L'ESPACE ENTRE NOUS
Lire le chapitre 20: LE VOTE
Le conseil vota à 11 h 43.
Camille n'était pas dans la salle.
Julian non plus.
À 11 h 51, le mail arriva.
BELLWETHER & ROWE REJETTE LA PROPOSITION NORTHSTAR ET CONFIRME SON PLAN D'INDÉPENDANCE.
Pendant trois secondes, personne ne bougea.
Puis Mara cria.
Owen monta sur une table.
Quelqu'un sortit une bouteille de champagne cachée depuis des semaines dans une armoire à tissu.
Camille relut.
Rejetée.
Pas repoussée.
Rejetée.
Puis elle continua le communiqué.
Fermeture de deux boutiques.
Refinancement.
Réduction des coûts.
Quarante-trois postes supprimés entre le retail et les fonctions corporate.
La fête changea de forme.
Gagner avait un prix.
À midi, Evelyn parla à toute l'entreprise.
Elle ne dit pas historique.
Elle ne dit pas famille.
« Nous avons choisi l'indépendance. L'indépendance exige de la discipline. Des collègues perdront leur emploi à cause de décisions prises sur plusieurs années, y compris par des personnes qui resteront ici. Nous leur devons de l'honnêteté, une indemnisation correcte et du respect. Nous devons aussi construire une entreprise qui mérite le coût de ce choix. »
Camille l'admira davantage pour avoir refusé le triomphe.
Après la réunion, elle trouva Graham Vale dans le lobby.
Il venait voir les juristes une dernière fois.
« Félicitations », dit-il.
« Vous dites souvent ça à des gens que vous espériez voir perdre. »
« Les affaires ne sont pas personnelles. »
Camille sourit.
« C'est peut-être pour ça que vous avez perdu. »
Vale l'étudia.
« Bellwether sera de nouveau à vendre un jour. »
« Tout l'est, un jour. »
« Même le talent. »
« Non. »
Il leva un sourcil.
« Le travail s'achète. Le temps aussi. L'attention parfois. Mais le talent choisit où devenir significatif. »
Vale ne répondit pas immédiatement.
Camille partit.
Le soir, Bellwether envahit un bar près de Herald Square.
Designers, finance, modélistes, digital, retail.
Evelyn resta exactement le temps d'un verre.
Puis elle disparut avant qu'on puisse porter un toast.
Camille et Julian sortirent après vingt-deux heures.
L'air de septembre était encore doux.
Ils marchèrent vers Bryant Park.
Camille s'arrêta.
« C'est ici que je me suis assise après la fuite. »
« Je sais. »
« Vous savez ? »
« Je vous ai vue depuis un taxi. »
« Et vous ne vous êtes pas arrêté ? »
« Vous étiez au téléphone. »
« Très respectueux. Un peu inquiétant. »
Ils s'assirent.
Julian regarda la bibliothèque.
« Vous avez gagné. »
« Nous. »
« Non. Vous. Vous êtes arrivée avec un contrat de trois mois. Maintenant vous êtes directrice. »
Camille le regarda.
« Vous partez. »
« Ça ne réduit pas votre promotion. »
Elle baissa les yeux.
« Je ne me sens pas victorieuse. »
« Tant mieux. Les gens qui se sentent victorieux dans la mode deviennent insupportables. »
« Et vous ? »
Julian réfléchit.
« Terminé. »
Le mot fit mal.
Il le vit.
« Avec Bellwether », ajouta-t-il.
« Je sais. »
« Non. Je veux dire : je croyais que partir ressemblerait à une trahison. Plus maintenant. »
« Parce que l'entreprise a survécu ? »
« En partie. Parce que je comprends enfin qu'elle n'a pas besoin de moi pour prouver ce que je lui ai donné. »
Camille prit sa main.
« C'est étonnamment sain. »
« Temporaire. »
Ils restèrent assis.
Paris ne ressemblait plus à la vie qu'elle avait fuie.
Seulement à une autre ville.
New York n'était plus l'opposé de chez elle.
C'était un endroit où elle avait construit assez de choix pour rester sans se sentir enfermée.
Julian se pencha.
« Janvier sera étrange. »
« Oui. »
« On sera concurrents. »
« Oui. »
« Je pourrais recruter vos gens. »
Camille sourit.
« Je vous détruirai. »
« Parfait. »
Elle l'embrassa.
Derrière eux, les lions de pierre de la bibliothèque semblaient désapprouver.
Camille décida que New York commençait enfin à la comprendre.
La semaine suivant le vote, les licenciements commencèrent.
Aucun communiqué ne préparait à la réalité des cartons près des ascenseurs.
Camille vit des gens photographier leurs bureaux.
Une responsable merchandising resta dix minutes devant le miroir des toilettes avant d'aller récupérer ses affaires.
Elle s'appelait Beth.
Camille avait travaillé deux fois avec elle.
« Je peux vous aider ? »
Beth secoua la tête.
Puis, après une seconde, acquiesça.
Camille porta un carton jusqu'au lobby.
Dehors, Beth le posa dans un taxi.
« J'étais du mauvais côté », dit-elle.
Camille ne comprit pas.
Beth eut un sourire fatigué.
« Je voulais que la société reste indépendante. »
Camille sentit sa gorge se serrer.
« Je suis désolée. »
« Je sais. »
Il n'y avait rien de plus intelligent à dire.
En remontant, Camille vit encore les décorations du vote près du studio.
Elle les retira.
Julian la trouva avec une banderole en papier entre les mains.
« Vous n'avez pas à vous sentir coupable de la décision du conseil. »
« Je sais. »
« Vous vous sentez coupable ? »
« Oui. »
Il l'aida à retirer le ruban adhésif.
Camille dit :
« On parle de sauver une entreprise comme si une entreprise était une seule chose. »
« Elle ne l'est jamais. »
Naomi, qui préparait déjà la transition, participa ensuite à une réunion d'effectifs avec Camille.
Postes supprimés.
Fonctions externalisées.
Indemnités prolongées ou non.
Camille se força à écouter.
Les designers aimaient parfois prétendre que ces décisions appartenaient à un autre monde.
Elle ne croyait plus à cette distance.
Si elle voulait de l'autorité, elle devait connaître le coût de l'autorité.
Après la réunion, elle demanda à Leonard pourquoi une équipe avait été réduite plutôt qu'une autre.
Il lui montra les chiffres.
Elle contesta.
Il expliqua les baux, la saisonnalité, les ventes régionales.
Camille posa encore des questions.
À la fin, elle détestait toujours la décision.
Mais elle en comprenait la mécanique.
Cela comptait.
Le soir, Julian remarqua son silence.
« Beth ? »
Camille acquiesça.
« Mara dit qu'elle a déjà une piste solide ailleurs. »
« Bien. »
« Ça ne rend pas le licenciement juste. »
« Je sais. »
Camille le regarda.
« Comment des gens deviennent dirigeants et continuent de dormir ? »
Julian réfléchit.
« Certains arrêtent de poser la question. »
« Et les autres ? »
« Ils acceptent qu'éviter tout dommage n'est pas la même chose que diriger. »
Camille détesta la réponse.
C'était précisément pour cela qu'elle s'en souvint.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.