L'Héritage d'Eau Salée
Lire le chapitre 21: The First Proper Guest
Le matin où la première réservation arriva, Imogen était en train de poncer le chambranle de la fenêtre de la chambre bleue, les mains couvertes d'une poussière fine qui sentait le plâtre et le vieux sel. Son téléphone vibra dans la poche de sa salopette — un courriel de l'agence de réservation en ligne qu'elle avait créée deux semaines plus tôt, presque par défi.
*Confirmation : M. et Mme Ashworth, séjour de six nuits, chambre avec vue sur la mer. Arrivée samedi.*
Elle relut le message deux fois. Le souffle court. La rénovation de Gull's Rest ressemblait encore à un chantier : l'odeur de peinture fraîche luttait contre celle de l'humidité ancienne, des bâches en plastique encombraient le couloir du premier étage, et la salle de bain du rez-de-chaussée n'avait toujours pas de pommeau de douche. Pourtant, avec l'invocation du droit de préemption, la seule voie était celle-ci — tenir la promesse du testament, devenir une vraie propriétaire de chambres d'hôtes, et espérer survivre jusqu'en septembre.
Elle trouva Toby dans le jardin de derrière, perché sur une échelle, les mains noires de mastic, en train de colmater une gouttière qui fuyait depuis trois décennies au moins. Il sifflait un air qu'elle mit quelques secondes à identifier — la même mélodie que sa mère avait fredonnée dans la maison de soins.
— On a une réservation, dit-elle, la voix plus légère qu'elle ne l'aurait cru possible.
La tête de Toby émergea au-dessus du rebord du toit. Il sourit, et pendant un instant, il ressembla au garçon de seize ans qui l'avait emmenée voir les étoiles depuis la falaise nord.
— Un couple ?
— Les Ashworth. Six nuits. Ils ont lu les avis sur le site — enfin, les trois avis que Susanna du café a laissés.
Toby descendit deux barreaux de l'échelle.
— Ils savent que c'est en travaux ?
— La page dit « charme authentique en cours de restauration ». Ça devrait faire fuir les gens qui cherchent le luxe.
— Et attirer ceux qui cherchent une aventure. Tu paries qu'ils vont vouloir une visite guidée des lieux hantés ?
Imogen était déjà repartie mentalement : il fallait finir de repeindre la salle à manger, trouver de vrais matelas pour le lit double, apprendre à faire un vrai petit-déjeuner anglais avec ce qui survivait dans la cuisine. Elle était architecte, pour l'amour du ciel. Elle savait dessiner des plans de rénovation de maisons de maître pour des clients qui n'y mettraient jamais les pieds, mais elle n'avait jamais fait un œuf brouillé pour des étrangers.
— Je ne sais pas faire ça, dit-elle à voix haute.
Toby sauta à terre, épousseta ses mains sur son pantalon.
— Faire quoi ?
— Être une propriétaire de bed and breakfast. Accueillir des gens. Leur sourire, leur servir des scones chauds, leur conseiller des sentiers à pied. C'est toi qui faisais tout ça. C'est ta famille, ton histoire, ton cove.
Il la regarda, un pli entre les sourcils. Le vent soulevait une mèche de ses cheveux.
— Immy. Ma famille a passé cinquante ans à essayer de détruire cet endroit. Ce que tu fais là, à le ramener à la vie — c'est la première fois que cet endroit a un futur que Penrose n'a pas bâti.
Elle détourna le regard, soudainement gênée par la chaleur dans sa voix.
— Bref. Il faut que je repeigne la salle à manger.
— Je peux finir la gouttière. Ça te laisse l'après-midi pour la peinture.
Il avait déjà repris son échelle. Imogen resta un instant, à regarder la courbe de son dos sous la chemise froissée, puis elle rentra dans la maison.
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Trois jours plus tard, à cinq heures de l'après-midi, une voiture argentée aux plaques de Birmingham déboula sur le parking en gravier. Un homme en polo pastel en descendit, cligna des yeux face à la façade, puis se tourna vers la femme qui sortait à son tour — grande, rousse, lunettes de soleil rose.
— C'est encore mieux que les photos ! s'exclama-t-elle.
Imogen, vêtue d'une robe en lin qu'elle avait trouvée dans une friperie de Penzance la veille, avança vers eux avec un sourire qu'elle espérait plus naturel qu'il ne le semblait.
— Bienvenue à Gull's Rest. Vous avez fait bon voyage ?
— Excellent ! répondit l'homme, en lui serrant la main avec enthousiasme. Je suis David, voici Fiona. On fête nos quinze ans de mariage. On a vu les photos sur votre site — cet endroit a l'air magique.
