L'Héritage du Château
Lire le chapitre 14: Julien's Ultimatum
La lumière du soir étirait les ombres des rangées de vignes quand la voix s'éleva derrière Élodie, tranchante comme une lame de sécateur. « Vous avez trouvé de quoi me payer ? »
Elle se retourna. Julien se tenait à quelques mètres, son costume sombre détonnant dans la poussière dorée du couchant. Il n'avait pas l'air en colère, non plus. Il avait l'air patient, ce qui était pire.
« Je vous ai dit que j'aurais l'argent, répondit Élodie en s'essuyant les mains sur son pantalon. Il me faut encore quelques jours. »
Il fit deux pas vers elle. L'odeur du raisin mûr se mêlait à celle de son eau de Cologne, un mélange presque incongru dans ce décor champêtre. « Quelques jours, vous les avez déjà eus. Trois semaines, Élodie. Trois semaines, et je n'ai toujours pas vu la moindre avance. Les travaux de la toiture de l'aile nord se poursuivent. Mes ouvriers attendent leur paie. »
Elle soutint son regard. Il n'avait pas le charisme de Lefèvre ni la chaleur tranquille de Luc, mais il avait quelque chose d'autre, quelque chose de plus dangereux encore : la certitude tranquille de celui qui tient les cartes.
« J'ai un bijou, dit-elle d'une voix qu'elle aurait voulue plus ferme. Une bague de ma grand-mère, en saphir. Je dois la vendre — cela devrait couvrir une partie significative de ma dette. »
Julien inclina la tête, comme s'il soupesait ses paroles. Le vent souleva quelques feuilles de vigne entre eux, charriant l'odeur de la terre chaude et du boisé.
« Une bague de votre grand-mère. Celle qui a épousé Armand Marchand ? Ou celle qui... hmm. » Il laissa sa phrase en suspens, un sourire mince aux lèvres. « Il y a beaucoup de choses, dans cette famille, qu'on n'a pas dites à voix haute. »
Élodie sentit un frisson courir le long de sa nuque. « Que voulez-vous dire ? »
« Rien. Rien du tout. » Il leva les mains en un geste d'apaisement qui sonnait faux. « Je fais juste une observation. Vous avez hérité de cette propriété, de ses murs, de ses vignes. Mais les secrets, eux, ne sont jamais mentionnés dans un testament. Votre grand-mère aurait pu vous laisser autre chose qu'une dette et des murs qui s'écroulent. »
Le silence s'épaissit entre eux. Une mésange s'envola d'un buisson voisin, proteste minuscule dans le soir qui tombait.
« Voici ma proposition, Élodie. » Il sortit une feuille pliée de sa poche intérieure et la déplia. Du papier officiel, timbré, plié en quatre avec soin. « J'ai compris que ma famille et la vôtre ont une histoire plus... imbriquée, que je ne le pensais. Voyez-vous, mon grand-père, Henri Chevalier, a disparu en 1982 sans laisser de testament. Officiellement, il n'avait aucun testament. Mais ma famille a toujours cru qu'il avait rédigé des dispositions quelque part — et qu'elles pourraient être conservées ici, dans ce château. »
Élodie écarquilla les yeux. « Votre grand-père... Henri Chevalier. »
« Ma mère parle d'une liaison qu'il aurait eue dans cette région. Il venait souvent ici, dans les années soixante-dix. Il aimait les bords de Loire, les caves, les vieilles pierres. » Son regard balaya la façade du château derrière elle. « Il aurait pu confier quelque chose à une amie, à une confidente. »
Amélie. Le nom s'imposa dans l'esprit d'Élodie sans qu'elle puisse le chasser. Le journal, le pacte de silence, le « trésor » dont il était question sans jamais être nommé. Et, plié dans le journal, il y avait cette page arrachée dont elles n'avaient jamais osé chercher le contenu.
Une partie d'elle voulait rire — l'ironie était trop belle. Un homme qui lui demandait d'étrangler la dette, et la clé se trouvait peut-être dans le même cahier qui hantait ses nuits depuis une semaine.
« Vous voulez que je vous aide à chercher un testament », dit-elle lentement.
« Je veux effacer votre dette, corrigea-t-il simplement. Retrouvez le testament de mon grand-père, s'il existe, et je considère que nous sommes quittes. Les travaux, les intérêts, tout ce que je vous ai avancé — tout sera effacé. » Il plia la feuille et la tendit vers elle, mais sans la lâcher. « En échange, vous me laissez chercher librement. Et vous m'aidez à comprendre si cet homme — votre arrière-grand-père, le maire, ou quelqu'un de votre famille — a pu entrer en possession de ses affaires. »
Élodie fixa le papier sans y toucher. La proposition était étrange, presque suspecte de générosité. Mais Julien n'avait pas l'air généreux, il avait l'air calculateur, les yeux plissés comme quelqu'un qui a exploré les couloirs du raisonnement et s'est arrêté devant une porte qu'il n'a pas les clés pour ouvrir.
