L'Héritage du Château
Lire le chapitre 11: Aftermath of a Disappearance
Le vent s’était levé pendant la nuit, et les volets du deuxième étage claquaient contre la pierre dans un rythme irrégulier, presque obstiné. Élodie les avait entendus depuis sa chambre, sans trouver le sommeil. Elle avait laissé la lumière allumée, le tiroir du bureau entrouvert, comme si la photographie volée pouvait encore y revenir. Elle n’y était pas.
Luc arriva à huit heures, une Thermos de café à la main, les yeux aussi marqués que les siens. Il n’avait pas pris la peine de sonner. La porte de derrière n’était pas verrouillée, et il la trouva dans la cuisine, son propre café refroidi entre les mains.
« Vous n’avez pas dormi », dit-il.
Elle haussa les épaules.
« J’ai cru entendre des pas vers trois heures. C’était sûrement le vent. »
Il ne répondit pas. Il posa la Thermos sur la table en chêne massif, sortit deux tasses du placard sans demander la permission. Puis il la regarda, et son regard dit ce que ses lèvres ne formulèrent pas : ce n’était pas que le vent.
« La chambre de Lefèvre », dit-il enfin. « Officiellement, je n’ai pas de mandat. Officieusement, je ne suis pas là. »
Élodie se leva. « Il m’a payé. Il a pris ses affaires. Mais il a laissé quelque chose, vous croyez ? »
Ils montèrent l’escalier en colimaçon sans parler. La porte de la chambre d’amis était ouverte, la femme de ménage l’avait déjà refaite à neuf : draps frais, oreillers regonflés, la valise posée sur le banc au pied du lit, vide. Luc passa un doigt ganté sur le rebord de la fenêtre, puis se tourna vers Élodie.
« Vous l’avez laissé comme ça ? »
« Elle a tout rangé. Mais la valise est restée. Il l’a oubliée. »
Luc s’accroupit devant la valise. Un modèle ancien, toile brune, coins de cuir usés. Il fit jouer la fermeture éclair centrale, mais la doublure était lisse, vide. Élodie s’accroupit à côté de lui.
« Il ne l’a pas oubliée, dit-elle doucement. Il l’a laissée exprès. »
Luc releva la tête.
« Pourquoi dites-vous ça ? »
« Parce que c’est ce que j’aurais fait. Laisse derrière toi une valise vide dans une chambre d’hôte. On va la retourner, la chercher, la garder. Pendant qu’on est occupés à ça, on ne cherche pas ailleurs. »
Luc fit tourner la valise sur elle-même. Il examina les coutures, les angles de cuivre. Puis ses doigts trouvèrent une résistance sous la doublure, un léger renflement près du coin droit. Il glissa la main entre tissu et carton rigide, tâtonna un instant, et ses doigts se refermèrent sur quelque chose de mince. Il tira.
C’était une carte, pliée en quatre, le papier jauni et fragile. Luc la déplia sur le lit. Elle représentait le domaine entier, dessinée à la main, à l’encre noire et rouge. Les bâtiments du château, la cour, l’allée d’honneur. Le potager, les anciennes écuries à moitié effondrées, la chapelle. Et plus loin, vers l’ouest, un petit cercle d’encre rouge, appuyé, presque traversant le papier. Au crayon, dans une écriture fine, quelqu’un avait annoté : *« 3 mètres nord du vieux puits. »* Sous cette ligne, un autre mot, souligné deux fois : *« SILENCE. »*
Élodie sentit un frisson courir le long de sa nuque.
« C’est la carte du domaine avant les années 1970, dit-elle. Avant qu’ils abattent les écuries. Mon père m’avait montré une copie, une fois. Ça, c’est l’original, ou une copie de l’époque. »
Luc fit pivoter la carte vers la lumière. « Le vieux puits. Il existe encore ? »
« Oui. Derrière la chapelle, sous les ronces. Pierre dit qu’il a été condamné dans les années 60 parce que l’eau était mauvaise. »
Luc replia la carte avec soin, la glissa dans une pochette de son blouson. Puis il regarda la valise, puis Élodie.
« Vous avez des invités ce week-end ? »
« Deux couples. Des Allemands. Ils arrivent demain. »
« Bien. On ne fait rien de précipité. Je vais demander un historique du cadastre pour cette zone, voir si le puits est mentionné dans des relevés anciens. »
Élodie secoua la tête. « Vous allez demander à qui ? À votre capitaine ? À celui qui vous a dit de m’éloigner de ce dossier ? »
Luc se figea. Il ouvrit la bouche, puis la referma. Elle continua, les yeux plantés dans les siens.
« Vous avez demandé mon dossier deux fois. Vous le saviez déjà, avant même de monter cette chambre. Vous saviez que Lefèvre venait. Vous l’avez laissé venir. Et maintenant vous voulez que je fasse confiance à votre hiérarchie ? »
Un long silence. Luc passa une main dans ses cheveux gris, soupira, et s’assit sur le bord du lit, face à elle.
