L'ESPACE ENTRE NOUS
Lire le chapitre 21: LA DERNIÈRE SAISON
L'automne arriva à New York avant que Bellwether accepte la fin de l'été.
La lumière changea d'abord.
En octobre, les fenêtres du onzième étage prirent une teinte argentée. Dehors, les passants ressortaient les manteaux. Dedans, le studio recevait déjà les premières matières pour l'été suivant.
Julian avait trois mois avant de partir.
Cette information se fixa sur des choses ordinaires.
Dernière revue d'automne.
Dernière réunion avec le comité produit.
Dernière fois que Mara hurlerait à travers le studio que Julian avait encore volé son stylo rouge.
Camille refusa d'en devenir sentimentale.
Cela demanda beaucoup d'énergie.
Bellwether commença les entretiens pour recruter un nouveau directeur de création.
Evelyn exclut Camille du premier tour puis l'invita aux trois derniers.
« Pourquoi moi ? »
« Parce que vous devrez travailler pour cette personne. »
« Les entreprises n'ont jamais considéré ça comme une raison suffisante. »
« J'ai soixante et onze ans. J'ai le droit de cesser de respecter certaines mauvaises habitudes. »
Le premier candidat venait de Milan.
Il parla brillamment de luxe global et de désir transcontinental.
Il ne posa aucune question sur l'atelier d'échantillons.
Camille écrivit dans son carnet : NON.
Le deuxième était un ancien rédacteur en chef devenu consultant.
Quand Helena présenta les archives Margaret, il répondit :
« C'est une mine de contenu. »
Camille écrivit : ABSOLUMENT NON.
La troisième s'appelait Naomi Brooks.
Quarante-deux ans.
Née dans le Queens.
Formée à Parsons.
Passée par Londres où elle avait dirigé la ligne femme d'une maison indépendante.
Ses vêtements étaient réputés pour cette simplicité trompeuse qui révélait de la complexité lorsqu'on les regardait de près.
Naomi demanda à voir l'archive avant les chiffres.
Camille l'aima immédiatement.
Ce qui la rendit méfiante.
Pendant l'entretien, Naomi prit la robe ivoire de Between.
« Qui a défendu cette emmanchure basse ? »
Camille leva la main.
Naomi se tourna vers Julian.
« Et qui a perdu ? »
« Moi. »
« Bien. »
Julian sourit.
Naomi demanda à Camille pourquoi le changement était juste.
Camille parla du mouvement.
Naomi écouta.
Puis elle demanda à la modéliste combien d'heures supplémentaires cette décision avait coûté en développement.
Pas le design contre le business.
Les deux dans la même question.
Après son départ, Evelyn resta silencieuse une minute.
« Alors ? »
« Elle », dit Camille.
Julian acquiesça.
Evelyn fronça les sourcils.
« Je déteste quand tout le monde est d'accord. Ça signifie souvent qu'on a raté quelque chose. »
Naomi reçut l'offre.
Elle accepta.
La presse, qui s'attendait à un récit plus spectaculaire, parut déçue.
Une chronique parla d'elle comme « d'une présence adulte stabilisatrice au-dessus de la jeune étoile française de Bellwether ».
Camille lut la phrase à voix haute pendant le petit-déjeuner.
Julian manqua de s'étouffer.
« Jeune étoile française. »
« Ne répétez jamais ça. »
« Je pourrais le faire broder. »
« Je vous quitte. »
« Vous devez d'abord me détruire professionnellement en janvier. »
« Les deux sont compatibles. »
Mais l'article resta dans sa tête.
Pas parce qu'elle voulait le poste de Naomi.
Parce que l'industrie avait du mal à imaginer une ambition qui ne consistait pas uniquement à monter.
Camille voulait de l'autorité.
Du crédit.
Un espace.
Elle ne voulait pas prétendre qu'à vingt-six ans elle savait diriger tout ce qu'elle savait à peine commencer à comprendre.
Quelques jours plus tard, Naomi la trouva aux archives.
« Vous avez l'air en colère. »
« Je travaille. »
« C'est le même visage ? »
« Souvent. »
Naomi s'assit en face.
« J'ai lu les articles. »
Camille leva les yeux.
« Je n'ai rien dit. »
« Pas besoin. »
Camille referma un registre de Margaret.
« Ils pensent que je devrais vous en vouloir. »
« Vous m'en voulez ? »
« Non. »
« Parfait. J'aime commencer un poste sans ennemie fabriquée par la presse. »
Camille sourit.
Naomi poursuivit :
« Mais vous devriez vouloir mon poste un jour. »
« Probablement. »
« Très bien. »
Aucune fausse modestie.
Aucune peur d'être dépassée.
Camille sentit quelque chose se détendre.
Naomi regarda les dossiers.
« Julian vous a beaucoup appris. »
« Il deviendra insupportable si je lui répète. »
« Donc ne répétez pas. »
Camille hésita.
« Les gens pensent que tout ce que je fais est lié à lui. »
Naomi répondit immédiatement :
« C'est vrai. »
Camille se figea.
« Ça ne veut pas dire que vous lui devez votre talent. Nous sommes tous liés aux gens qui nous ont rendus plus précis. La question est : est-ce que votre travail reste lisible sans eux ? »
Camille pensa au mur.
À la première couture déplacée.
À la veste devenue à eux deux.
« Janvier répondra à une partie de ça », dit Naomi.
Julian ne serait plus là.
Camille acquiesça.
Le soir, elle raconta la conversation.
Julian préparait le dîner.
« Vous êtes d'accord avec elle », dit Camille.
« Oui. »
« Évidemment. »
« Vous préférez que je mente ? »
« Parfois. Pour varier. »
Il sourit.
Camille le regarda couper des oignons.
Ils passaient désormais la plupart des nuits chez lui. Son appartement était plus grand, et le propriétaire de Greenpoint avait augmenté son loyer d'une somme qu'elle considérait comme une attaque personnelle.
Julian lui avait proposé d'emménager.
Elle avait répondu non.
Pas parce qu'elle n'en avait pas envie.
Parce que chaque pas vers la permanence réveillait encore un réflexe : garder une sortie.
Julian n'avait pas insisté.
Cela rendait le non plus difficile.
« Mon bail se termine en décembre », dit-elle.
Il posa le couteau.
« Oui. »
« Je pourrais venir ici. »
Il ne sourit pas.
Homme intelligent.
« Vous pourriez. »
« Pour six mois. »
« Pourquoi six ? »
« Les arrangements permanents sont suspects. »
« Naturellement. »
« Et il me faut de la place dans le dressing. »
« Négociable. »
« La moitié. »
« Non. »
« Alors nous n'avons aucun avenir. »
Julian reprit le couteau.
« Quarante pour cent. »
« Quarante-cinq. »
« Quarante-deux. »
Camille réfléchit.
« D'accord. »
Ils se serrèrent la main.
Négociation ridicule.
Réponse sérieuse.
Pour la première fois, habiter avec quelqu'un ne ressemblait pas à entrer dans son plan.
Cela ressemblait à écrire les conditions ensemble.
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