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L'Héritage du Château

Lire le chapitre 10: The Guest Returns

La pluie s’était mise à tomber quand Élodie traversa la cour, une bruine fine qui collait ses cheveux à ses tempes. Elle avait la tête pleine de papier jauni, de photographies et du nom d’Antoine Moreau gravé comme une cicatrice. Elle gravit les marches du perron, la clé déjà dans la main, lorsqu’elle le vit.

Lefèvre se tenait sous l’auvent, sa valise à ses pieds, les mains croisées devant lui comme un domestique patient. Il portait le même manteau gris, le même sourire discret qui n’atteignait pas ses yeux. La pluie formait un rideau derrière lui, le cadrant comme une scène de théâtre.

« Madame Marchand, » dit-il avec un léger hochement de tête. « Je vous prie de m’excuser pour cette intrusion. La route est devenue impraticable et je me demandais si vous pourriez m’accueillir pour une nuit supplémentaire. »

Élodie s’arrêta à deux mètres de lui, la clé serrée dans son poing. Son cœur battait trop vite. Elle pensa aux lettres dans son sac, à la photographie cachée dans son bureau, à Roussel et à ses yeux inquiets.

« Vous aviez réservé deux nuits, » dit-elle. « Et vous êtes parti ce matin. »

« Un changement de programme. Les affaires familiales, vous comprenez. » Il inclina la tête légèrement. « Je serais prêt à payer le double du tarif. »

Elle aurait dû refuser. C’était évident. Chaque fibre de son instinct lui criait de le renvoyer vers la route boueuse, vers n’importe où qui n’était pas ce château. Mais il y avait autre chose, une curiosité obstinée qui lui mordait le ventre. Il savait des choses. Il était peut-être venu pour la voir, elle, et pas seulement pour une chambre.

« Vos affaires sont restées dans la chambre bleue, » dit-elle enfin. « Je vais vous préparer la note. »

Il sourit, et ce sourire était pire que tout ce qu’il aurait pu dire.

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La nuit passa dans un sommeil agité, peuplé de rêves où des enfants couraient dans des couloirs sans fin, où une berceuse montait des murs. Quand Élodie ouvrit les yeux à six heures, le château était silencieux. Elle se leva, passa une robe de chambre et se dirigea vers le petit bureau qu’elle s’était aménagé dans l’ancienne bibliothèque.

Les lettres étaient là, dans leur enveloppe kraft. Mais la photographie, la preuve tangible qu’Antoine Moreau avait existé, avait les bras autour de sa grand-mère — avait disparu.

Elle retourna le dossier, le secoua. Rien. Elle ouvrit chaque tiroir du bureau, les jeta au sol, les mains tremblantes. La photo n’y était plus.

Le sol craqua derrière elle.

Elle fit volte-face. Lefèvre se tenait dans l’embrasure de la porte, déjà habillé, son manteau sur le bras. Pas de valise. Pas de trace de nuit passée dans la chambre bleue.

« Vous cherchez quelque chose ? » demanda-t-il avec une politesse exquise.

« La photographie, » dit-elle, la voix plus dure qu’elle ne l’aurait cru. « Elle était sur ce bureau. »

« Je ne vois pas de photographie. » Il marqua une pause. « Mais je vois que la porte de cette pièce était ouverte. Le château est si ancien, on ne sait jamais qui peut entrer et sortir. »

Le mensonge était si lisse qu’il en était presque élégant. Élodie serra les poings. Elle voulait le frapper. Elle voulait le pousser contre le mur et lui arracher la vérité. Mais elle se contenta de le regarder, et lui la soutint sans ciller.

« Vous partez, » dit-elle.

« J’ai déjà réglé ma note. » Il sortit une liasse de billets de sa poche et la posa sur le rebord de la porte. « Merci pour votre hospitalité, Madame. Le château est magnifique. On sent que des histoires y ont vécu. »

Il tourna les talons. Ses pas résonnèrent dans le couloir, puis sur le plancher du grand hall, puis plus rien. Élodie courut vers la fenêtre et le vit traverser la cour, monter dans une voiture noire sans immatriculation visible, et disparaître derrière les cyprès.

Elle retourna à son bureau. La liasse de billets était là, épaisse, trop épaisse pour deux nuits. Elle compta machinalement : mille deux cents euros. La somme exacte qu’elle devait à l’artisan pour la toiture.

Le téléphone sonna dans sa poche. Elle décrocha sans regarder l’écran.

« Élodie ? » La voix de Roussel, grave. « Vous êtes là ? »

« Oui. Il est parti. Lefèvre. Il vient de quitter le château. »

Un silence. Puis : « Ne touchez à rien. J’arrive. »

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Roussel arriva quarante minutes plus tard, les cheveux encore humides de la pluie. Sa voiture de service était garée derrière un arbre, presque cachée. Il entra sans frapper, comme s’il connaissait déjà le chemin.

Élodie lui montra le bureau vide, la photographie manquante, les lettres toujours dans l’enveloppe. Il écouta, prit des notes, puis demanda à voir la chambre bleue. Elle l’y conduisit.

La pièce était immaculée. Le lit refait avec des angles parfaits, la salle de bain sèche. Aucune trace de vie, aucune trace de passage. Roussel ouvrit le placard, souleva le matelas, examina la serrure de la fenêtre.

« Il n’a pas dormi ici, » dit-il. « Personne n’a dormi ici. »

« Alors où a-t-il passé la nuit ? »

Roussel ne répondit pas. Il sortit son téléphone, composa un numéro, parla à voix basse. Quand il raccrocha, son visage était fermé, comme une porte qu’on vient de verrouiller.

« Lefèvre, » dit-il lentement, « ce nom n’existe dans aucun registre français. Le document d’identité qu’il vous a présenté à l’arrivée est un faux. Les meilleurs que j’aie vus, mais un faux quand même. »

Élodie resta immobile. Les Dubois. Lefèvre. Deux chambres, deux identités falsifiées, deux menteurs qui avaient traversé sa maison en laissant des traces invisibles.

« Deux, » dit-elle. « Le couple Dubois et maintenant lui. Il y a deux personnes qui ont utilisé de fausses identités pour entrer dans ce château. Vous croyez que c’est une coïncidence ? »

Roussel rangea son téléphone. Il la regarda un long moment, et quelque chose dans son regard avait changé. Quelque chose qui ressemblait presque à de la reconnaissance.

« Non, » dit-il. « Je ne crois pas aux coïncidences. »

Il y eut un long silence, traversé par le chant d’un oiseau dans les arbres. Élodie pensa à la photographie envolée, au sourire de Lefèvre, à l’argent qui sentait encore l’encre fraîche. Elle pensa au nom gravé sur l’anneau, à la porte scellée, à la berceuse sous ses pieds.

Une brèche s’ouvrait sous elle, et elle ne savait pas si elle courait vers une vérité ou vers un piège.