L'Héritage d'Eau Salée
Lire le chapitre 23: A Tale of Two Pasts
La maison de retraite sentait le désinfectant et le thé froid. Imogen avait téléphoné avant de venir, mais la réceptionniste n’avait pas pu lui confirmer si Mary Carrick avait une « bonne journée » ou non. C’était toujours une loterie.
Elle trouva Toby dans le petit salon aux murs crème, assis à côté de sa mère, qui fixait la fenêtre donnant sur un jardin fatigué par le vent. Le bras de Toby entourait les épaules fragiles de Mary, et Imogen s’arrêta un instant sur le seuil, saisie par la douceur de la scène. L’homme qu’elle avait connu à dix-sept ans, celui qui brisait des cœurs sans y toucher, n’aurait pas su prendre ce soin.
— Immy, dit Toby en se levant. Elle est calme, aujourd’hui. Elle m’a reconnu tout à l’heure.
Imogen s’approcha et s’accroupit devant Mary. Les yeux de la vieille femme étaient d’un bleu laiteux, mais ils bougèrent, se posèrent sur elle, et quelque chose s’y alluma.
— Vous êtes la petite Renfrew, murmura Mary. Vous avez les yeux d’Eileen.
Imogen sentit un pincement. Elle n’avait jamais connu sa grand-mère aussi vieille que Mary — Eileen était morte quand Imogen avait douze ans, bien avant que la maladie n’emporte ses mots.
— Je cherche un journal, dit Imogen doucement. Un registre que votre famille aurait gardé. Ma grand-mère en parlait.
Mary cligna des yeux. Un long silence. Puis, sans prévenir, la vieille femme entonna une mélodie — une complainte sourde, presque un chant de marin, montant et descendant comme une houle lente.
Toby échangea un regard avec Imogen. Il avait entendu ce chant à la chapelle, quelques jours plus tôt, quand Mary avait murmuré à propos de la clé.
— Elle chantait ça quand j’étais petit, dit Toby à voix basse. Je ne sais pas d’où ça vient.
Mary s’arrêta net. Ses doigts noueux saisirent le poignet d’Imogen avec une force surprenante.
— Morna, souffla-t-elle. Morna savait. Elle est partie avec le registre.
— Morna qui ? demanda Imogen.
Mais les yeux de Mary se vidèrent, comme si une porte s’était refermée derrière eux. Elle retourna à la contemplation du jardin, fredonnant à peine.
Dans le couloir, Toby secoua la tête.
— J’ai grandi ici. J’ai connu tous les Carrick, tous les Renfrew. Jamais entendu parler d’une Morna.
— Moi non plus, dit Imogen. Mais si elle est liée au registre…
— Le registre mentionnait peut-être plus que des comptes. Les vieux livres de comptes contiennent parfois des choses qu’on ne sait plus lire.
Imogen sortit son téléphone. Elle ne savait pas encore quoi chercher, mais son instinct d’architecte lui soufflait une piste : les registres paroissiaux. La chapelle derrière l’auberge était en ruine, mais il y avait une église à St. Gennys, à trois kilomètres, qui conservait les actes de baptême et de décès de tout le canton depuis des siècles.
— J’ai besoin d’une heure, dit-elle à Toby. Vous pouvez rester avec elle ?
Il hocha la tête, un demi-sourire aux lèvres.
— Allez. Je garde le fort.
L’église de St. Gennys était un édifice trapu en pierre grise, dont le clocher semblait avoir été mâché par les tempêtes celtiques. Le révérend, un homme âgé aux lunettes épaisses, ne fit aucune difficulté : il conduisit Imogen dans une petite salle au sous-sol où des classeurs métalliques alignaient des registres de toutes tailles, certains reliés de cuir, d’autres à peine tenus par de la ficelle.
Il lui laissa un registre des baptêmes couvrant la période 1870-1920, en précisant qu’il fallait le manipuler avec soin — la reliure était fragile et les pages avaient souffert de l’humidité saline.