« Le dossier Marchand, celui qu’on a consulté deux mois avant vous. Vous croyez que c’est moi ? »
« C’est qui, alors ? »
« Je ne sais pas. C’est ce que j’essaie de comprendre, moi aussi. J’ai vu votre nom apparaître sur le registre de consultation. On m’a dessiné une cible dans le dos, et je n’ai pas envie de me retourner pour voir qui a tiré. »
Élodie déglutit. Elle regarda ses mains, vit le café qu’elle n’avait pas bu, posé nulle part, resté dans la cuisine. Elle se sentit soudain très fatiguée.
« Alors quoi, on travaille ensemble ? Officieusement ? »
« Officieusement, oui. Vous êtes une civile, je suis un capitaine de gendarmerie. Si quelqu’un découvre qu’on creuse du même côté, on court tous les deux droit dans le mur. Mais vu ce qui s’est passé ici, et vu ce que vous avez trouvé dans cette cave, je pense qu’on a plus intérêt à se faire confiance qu’à s’ignorer. »
Élodie le regarda longuement. Il y avait chez lui une lassitude qui n’avait rien d’artificiel, une patine d’années passées à trier le vrai du faux dans des histoires de familles qui s’entredévorent. Elle le crut. Elle crut aussi qu’il ne lui disait pas tout.
« D’accord », dit-elle. « On va jusqu’au puits. Mais à une condition. »
« Laquelle ? »
« Vous me dites ce que vous savez déjà sur Lefèvre. Tout ce que vous savez. Pas ce que vous êtes censé faire, pas ce que la procédure vous permet. Ce que vous savez. »
Luc serra les mâchoires. Puis il hocha la tête, une seule fois, et se leva.
« Pas ici, dit-il. Votre grand-mère a peut-être laissé des secrets dans ces murs. Je n’ai pas envie qu’ils aient des oreilles. »
Il sortit de la chambre. Élodie resta un instant, les yeux sur la valise vide, qui semblait la narguer. Lefèvre avait laissé la carte comme un messager laisse une lettre sur un seuil, avec la certitude qu’on la trouverait. Il voulait qu’ils creusent. La question n’était plus de savoir pourquoi, mais ce qu’il espérait qu’ils découvrent.
Elle redescendit derrière Luc, traversa la cuisine, sortit dans le jardin. Le soleil était haut à présent, il séchait la rosée sur l’herbe longue. Pierre était là, penché sur un rosier ancien aux fleurs blanches, un sécateur à la main. Il les vit approcher, leur jeta un regard, puis son regard retomba vers le sol, absorbé.
Luc s’appuya contre le muret de pierre derrière la chapelle. Élodie s’assit à côté de lui. Trois mètres nord du vieux puits. Elle pouvait presque le voir, là-bas, enchevêtré de ronces, la margelle rongée par la mousse.
« Lefèvre, dit Luc à voix basse, est un nom sous lequel trois personnes différentes ont circulé en France ces vingt dernières années. Un homme d’affaires, un historien amateur, et un officier de police. Le profil ne colle pas tout à fait avec un simple voleur. Et celui qui vous a rendu visite, d’après les photos que vous m’avez montrées, ressemble au type qui a fait déplacer deux commissaires dans les années 2000. Deux dossiers sensibles, tous les deux classés sans suite. Par coïncidence, probablement. »
Élodie le dévisagea. « Vous le connaissez. »
« Je connais son visage. Je ne connais pas son nom. C’est la différence entre une preuve et une obsession. Je ne suis pas encore prêt à basculer dans la seconde. »
Il se tut. Élodie regarda le puits, à quelques dizaines de mètres, perdu dans son bouquet de ronces. Le soleil chauffait la pierre derrière elle. Quelque part sous la terre, la lullaby qu’elle avait entendue quelques nuits plus tôt, celle qui montait des fondations comme un souffle, lui sembla tout à coup moins un mystère qu’un avertissement. Il y avait quelque chose sous la maison. Il y avait des choses sous tout le domaine.
Elle avait hérité d’un château, puis d’un mensonge, puis d’une enquête. Et maintenant, d’un puits.
« On attend qu’ils repartent, les Allemands », dit-elle enfin. « Lundi, on creuse. »
Luc acquiesça, sans un mot. Il ne dit pas qu’on pourrait trouver un corps, ou un trésor, ou une preuve qui ferait tout basculer. Ni qu’il avait sa propre idée de ce que la carte voulait dire. Il resta silencieux, un homme dans la lumière, qui en savait plus qu’il n’en disait.
Élodie comprit qu’elle venait de nouer une alliance avec quelqu’un qui gardait lui aussi une cave secrète. Elle en était convaincue. Mais elle choisit de creuser quand même.
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