampe frontale encore allumée, la pile presque morte. Une tasse de café congelé gisait près de l'entrée, renversée. Il n'y avait nulle part de lutte, mais le désordre du départ précipité.
Il s'accroupit, examina le sol de toile. Ses doigts trouvèrent une trace fine, sombre, séchée — du sang, en dépit du nettoyage sommaire des enquêteurs.
— Il dormait. Quelque chose l'a réveillé. Il est sorti sans ses bottes.
Arielle se pencha près de lui.
— Ses bottes étaient retrouvées plus loin, avec ses vêtements de rechange. Comme s'il s'était déshabillé en marchant.
Declan sortit à l'air libre, suivit la ligne des arbres. La neige avait fondu partout ailleurs, mais sous les sapins, une croûte sale subsistait, criblée de trous de gouttelettes. Il s'arrêta devant une zone plus dense, une poche d'ombre où le soleil de mars n'avait jamais atteint.
— Les traces.
Il s'agenouilla. La neige était préservée ici, tassée dans un creux entre deux racines. La forme était claire — un pied nu, humain, orteils écartés. Puis, une foulée plus loin, une autre empreinte, agrandie, les orteils étirés, les bords devenus des griffes qui s'enfonçaient dans le substrat.
Il toucha l'empreinte du doigt. Le froid la saisit, mais sous la couche superficielle, il sentit la trace d'une chaleur ancienne, comme si le sol lui-même avait mémorisé le passage.
Arielle attendait derrière lui, sans parler.
Il se releva, la scruta.
— Vous avez vu d'autres traces comme celles-ci ? En dehors de cette réserve ?
Elle hésita. Ses yeux se portèrent sur son sac, sur la boîte de bois dont le coin dépassait.
— J'ai commencé à voir des anomalies dans les données migratoires, il y a deux ans. Des cerfs qui se déplacent vers le nord en hiver, des loups qui chassent dans des territoires qu'ils évitaient. J'ai remonté ça à une source. Une zone hors carte, dans le Nord.
Le cœur de Declan battit plus fort. Il resserra la sangle de son sac.
Hors carte. Le double croix.
Il se redressa, regarda la ligne des arbres dans la direction du nord-ouest, là où les montagnes s'estompaient dans la brume de printemps.
— Vous voulez trouver ce qui a pris Laurent ?
— Je veux comprendre ce que c'est. Laurent était plus qu'un collègue. Si quelqu'un peut retrouver ce qui l'a pris, et pourquoi — elle déglutit, comme si le mot lui coûtait — c'est vous. C'est pour ça que j'ai insisté pour qu'on vous appelle.
Declan fouilla sa poche, en sortit le fragment. Il le tenait au creux de sa paume, la chaleur se diffusant dans sa chair à travers le mince tissu du gant. Il ne l'avait jamais montré à personne. Il le tenait maintenant devant elle, sans explication, juste comme un poids qu'il portait.
Elle le regarda sans comprendre, mais ne demanda rien.
Il remit le fragment dans sa poche, puis indiqua le nord.
— On part dans une heure. Il y a une piste forestière à douze kilomètres. Après ça, on marche. Vous avez des raquettes ?
— Dans le SUV.
— Et des provisions ?
— Assez pour dix jours.
Il hocha la tête, une première fois, lentement, et quelque chose se dénoua dans sa poitrine — quelque chose qu'il portait depuis le corps de Maya sous le pin, depuis la cabane vide d'Ansel, depuis le silence du bureau de Nolan.
— Vous avez bien fait de m'appeler.
Il se tourna vers le pick-up, prêt pour la route.
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