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L'ESPACE ENTRE NOUS

Lire le chapitre 2: LE MUR

Le mur n'appartenait à personne.

Dans un studio, cela signifiait qu'il appartenait à la personne qui avait le courage de l'occuper.

Le vendredi suivant, Camille arriva à sept heures quinze avec des tirages photographiques, des échantillons, des pages arrachées à de vieux magazines et une image de sa grand-mère Lucie à Marseille en 1968, vêtue d'un manteau d'homme beaucoup trop large.

Elle couvrit presque deux mètres du mur conceptuel.

Échafaudages new-yorkais enveloppés de filets verts.

Structure du pont de Williamsburg.

Une publicité Bellwether des années soixante-dix.

Une femme assise dans le métro avec des baskets sous un tailleur impeccable.

Le brief disait héritage moderne.

Camille voulait montrer l'héritage comme tension, pas comme nostalgie.

Julian arriva à sept heures quarante.

À sept heures quarante-deux, il retira trois de ses images.

Camille se leva.

« Vous faites quoi ? »

« J'édite. »

« Mon travail. »

« Le mur. »

Il décrocha la photo du pont.

Camille traversa la pièce et la lui prit des mains.

« Non. »

« On a déjà fait le New York industriel. »

« Non. Vous avez fait un New York propre qui aime se souvenir qu'il a été industriel. Ce n'est pas pareil. »

Autour d'eux, les premiers employés adoptèrent soudain une fascination extrême pour leurs écrans.

Julian accrocha une façade de townhouse de l'Upper East Side.

Camille la retira.

Il la regarda enfin.

« Sérieusement ? »

« L'héritage n'est pas une boiserie. »

« Et la modernité n'est pas tout ce qui contient de l'acier. »

Elle remit la photo de Lucie.

« À New York, on hérite de quoi ? Des quartiers. Des classes sociales. Des attentes familiales. D'une idée de la réussite. Et tout cela change quand de nouvelles personnes arrivent. Les vêtements peuvent porter cette contradiction. »

Julian observa Lucie.

« Le manteau ? »

Camille hésita.

« Coupe masculine, mouvement féminin. Laine lourde dehors, structure beaucoup plus légère dedans. »

« L'organza ne tiendra pas le revers. »

« Toile tailleur au revers. Organza dans le corps. »

Il s'approcha.

« Qui est la femme ? »

« Ma grand-mère. Elle a volé ce manteau à mon grand-père après qu'il lui a dit que les femmes étaient ridicules en pantalon. »

Julian eut un sourire bref.

« Gardez la photo. »

« Merci, Votre Majesté. »

À neuf heures, Evelyn Rowe entra.

Soixante et onze ans, cheveux blancs au carré, pantalon noir, mocassins d'homme et manteau camel Bellwether de 1989. Elle avait cette élégance rare des femmes qui avaient cessé depuis longtemps d'attendre qu'on les trouve agréables.

Elle s'arrêta devant le mur.

« À qui est ce désordre ? »

Julian répondit :

« À nous deux. »

Camille tourna la tête vers lui.

Evelyn regarda les images.

« C'est moins ennuyeux qu'hier. »

Elle repartit.

Tout le monde respira.

« À nous deux ? » demanda Camille.

« Vous préfériez “occupation hostile” ? »

« Je préfère la précision. »

Julian se pencha légèrement vers elle.

« Elle a aimé parce que les images se disputent. »

« Nous nous disputions. »

« Exactement. »

L'après-midi, un mail annonça un concours interne.

Bellwether allait nommer une nouvelle responsable concept pour la ligne femme. Chaque designer autorisé par Evelyn pouvait présenter une mini-collection.

Camille relut les conditions.

Le poste serait permanent.

Il pourrait soutenir son visa.

Et surtout, il lui donnerait un espace où ses idées porteraient enfin son nom.

Elle imprima le brief.

Julian leva les yeux de son ordinateur à l'autre bout du studio.

Il comprit immédiatement.

Le soir, à dix-huit heures trente, il vint près de son bureau.

« Vous allez participer. »

« Oui. »

« Vous êtes ici depuis quatre jours. »

« Il y a une durée minimale de souffrance ? »

« Non. »

« Alors je participe. »

Il regarda la page blanche.

« De quoi avez-vous peur ? »

Camille rit.

« C'est une technique de management américaine ? »

« Répondez. »

Elle aurait pu dire : échouer.

Elle dit la vérité.

« Être utile et oubliable. »

Le visage de Julian changea à peine.

« Bien. Dessinez contre ça. »

Camille croisa les bras.

« Et vous ? »

Il regarda le bureau vitré d'Evelyn.

« Être mémorable pour la mauvaise raison. »

Il partit avant qu'elle puisse demander laquelle.

Camille resta jusqu'à vingt-deux heures.

En quittant le studio, elle vit qu'entre la photo de Lucie et la townhouse, quelqu'un avait accroché une feuille blanche.

Elle ressemblait à une provocation.

Camille sourit.

Très bien.