Elle pensa à Luc. À la boîte métallique cachée dans le coffre de sa voiture. Au journal dans lequel elle avait lu qu'un homme avait été accusé à tort, que l'autre avait disparu, et que quelqu'un, quelque part dans le temps, avait caché quelque chose d'important.
« Et si je refuse ? »
Julien haussa les épaules. « Alors j'attends mes sous. Trois semaines, j'étais patient. Je peux l'être encore trois semaines, mais pas beaucoup plus. Et les travaux s'arrêtent. Vous vous retrouvez avec une toiture à moitié refaite et une ardoise qui grossira chaque mois. »
Il disait cela sans menace, comme une évidence arithmétique. C'était pire.
Elle tendit la main et il lui remit la feuille. C'était une reconnaissance de dette, datée, signée — le document que son notaire lui avait fait signer quand elle avait contracté l'emprunt urgent pour les premières réparations, avant qu'elle ne comprenne à quel point le chantier serait profond.
« Un testament, répéta-t-elle. Et qu'est-ce qui vous fait croire qu'il serait ici ? »
« Une intuition. » Son sourire s'élargit. « Et certains documents que j'ai pu consulter récemment. Des lettres, datant des années 1970, échangées entre votre grand-mère et le mien. Ils se connaissaient. Ils étaient... très proches, d'après le ton. »
Élodie sentit son cœur se serrer. Amélie et lui. Amélie et le grand-père de Julien. Le journal avait révélé toute une cartographie des silences et des non-dits, mais elle avait lu cela comme une affaire intérieure — le secret d'un vol, d'un amour interdit, d'un homme qui avait fui pour protéger un frère. Elle n'avait jamais envisagé qu'une autre famille, venue de l'extérieur, puisse être mêlée à ce réseau.
« Très proches », répéta-t-elle, mesurant chaque mot.
« C'est ce que disaient les lettres, oui. » Il la dévisageait sans ciller. « Vous n'êtes pas au courant, alors ? La liaison d'Amélie Marchand avant son mariage avec Armand ? »
La phrase tomba comme un caillou dans une mare. Élodie ouvrit la bouche, puis la referma. Amélie et Antoine, oui. Amélie et un autre ? La page arrachée du journal lui revint comme une gifle. Cette page qu'elles n'avaient jamais lue, qu'elles n'avaient peut-être pas osé lire.
« Je vois que cela vous surprend », dit Julien, et sa voix contenait une légère note de triomphe, bien maquillée de politesse. « Alors peut-être qu'en effet il y a des choses, dans cette maison, qu'il est temps de mettre au jour. Nous cherchons la même chose, chacun à notre manière. »
Il lui tendit une carte de visite, qu'elle n'avait pas vue venir. « Je serai là ce week-end. Ici, au château. Nous commencerons ensemble. Vous avez deux jours pour réfléchir à ce que vous savez. Et pour vous souvenir de tout. »
Il se tourna vers sa voiture garée au bout du chemin, invisible jusque-là dans l'ombre des cyprès. Il s'arrêta à mi-chemin et se retourna une dernière fois.
« Une dernière chose, Élodie. Ma famille a cru pendant quarante ans que mon grand-père n'avait jamais rédigé de testament. C'est une affaire de cœur, pour moi. Si nous trouvons ce document, je veux qu'il soit authentifié, légalement. Je veux la vérité, pas un arrangement. »
Élodie hocha la tête, les mains crispées autour de la reconnaissance de dette.
« La vérité », murmura-t-elle une fois que sa voiture eut disparu dans le tournant.
Elle pensa à la page arrachée. Au journal dans le coffre de Luc. À la chanson qu'elle avait entendue sous le château, cette mélopée qui semblait monter des entrailles de la terre. À Julien Chevalier qui lui avait demandé de chercher un testament qu'il pensait caché ici — et qui, peut-être, cherchait bien autre chose.
Elle sortit son téléphone et composa le numéro de Luc.
« Il faut qu'on lise cette page », dit-elle sans préambule dès qu'il décrocha. « Maintenant. Il faut qu'on sache ce qui a été arraché du journal d'Amélie. »
Le silence à l'autre bout du fil dura une seconde de trop.
« Je suis à la maison », dit Luc. « Viens. »
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