L'Héritage d'Eau Salée
Lire le chapitre 24: The Half Truth
Le crépuscule tombait sur la cale de Carrick, la mer d’huile reflétant un ciel strié de rose et de mauve. Imogen s’assit sur les marches de bois du vieux boathouse, les genoux remontés contre sa poitrine, et regarda Toby qui s’affairait à dégager des débris d’algues et de planches pourries.
— Tu n’es pas obligé de faire ça, dit-elle. C’est mon héritage empoisonné, pas le tien.
Il se redressa, essuya ses mains sur son jean, et lui sourit de ce sourire qui avait le don de la déstabiliser. La même lueur qu’à seize ans, mais adoucie par les rides au coin des yeux.
— Je ne fais pas ça pour toi. Enfin, si. Mais pas seulement.
Elle haussa un sourcil.
— Maman m’a demandé de t’aider, c’est vrai. Mais elle n’a pas eu à me supplier longtemps. J’ai toujours rêvé de reconstruire ce boathouse.
— Pour quoi faire ?
Il s’assit à côté d’elle, assez près pour qu’elle sente l’odeur de sel et de savon bon marché qui lui était devenue familière ces dernières semaines. Il désigna la structure bancale qui surplombait l’eau.
— Un restaurant. Petit. Six tables maximum. Produits de la mer du jour, pane caramélisée le dimanche, et cette vue. Pas de menu gastronomique prétentieux. Juste de la vraie cuisine de Cornouailles, servie avec le bruit des vagues en fond.
Imogen cligna des yeux. Elle avait passé des années à imaginer Toby à Londres. Dans un studio de design, une galerie, un cabinet d’architecture. Elle l’avait toujours vu comme quelqu’un qui s’échapperait de ce village comme elle l’avait fait.
— Tu as abandonné ton projet de déménager à Londres ? demanda-t-elle lentement.
Toby eut un petit rire, presque gêné.
— Il y a cinq ans, j’avais une offre dans une agence à Shoreditch. J’ai fait le trajet pour l’entretien, et je me suis retrouvé sur le quai de Paddington à regarder les gens filer comme des fourmis. J’ai appelé ma mère, elle m’a dit que le toit de la maison fuyait, et je suis rentré. Je me suis dit que j’essayerais plus tard. Et puis… plus tard n’est jamais venu.
— Tu regrettes ?
— Non, dit-il avec une sincérité déconcertante. J’ai cru que je regretterais. Mais quand je regarde ce boathouse, une parcelle de terrain que ma famille possède depuis des générations, je vois quelque chose de possible. Quelque chose de réel. Pas juste un autre cube de verre qui sera démoli dans quarante ans.
Imogen baissa les yeux vers ses mains. Elles gardaient les traces du badigeonnage de la chambre bleue de Gull’s Rest, des éclats de peinture sous les ongles qu’elle n’arrivait pas tout à fait à enlever.
— Moi, dit-elle doucement, je n’ai jamais construit que pour les autres. Des maisons qui ne m’appartenaient pas, des clients qui changeient d’avis sur les plans. Je croyais que c’était ça, la réussite. Puis je suis tombée sur ce document, une de ses lettres, et j’ai lu : « La marée apporte toujours la vérité. »
Elle sentit le regard de Toby se poser sur elle mais ne leva pas les yeux.
— Je ne suis même pas sûre de savoir quoi faire de cette vérité. J’ai passé mon temps à courir, à éviter Gull’s Rest, ma grand-mère, ce village. Et maintenant que j’y suis, je me demande si je suis capable de le faire tenir. Avec mes économies qui fondent et Elias qui rôde, je me demande si je ne suis pas en train d’échouer exactement comme il le prédit.
— Ta grand-mère t’a vue grandir ici, dit Toby. Elle savait que tu étais partie pour devenir architecte, mais elle parlait de toi comme si tu étais déjà revenue.
Imogen releva la tête.
— Comment ça ?
