L'Héritage du Château
Lire le chapitre 20: The Church's Plot
L’aube rampait sur les pierres de l’église Sainte-Marie quand Élodie et Luc poussèrent le portail de fer. Le village dormait encore, mais une lumière jaune filtrait des vitraux du chœur, où le père Michel préparait sans doute sa messe de six heures.
Le terrain vague dont parlait l’acte jouxtait le cimetière, ceint par un mur de pierres sèches mangé de lierre. Un figuier tordu en marquait l’angle, ses racines soulevant les dalles comme des doigts de vieillard.
« C’est la parcelle numéro sept, » murmura Luc, le document déplié entre ses mains. « Donnée à la commune en avril 1962. Un mois avant le mariage d’Amélie avec Henri. »
Élodie s’accroupit devant la plaque de pierre qui occupait presque toute la surface du terrain. Un soldat casqué y était sculpté en bas-relief, le fusil baissé. « Aux enfants de la paroisse morts pour la France, 1914-1918. » Treize noms gravés. Elle passa ses doigts sur les lettres usées par les saisons.
« Treize noms, mais pas de monument commémoratif officiel, » dit Luc, qui inspectait les bords de la plaque. « Les communes ont presque toutes érigé leur monument place de l’église après la guerre. Pas dans un terrain vague à l’écart. »
Élodie remarqua que la plaque n’était pas scellée dans le mur, mais posée à plat sur une base de briques. Elle tira dessus, et le granit céda de quelques centimètres.
« Aide-moi. »
Ils soulevèrent ensemble. La plaque pesait bien cinquante kilos, et son dos révélait une cavité sombre qui sentait l’humidité et la terre ancienne. Un escalier de pierre descendait en colimaçon, les marches mangées par une mousse blanchâtre.
Luc alluma la lampe torche de son téléphone. « La crypte d’une chapelle ? Je ne vois aucune chapelle dans les archives du cadastre. »
Ils descendirent. L’air devenait froid, chargé d’une odeur de pierre sèche et de renfermé. La crypte ne faisait pas plus de quatre mètres sur trois, voûtée en berceau. Au centre, sur un socle de calcaire, reposait un cercueil de bois sombre, sans ornement ni plaque.
Élodie s’en approcha lentement. Quelque chose dans sa poitrine se serrait, une anticipation douloureuse qui lui fit regretter d’être venue sans le soutien de Julien.
« Il n’est pas fermé. » Luc souleva le couvercle, qui pivota sur une charnière rouillée.
À l’intérieur, rien. Une cavité vide tapissée de soie grise dévorée par les mites. Mais sur la paroi interne du couvercle, quelqu’un avait gravé des lettres irrégulières, comme creusées au couteau dans le bois.
Luc braqua sa lampe dessus.
*Pardonne-moi, Amélie.*
Élodie recula d’un pas. Son cœur battait contre ses côtes comme un oiseau prisonnier. « C’est son écriture ? »
Sa voix sonnait étrangement dans la crypte.
Luc étudia la gravure en silence. Il sortit une photo de son portefeuille — une carte postale ancienne sur laquelle figurait une écriture fine et déliée. Il la compara. « Les lettres sont différentes. Ici les caractères sont plus larges, moins maîtrisés. Quelqu’un en pleine émotion, peut-être. Ou qui n’avait pas l’habitude d’écrire. » Il tourna la carte pour lui montrer. « C’était une lettre de Henri à Amélie, qu’on a retrouvée dans les archives après qu’il a quitté la région. »
Élodie regarda tour à tour les deux écritures. Celle d’Henri était élégante, presque féminine. La gravure, elle, était brutale, inégale. « Alors ce n’est pas lui. »
« Non. Ça pourrait être Armand, le second mari. Je n’ai jamais vu son écriture. Ou quelqu’un d’autre. » Il se pencha au-dessus du coffre vide. « Mais la question n’est pas qui a écrit. C’est où est le corps. »
Élodie sentait le froid de la crypte pénétrer ses os. Elle pensa aux lettres d’Amélie à Antoine, celles qu’elles avaient trouvées dans le coffre de la banque. Des lettres brûlantes d’amour, datées de 1961. Qui s’étaient arrêtées brusquement en octobre de cette année-là.
« Antoine est mort ici, dit-elle. Je le sens. Ce cercueil a été préparé pour lui et n’a jamais servi. »
Luc hocha lentement la tête. « Ça veut dire que ceux qui l’ont tué ont préparé ce caveau en avance, pour faire disparaître le corps. Et quelqu’un — une autre main — a écrit ce message ensuite. »
La lampe de Luc balayait les murs. Élodie remarqua alors une trace sur la pierre, près de la porte : une éraflure verticale, fraîche, qui dépassait de l’épaisseur de poussière uniforme autour.
« Quelqu’un est déjà venu ici. Récemment. »
Luc suivit son regard. Il sortit son carnet et nota quelque chose sans un mot. Puis il s’accroupit, examinant le sol. « La poussière est dérangée en deux endroits distincts. Deux visites, à des moments différents. Chacune laisse une empreinte différente. »
« Deux visiteurs ? »
« Ou le même visiteur, deux fois. Mais hier, dit-il en se relevant, Pierre n’était pas chez lui. Tu te souviens de sa réaction quand il a quitté le château ? »
La scène lui revint. Pierre, le visage décomposé, qui marmonnait qu’il n’avait rien vu. Le gardien du domaine qui en savait trop, et qui avait disparu si vite.
« Tu crois que c’est lui ? »
« Le cimetière est à deux pas du presbytère. Personne ne connaît ce terrain mieux qu’un curé ou un gardien de domaine avec des racines ici depuis un siècle. » Luc remit la plaque en place dans un grincement de pierre, et ils remontèrent à la lumière du matin en plissant les yeux.
L’église Sainte-Marie sonnait à présent ses sept coups. Une vieille femme en fichu sortait par la porte latérale, panier au bras, et les regarda avec curiosité.
Élodie attendit qu’elle soit passée pour parler. « Si Antoine a été tué, si quelqu’un a préparé ce cercueil vide, alors le récit de la disparition ne tient plus. Ce n’est pas un départ volontaire. Quelqu’un l’a effacé. »
« Et quelqu’un, aujourd’hui encore, cherche encore les preuves de ce crime. » Luc regarda le château qui se dessinait à l’horizon à travers les peupliers de la route. « Le couple qui a essayé de s’introduire cherchait le locket. La troisième personne qui m’a abordé, à Tours, demandait des documents fonciers. Tout converge vers ce terrain et vers cette boîte sécurisée à la banque. »
Élodie sortit le trousseau de sa poche. La petite clé dorée qu’elle avait trouvée sous le velours du boîtier à musique pesait à présent une tonne.
« À Tours, alors ? » dit-elle.
Luc regarda sa montre. « Le train part à huit heures quarante-cinq. On a largement le temps de passer à la banque du village déposer les lettres d’Amélie en lieu sûr. »
Elle fit quelques pas, puis se retourna vers la crypte. « Il y a autre chose. Si le cercueil est vide, si le corps a été déplacé ou n’a jamais été mis là, alors le message — *Pardonne-moi* — n’a pas été écrit sur sa tombe. Il a été écrit sur une tombe vide. Une dédicace à un mort dont l’emplacement réel reste caché. »
« Tu penses que le corps est où ? »
Elle ne répondit pas. Dans sa tête, la page du journal d’Amélie tournait. *À l’endroit de nos noces.* Et Pierre avait vu Amélie se disputer près du puits, la nuit de sa disparition. Le puits du château. Celui qui était condamné depuis des décennies.
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