L'Héritage du Château
Lire le chapitre 13: The Diary’s First Page
Le visage de Lefèvre flottait encore devant elle quand Élodie ouvrit la portière de la Clio de Luc. Il était là, sur le perron, la main tendue comme s'il venait régler une note impayée, et Capitaine Roussel l'avait éloigné d'un geste ferme. Mais Élodie n'avait pas attendu la suite. Elle avait attrapé le journal d'Amélie sous le siège passager et était montée dans la voiture de Luc sans un mot.
« On ne peut pas rester ici, dit-elle. Il va revenir. »
Luc démarra sans poser de question, et ils roulèrent dix minutes dans un silence tendu avant qu'il ne se gare derrière la grange abandonnée des Moreau, à l'orée des vignes. Il coupa le contact.
« Roussel va le tenir occupé. Mais pas longtemps. » Il la regarda. « Le journal. On le lit maintenant. »
Élodie posa le cahier sur ses genoux. La couverture de cuir craquelé sentait la cire et le tabac froid. Elle l'ouvrit à la première page, et l'écriture d'Amélie s'étala devant elle — une encre bleue pâlie, des lignes serrées qui penchaient à droite comme si la main qui les avait tracées courait après ses pensées.
*25 avril 1962. Il est parti avec la nuit. Maman dit que je ne dois pas écrire, que les mots restent et que les mots accusent. Mais si je n'écris pas, qui se souviendra qu'il était là ?*
La voix d'Élodie trembla légèrement. Elle lut à voix haute, pour Luc, pour elle-même, pour faire exister ces mots dans la lumière du matin.
*Antoine. Il m'a joué la chanson près du puits, la nuit de la Saint-Jean. Il ne l'a pas volée, cette montre. Je le sais. Je l'ai vu regarder la boîte du grand-père avec les yeux de quelqu'un qui n'a jamais rien possédé. Et pourtant, quand Albert a crié au voleur, c'est lui qu'on a montré du doigt. Pas l'autre. Jamais l'autre.*
Élodie s'arrêta, le doigt sur le mot « Albert ». C'était le prénom de son arrière-arrière-grand-père, le patriarche qui avait bâti le domaine. Le père d'Amélie.
Luc se pencha. « Elle écrit que son propre père a accusé Antoine. »
« Oui. Mais elle dit "pas l'autre". Comme si elle savait qui était le vrai voleur. »
Elle tourna la page. L'encre devenait plus irrégulière, des taches là où des larmes avaient séché.
*Il est venu me voir avant de partir. Il m'a dit : "Ne dis rien. Ce n'est pas moi qu'on cherche, c'est quelqu'un que tu aimes." Je n'ai pas compris. Je lui ai demandé qui. Il a secoué la tête et il a souri, ce sourire qu'il avait quand il jouait du violon, comme si la musique pouvait effacer le monde. Puis il a dit : "Si je disparais, on arrêtera de creuser." C'est tout. Il est parti. On a trouvé son mouchoir près du puits, le lendemain. Maman l'a brûlé dans la cheminée avec les lettres. Elle m'a fait jurer de ne jamais parler de lui. Mais je n'arrive pas à ne pas écrire. Écrire, c'est la seule façon de ne pas oublier.*
Élodie ferma les yeux une seconde. La lullaby lui revint, cette mélodie qu'elle avait entendue du fond des caves, la première semaine. La chanson d'Antoine. Elle l'avait entendue sans savoir à qui elle appartenait, et maintenant elle savait.
« Il ne s'est pas enfui par culpabilité, murmura-t-elle. Il est parti pour protéger quelqu'un. Quelqu'un de la famille. »
Luc acquiesça lentement. « La montre. Le journal d'Amélie mentionne une montre volée à son grand-père. C'est le crime originel. »
Élodie tourna plusieurs pages, cherchant la mention exacte. Elle trouva une entrée datée du 3 mai, six jours après la première.
*La montre est revenue. C'est Philippe qui l'a posée sur la table du petit déjeuner, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. "Je l'ai retrouvée dans les écuries", a-t-il dit. Il mentait. Je l'ai vu la cacher sous sa veste la veille au soir. Mais je n'ai rien dit. Grand-père a remercié Philippe, et moi j'ai souri comme une sotte. Je suis lâche. Je sais que c'est lui. Je sais qu'Antoine a pris la faute pour Philippe.*
Le prénom de Philippe flottait dans l'air de la voiture. Le frère d'Amélie. Le grand-oncle d'Élodie qu'on ne mentionnait jamais — il avait émigré au Canada dans les années soixante-dix et n'était jamais revenu. La famille disait qu'il était parti pour affaires, que les châteaux ne l'intéressaient pas, qu'il avait préféré le Nouveau Monde. Élodie n'avait jamais creusé plus loin.