— Elle m’écrivait, de temps en temps. Après que je sois revenu de mon stage à Bristol. Elle passait parfois devant la boutique de ma mère, s’asseyait sur le banc du quai avec son thé, et elle me parlait de Gull’s Rest. Des projets que tu esquissais dans tes cahiers, des maisons que tu disais construire pour elle. Et une fois, elle a ajouté : « La marée apporte toujours la vérité. Elle ne se presse jamais, mais elle arrive. Quand Imogen sera prête, elle arrivera pour elle aussi. »
Le vent se leva, soulevant quelques mèches de cheveux qu’elle n’avait pas attachées. Elle sentit une boule dans sa gorge. La lettre exacte, presque mot pour mot. Elle avait pensé que sa grand-mère n’avait jamais compris pourquoi elle était partie. Mais elle avait compris bien plus que ce qu’Imogen voulait admettre.
— Tu sais, dit Toby doucement, en tournant son visage vers elle, je ne t’ai jamais dit pourquoi je n’ai pas pu rester après son enterrement. Je voulais. Mais j’ai vu la façon dont tu regardais la mer, ce jour-là, comme si elle t’avait volé quelque chose. Et j’ai eu peur que si je restais, tu me confondes avec tout ce dont tu voulais t’éloigner.
Imogen déglutit. Le souvenir de ce jour-là était encore net, l’église pleine de fleurs jaunes que sa grand-mère aimait, le cimetière face à la mer. Et Toby debout à distance, les mains dans les poches, comme s’il ne savait pas s’il avait le droit d’approcher.
— J’avais tort de te fuir, murmura-t-elle.
— Et moi j’avais tort de ne pas venir te chercher, dit-il.
Il tendit la main, lentement, comme pour lui laisser le temps de la retirer. Il ne la posa pas sur son épaule ni dans son dos. Il écarta simplement une mèche de cheveux de son front, le geste si délicat qu’elle crut d’abord qu’il n’avait pas eu lieu.
Puis il se pencha vers elle. Ses lèvres rencontrèrent les siennes avec une douceur étonnante, hésitante d’abord, puis plus assurée. Le goût du sel mêlé au thé qu’il buvait toujours trop sucré. Elle ferma les yeux et sentit ses mains trouver la courbe de sa nuque, la rapprochant de lui.
Quand ils se séparèrent, le soleil avait presque disparu à l’horizon. Le boathouse grinçait doucement, la mer léchait le bois sous leurs pieds. Ils restèrent là, front contre front, sans parler.
— Je ne suis pas sûr de savoir où ça nous mène, dit Toby dans un souffle. Mais je ne veux plus que tu partes sans qu’on ait au moins essayé de le découvrir.
Imogen rit doucement, presque malgré elle. La première fois de la journée, la première fois depuis des semaines, avec cette légèreté qui lui faisait penser que peut-être, peut-être, la marée commençait à tourner.
— Pour un mec qui veut faire un restaurant, tu as un sacré sens du timing.
— C’est pas parce qu’on est sur une cale qu’on ne sait pas naviguer.
Elle s’appuya contre lui, la tête sur son épaule, les yeux perdus dans le reflet argenté de la lune qui commençait à poindre entre les nuages.
— Tu crois qu’elle savait ? demanda-t-elle. Ma grand-mère. Qu’elle te l’a dit exprès ?
— Ta grand-mère savait toujours, répondit Toby. C’était tout son talent. Prétendre qu’elle n’y était pour rien alors qu’elle avait déjà mis le bateau à l’eau.
Un silence confortable s’installa, à peine brisé par le clapotis régulier de la mer. Le portable d’Imogen vibra dans la poche de son coupe-vent. Elle l’ignora, puis il vibra une seconde fois. Elle le sortit à contrecœur, et l’écran s’alluma sur un message d’Oliver.
« Erreur de ma part. On reparle. Je reste à Penzance ce week-end. »
Elle fixa l’écran sans le voir, la chaleur du baiser déjà en train de se refroidir. Toby, qui avait détourné le regard par politesse, se leva brusquement.
— La prochaine marée monte dans une demi-heure. On devrait rentrer avant qu’elle ne nous prenne sur la cale.
Sa voix avait perdu cette légère inflexion désinvolte. Imogen rangea son téléphone, se leva aussi, ne sachant pas si elle devait lui parler d’Oliver ou si le silence était déjà une réponse. Mais elle vit bien que Toby avait lu le nom sur l’écran. Et que quelque chose, dans la façon dont les vagues venaient battre la cale, venait de changer pour de bon.
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