L'ESPACE ENTRE NOUS
Lire le chapitre 1: LE MAUVAIS ÉTAGE
Le premier matin de Camille Laurent à New York, la pluie tombait de biais.
Elle avait quitté Paris la veille avec deux valises, un manteau trop léger pour février et un portfolio qu'elle avait protégé dans une pochette en plastique à l'aéroport. À huit heures vingt, devant l'immeuble de Bellwether & Rowe, sur la Septième Avenue, les coins du dossier étaient malgré tout humides.
Elle avait dormi quatre heures dans une sous-location à Greenpoint où le radiateur cognait comme quelqu'un enfermé dans le mur.
Trois mois.
Son contrat durait trois mois.
Elle se répéta cette durée en entrant dans le hall, non pour se rassurer mais pour se provoquer.
Trois mois pour devenir difficile à renvoyer.
La réceptionniste lui indiqua le douzième étage pour les ressources humaines.
Dans l'ascenseur, au dixième, un homme entra avec deux housses à vêtements, un café et une expression qui semblait considérer le monde comme une suite de problèmes évitables.
Grand, cheveux bruns, manteau bleu marine. Camille remarqua d'abord la coupe du col. Puis le visage.
Il regarda son portfolio.
« Vous allez au studio ? »
Camille répondit en anglais, avec cet effort invisible qui consistait à parler une langue qu'elle maîtrisait tout en surveillant son accent.
« Après les ressources humaines. »
« Alors descendez au onze. Ils vous renverront au onze de toute façon. Vous gagnerez vingt minutes. »
Il appuya sur le bouton.
Camille le regarda.
« Vous travaillez pour l'immeuble ? »
L'homme resta silencieux une seconde.
Puis quelque chose passa dans ses yeux.
« Certains jours, j'en ai l'impression. »
Les portes s'ouvrirent.
Le studio n'avait rien du minimalisme blanc des reportages consacrés aux maisons de mode. Des rouleaux de tissu occupaient les murs. Des mannequins de couture portaient des annotations au ruban adhésif. Une stagiaire traversa la pièce avec un défroisseur vapeur. Deux mécaniciennes piquaient des toiles dans un coin.
Une femme aux lunettes argentées s'approcha.
« Julian, enfin. Les prototypes Klein ? »
L'homme leva les housses.
Camille comprit.
Julian Mercer.
Elle connaissait son nom.
Trente-deux ans, directeur artistique adjoint, considéré comme l'homme qui avait redonné de la netteté aux collections Bellwether après plusieurs saisons confuses. La presse américaine aimait son parcours. Elle aimait aussi dire qu'il était le successeur naturel d'Evelyn Rowe.
Camille avait même déclaré, lors de son entretien à Paris, qu'elle admirait son travail.
Elle aurait volontiers repris cette phrase.
La femme se tourna vers elle.
« Camille Laurent ? Mara Singh, responsable du studio. Bienvenue. »
Julian lui tendit à peine un regard.
« Votre Française est arrivée. »
« Je ne suis la Française de personne », répondit Camille.
Mara sourit.
« Parfait. Vous vous intégrerez très bien. »
Son bureau se trouvait près d'une fenêtre donnant sur un mur de briques. Au-dessus, un panneau de liège portait un mot écrit au feutre :
BIENVENUE CAMILLE — NE BOIS PAS LE CAFÉ APRÈS 16 H.
Mara lui donna le brief de la saison.
HÉRITAGE MODERNE.
Camille le relut.
« Ça veut tout et rien dire. »
« Tu apprends vite », dit Mara.
À midi, Camille avait rempli quatre pages de croquis.
À treize heures trente, une ombre s'arrêta derrière elle.
Julian.
Il se pencha sur son carnet.
« Cette épaule ne tiendra pas. »
Camille leva les yeux.
« Pardon ? »
« Avec le poids de la manche, la ligne va s'effondrer. »
« Vous ne savez pas quel tissu j'utilise. »
« Vous avez dessiné de la laine. »
« Je peux changer d'avis. »
« Vous ne changerez pas. »
Il prit un crayon dans son pot sans demander l'autorisation et traça une ligne légère.
« Avancez la couture de deux centimètres. »
Camille récupéra le crayon.
« Je n'ai rien demandé. »
« Non. »
« Et si je veux que l'épaule tombe ? »
« Alors faites en sorte qu'on comprenne que c'est volontaire. »
Il repartit.
Camille attendit qu'il disparaisse derrière une rangée de portants.
Elle effaça sa ligne avec une violence disproportionnée.
Cinq minutes plus tard, elle redessina la couture deux centimètres plus loin.
C'était mieux.
Elle le détesta immédiatement.
Le soir, dans le train vers Brooklyn, son téléphone vibra plusieurs fois.
Sa mère : Alors ? L'appartement est correct ?
Une ancienne professeure : Bellwether ?
Antoine, son ex : Et l'Amérique ?
Camille ouvrit la photo qu'elle avait prise de son nouveau bureau.
Au fond, Julian Mercer discutait avec une modéliste, une main posée sur un mannequin.
Elle agrandit l'image sans raison.
Puis elle ferma son téléphone.
Trois mois.
Elle ne laisserait pas un Américain avec de bonnes épaules et de mauvais usages de propriété privée lui faire oublier l'objectif.