Elle tournait les pages plus vite à présent, comme si les réponses allaient sauter du papier. Le journal continuait : des semaines de silence, des pages presque blanches avec des dates et des phrases courtes. *Je ne sais pas où il est. Je n'ose pas demander.* Et puis une entrée plus longue, datée du 22 octobre 1962.
*On a retrouvé des affaires à lui dans la vieille cave, celle que personne n'ouvre plus. Un violon, une écharpe, un carnet. Maman est descendue toute seule et elle est remontée avec le violon qu'elle a caché dans sa chambre. Elle m'a dit : "Il ne faut pas que ton père sache." Mon père, qui crie si fort quand je parle d'Antoine. Mon père, qui a béni Philippe le jour où l'on a annoncé son départ pour le Canada. Je ne suis plus sûre de rien. Je suis sûre d'une chose : quelque chose est caché sous cette maison. Quelque chose que maman protège. Je l'ai entendue parler avec le notaire, une nuit. Elle disait : "Tant qu'ils creuseront au mauvais endroit, ils ne trouveront rien."*
Élodie s'arrêta net. Sa main se posa sur le cuir du volant, comme si elle cherchait un appui.
« "Tant qu'ils creuseront au mauvais endroit." Elle parlait de la police qui cherchait Antoine. Mais ça veut dire qu'il y avait un bon endroit, non ? »
Luc regardait la route à travers le pare-brise poussiéreux. « Et le journal d'Amélie mentionne une cave. La vieille cave. Pas la nôtre — celle d'avant. »
« Les caves du château datent du seizième siècle. Certaines parties ont été condamnées dans les années 1900. Ma mère m'a dit qu'il y avait des niveaux qu'on n'utilisait plus, des galeries murées pendant la Révolution. » Élodie tourna la page, mais le journal s'arrêtait là. Les dernières entrées dataient de 1963 — quelques lignes pour noter les saisons, les travaux de la vigne, rien de plus. Puis une page arrachée. Une seule, au milieu, dont il ne restait que la déchirure.
« Elle a enlevé une page, dit Luc. Celle d'après. »
Élodie passa son doigt sur les bords dentelés. Sous la page arrachée, un mot en marge, écrit avec une pression différente — un ajout tardif, l'encre plus foncée :
*Il n'est pas mort. Je le sais. Je l'ai vu, il y a dix ans, au marché de Tours. Il m'a vue aussi. Nous avons fait comme si nous ne nous connaissions pas. C'était le seul moyen.*
La voiture était silencieuse. Le moteur avait refroidi depuis longtemps, et le vent soulevait la poussière autour de la grange. Élodie sentit sa gorge se serrer.
« Si Antoine a survécu, murmura-t-elle, il pourrait être encore en vie. Il aurait le même âge que… Lefèvre n'a pas soixante-dix ans. Ce n'est pas lui. »
Mais elle pensa à son premier client, celui qui avait réservé sous un faux nom et disparu — un homme âgé, qui avait posé trop de questions sur l'histoire de la famille. Et l'image se forma malgré elle : le vieil homme, le pianiste qui avait pleuré en entendant la lullaby, qui avait parlé du passé avec trop de précision. Elle l'avait cru fou. Elle comprenait maintenant qu'il était peut-être le seul qui savait vraiment.
Luc la prit par l'épaule. « Il faut lire la suite. Le journal a une seconde partie — Amélie écrivait encore dans les années quatre-vingt, quand ton grand-père est mort. » Il chercha sa main. « C'est dans la boîte. On l'a laissée à la maison. »
Élodie hocha la tête, mais ses yeux restèrent fixés sur la phrase d'Amélie : *Il n'est pas mort.* Toute sa vie, on lui avait dit qu'un garçon avait disparu dans les années soixante et que l'affaire était restée close. On ne lui avait jamais dit qu'il était revenu. On ne lui avait jamais dit qu'il aurait pu être là, dans le château, à la regarder chercher des réponses qu'elle n'était pas censée trouver.
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