Toby apparaissait au coin de la maison, un marteau encore à la main. Il fit un signe de tête poli et s'approcha pour prendre les valises.
— Je m'occupe de vos bagages.
Fiona le dévisagea, puis regarda Imogen avec un sourire entendu.
— C'est le mari ?
— Non, non, se hâta de répondre Imogen. Un... un associé. Il m'aide avec les travaux.
Toby eut un rire discret en montant l'escalier avec les valises.
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Le dîner fut un miracle improvisé : un ragoût de poisson qu'Imogen avait appris de Susanna du café, une bouteille de vin blanc de Cornouailles achetée à la cave de Penzance avec les dernières économies qu'elle s'était autorisées. Les Ashworth racontèrent leur vie — Birmingham, ses pluies grises, la comptabilité de David, l'épicerie fine de Fiona fermée pendant la pandémie. Ils étaient sympathiques. Réels. Ils mangeaient avec un appétit qui faisait chaud au cœur et complimentaient la vue depuis leur chambre.
Imogen resservit le vin, écouta, sourit aux bons moments. Et quelque part entre le dessert aux mûres et le café, elle réalisa qu'elle ne jouait plus un rôle. Elle était ici, les pieds sur un plancher qu'elle avait poncé elle-même, servant des inconnus qui dormiraient cette nuit sous un toit qu'elle avait colmaté morceau par morceau. C'était ridicule, insuffisant, précaire. Et cela ressemblait étrangement à la fierté que son grand-père lui avait décrite dans ses rares lettres.
À dix heures, elle raccompagna les Ashworth à leur chambre et redescendit. Toby était encore là, assis sur la marche de la porte de derrière, un verre vide à la main.
— Ils ont l'air contents, dit-elle en s'asseyant à côté de lui.
— La gouttière tient. La peinture sèche. Le couple est heureux. Tu fais tourner une baraque, Immy.
— Une baraque qui a besoin de cent quatre-vingt mille livres de réparations.
— Une baraque. Quand même.
Il y eut un silence, puis Toby éclata de rire — un rire franc, inattendu, qui le plia en deux. Imogen le regarda, perplexe, puis sentit le fou rire la gagner sans comprendre pourquoi. Ils restèrent ainsi une minute, à rire sur les marches de Gull's Rest, sous un ciel où les premières étoiles commençaient à percer.
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Cette nuit-là, le rêve vint comme une marée montante.
Imogen se tenait au bord de l'eau, dans la baie de Pencarrick, à l'heure bleue. Sa grand-mère Eileen était à quelques pas, silhouette familière en gabardine, les cheveux argentés relevés en chignon. Elle ne semblait pas vieille, pourtant — elle était exactement comme sur les photos de la fin des années quatre-vingt, pleine de vie, les mains occupées à nouer un foulard.
— Alors, dit Eileen en se tournant vers elle. Pourquoi tu cours, ma belle ?
Imogen voulut répondre qu'elle ne courait pas. Qu'elle avait repris l'affaire, qu'elle se battait pour le toit, qu'elle avait invoqué le droit de préemption, qu'elle venait de servir un repas à des étrangers souriants.
Mais dans le rêve, ses pieds étaient froids, et elle regardait vers la terre ferme, vers la route qui menait à Penzance, à l'A30, à Londres.
— Regarde, dit Eileen en tendant la main vers les rochers où les goélands dormaient.
Imogen suivit son regard. Il y avait quelque chose dans les rochers — un rat, peut-être, ou un oiseau blessé. Elle fit un pas, puis se réveilla en sursaut, le cœur battant, dans la chambre de Gull's Rest qui sentait encore la peinture.
La question flottait dans l'obscurité comme une bougie mal éteinte : *Pourquoi tu cours ?*
Elle se leva, alla à la fenêtre. Le cove luisait sous la lune. La lumière de la chambre des Ashworth était éteinte. Toby dormait dans la chambre d'en face, sous la lucarne.
Imogen appuya son front contre la vitre fraîche et se demanda, pour la première fois, ce qu'elle ferait de ce lieu si personne ne la forçait à le quitter.
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Le lendemain matin, alors qu'elle préparait les œufs brouillés et le toast pour ses premiers vrais clients, son téléphone sonna. Le numéro défilait sur l'écran — un indicatif londonien qu'elle connaissait par cœur.
Oliver.
Elle laissa sonner quatre fois. Le fixa. Puis elle coupa la communication et retourna aux œufs, les mains serrées sur la poêle chaude.
À dix heures, il rappela. Elle envoya l'appel sur messagerie. Mais dans la poche de sa robe, le téléphone vibra encore une fois — un message texte de trois mots.
*Je suis à Penzance.*
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