Imogen s’installa à une table en chêne, ouvrit le volume. L’encre était passée, mais lisible. Elle parcourut les noms commençant par R — les Renfrew et les Carrick se croisaient souvent, pas seulement dans les colonnes mais sur les mêmes lignes, à quelques années d’intervalle. Une affaire de famille qui datait depuis plus longtemps que la légende.
Ses doigts s’arrêtèrent. Page 112, une écriture de curé à la plume fine :
« Morna Eileen Renfrew, née le 3 avril 1887, fille de Thomas et Clara Renfrew. Baptisée en l’église de St. Gennys. »
Imogen relut trois fois. Morna n’était pas une étrangère — c’était la sœur de Thomas, donc la grande-tante d’Eileen. Elle existait. Elle avait peut-être vécu ici, peut-être connu les Carrick avant l’histoire officielle.
Elle tourna la page pour trouver les entrées suivantes, passant la main sur le bord du feuillet. La page suivante portait une déchirure nette, comme si quelqu’un avait arraché une moitié de registre — ou un acte entier. Au verso, la reliure en cuir montrait des traces de rousseur, mais le texte manquait simplement.
— Non, souffla-t-elle.
Elle feuilleta plus loin, espérant une mention de Morna ailleurs, dans un mariage ou un décès. Rien. La trace s’arrêtait à ce baptême, puis le volume passait abruptement aux années 1910, sans autre entrée pour la famille entre 1887 et 1902. Comme si Morna n’avait jamais grandi, jamais épousé, jamais quitté la terre.
Imogen recopia l’acte dans la marge blanche de son carnet, puis remercia le révérend et ressortit dans la lumière pâle de l’après-midi. Le vent marin poussait des nuages bas, promesse de pluie dans quelques heures.
Elle appela Toby.
— Trouvé quelque chose ? demanda-t-il, le bruit de la maison de retraite derrière lui.
— Une Morna Renfrew. Née en 1887. C’est la grande-tante d’Eileen — ma grand-tante d’une certaine façon, par alliance. Mais le registre est endommagé. La moitié de la page qui suivait a été arrachée.
Un silence, puis :
— Arrachée ou volée ?
La question la frappa. Elle y avait pensé, sans oser le formuler. Qui arracherait un acte de baptême ? Et pourquoi ?
— Je ne sais pas, dit-elle. Mais Mary a dit qu’elle était « partie avec le registre ». Si Morna a disparu de l’histoire officielle, c’est peut-être délibéré. Peut-être qu’elle a emporté le secret que le registre contenait.
— Le registre des comptes ? Mais tu l’as trouvé dans le grenier de Gull’s Rest, non ?
— Pas le registre des comptes. Je parle d’un autre document, quelque chose que Morna détenait. Quelque chose de trop important pour être laissé ici.
Imogen regarda l’église, dont le porche de pierre gardait la fraîcheur d’un secret.
— Ou quelqu’un ne voulait pas que la vérité sur elle soit connue. Et si cette vérité concernait la cove ? Ma grand-mère y venait la nuit. Morna était peut-être la raison.
Toby resta silencieux un moment.
— Il faut trouver ce que Mary chantait, dit-il enfin. Cette mélodie, elle la chantait aussi à la chapelle. C’est peut-être une carte.
— Une comptine chantée par une femme atteinte d’Alzheimer. C’est tout ce qu’on a.
— C’est plus que ce qu’on avait hier, répondit Toby. Et toi, qu’est-ce que tu fais maintenant ?
Imogen monta dans sa voiture, le moteur grondant sous elle.
— Je retourne à la chapelle. Cette fois, on ne va pas chercher sous les dalles. On va chercher dans les murs.
Elle coupa la communication, un frisson courant le long de son dos — pas de peur, mais d’une certitude nouvelle : la petite clé rouillée n’était pas la clé d’un trésor. C’était la clé d’une porte que quelqu’un, il y a longtemps, avait voulu fermer pour toujours. Et le temps était compté avant que son propre passé — sous la forme d’un homme appelé Oliver ou sous une autre — ne vienne frapper à cette porte-là.
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