L'Héritage du Château
Lire le chapitre 19: The Music Box's Secret
La clé était minuscule, pas plus grande que l’ongle de son pouce, et elle brillait d'un éclat doux dans la lumière de la lampe de chevet. Élodie la tenait entre deux doigts, comme un insecte rare, partagée entre l'excitation et un sentiment étrange de profanation. Elle avait démonté la boîte à musique de sa grand-mère sans ménagement, les entailles du tournevis encore fraîches sur le bois verni.
— C'est presque trop facile, murmura Luc derrière elle.
Il se tenait sur le seuil de la chambre, les mains enfoncées dans les poches de son blouson. Le soleil venait à peine de se coucher, projetant des ombres longues à travers les volets entrouverts.
— Facile ? répliqua Élodie en retournant la clé. Il a fallu que je brise le mécanisme d'une boîte à musique centenaire pour trouver ça. Rien n'a été facile depuis que je suis arrivée ici.
Elle se leva, épousseta une particule de velours qui s'était collée à sa manche. Le petit compartiment secret avait été dissimulé avec un soin méticuleux : le tissu du fond était en réalité un double fond, guère plus épais qu'une feuille de papier, conçu pour rester invisible même à un examen attentif.
— Une clé de coffre, dit Luc en la prenant délicatement. De fabrication française, années soixante. Je verrais bien ça sur une boîte aux lettres ou un coffre de banque ancien.
— Ma grand-mère n'avait pas de coffre. Je l'ai vidé moi-même, et ce que je n'ai pas trouvé, les cambrioleurs qui ont visité les lieux avant mon arrivée ont dû l'emporter.
Luc soupira et remit la clé dans sa paume. Il y avait dans son regard cette intensité calme qu'elle commençait à connaître ; celle du flic qui se rapproche d'une vérité, mais qui sait que les sautes d'humeur du terrain peuvent tout faire basculer.
— Il y a une banque, au village, dit-il. La Caisse d'Épargne de Saint-Sauveur. Elle date d'avant la guerre, et les locaux d'origine conservent encore une partie des coffres anciens du temps où le bâtiment servait de petite caisse locale. Si ta grand-mère avait un coffre, c'est là qu'il serait.
Élodie regarda la clé, puis la fenêtre. La lumière déclinait rapidement, le ciel se faisait lavande au-dessus des vignes.
— On y va maintenant.
— Maintenant ? Élodie, il est sept heures passées. La banque ferme à cinq.
— Alors on parlera plus fort que la fermeture.
Luc hésita. Elle vit ce calcul dans ses yeux, celui qui pesait les risques et les chances, et elle se rappela qu'il était policier avant d'être son allié. Mais il finit par hausser les épaules.
— Je connais un moyen d'entrer après les heures de bureau. Un vieux collègue de mon père y travaille encore, il me doit un service.
La voiture de Luc sentait le café refroidi et les papiers administratifs. Elle s'engouffra dans les ruelles du village, passa devant l'église dont les vitraux luisaient comme des braises, et s'arrêta devant une façade de pierre ocre portant l'inscription « Caisse d'Épargne – 1927 » en lettres patinées.
Le gardien, un homme corpulent aux moustaches grises, les attendait devant la porte métallique. Il échangea une poignée de main avec Luc, jeta un coup d'œil suspicieux à Élodie, puis les fit entrer par une porte latérale que l'on n'utilisait que pour les livraisons.
— Vous avez max une demi-heure, dit-il en leur tendant une lampe torche. La ronde de sécurité passe vers huit heures.
La salle des coffres était au sous-sol, dans un réduit voûté qui sentait le moisi et le métal froid. Une rangée de petites portes s'alignait contre le mur, chacune marquée d'un numéro gravé en caractères austères.
— Le numéro, dit Luc. La clé ne suffit pas, il faut le numéro du coffre.
Élodie fouilla ses poches, ne trouva rien, puis ses doigts se posèrent sur le papier plié qu'elle avait glissé dans la poche intérieure de sa veste : la page déchirée du journal d'Amélie. Elle la déplia sous la lumière de la lampe, et ses yeux parcoururent les lignes écrites d'une encre qui commençait à pâlir. Au bas de la page, après la mention de la lettre enterrée au puits, une ligne presque effacée que leur lecture hâtive avait négligée :
« …et si jamais je ne reviens pas de cette affaire, le numéro est celui que Henri aimait : nos anniversaires. Le dix-sept septembre, le huit mai. »
Élodie releva les yeux vers la rangée de coffres. Les étiquettes indiquaient les numéros : 17, 18, 19… Elle chercha une combinaison, puis son regard s'arrêta sur un coffre au milieu de la rangée, légèrement différent des autres. Sa serrure semblait plus neuve, et le numéro peint dessus, à la main, était le « 17-8 ».
— Là, dit-elle.
Luc s'approcha, examina la serrure, puis hocha la tête. Elle inséra la clé — elle tourna avec un claquement sec, bien huilé. La porte s'ouvrit sur un compartiment étroit.
À l'intérieur, une boîte en carton rigide, terne, marquée d'une étiquette écrite à la main : « Ne pas ouvrir avant la vérité. »
Élodie souleva le couvercle. À l'intérieur, des lettres, une cinquantaine peut-être, attachées en liasses par des rubans de soie délavés — certains roses, certains bleus. Au-dessus des lettres, un document officiel aux coins cornés et un plan plié en quatre.
Elle prit la première lettre, dénoua le ruban rose. L'écriture était celle d'Amélie, plus jeune, plus hésitante, mais déjà reconnaissable.
— Elles sont datées de 1961, murmura-t-elle.
Luc se pencha pour lire par-dessus son épaule. Il ne lisait pas tout, mais il en saisissait assez.
— Qui les a écrites ?
Élodie déplia la première page. « Mon cher Antoine… » La respiration lui manqua. Elle regarda Luc, le visage soudain blême.
— Ce ne sont pas des lettres d'amour entre Henri et Amélie. Ce sont des lettres d'Amélie à Antoine. Avant le mariage. Avant la disparition d'Antoine.
Elle feuilleta rapidement, les dates se succédant tout au long de 1961, puis s'arrêtant brusquement en octobre de la même année. La dernière lettre se terminait en phrases hachées, presque illisibles :
« …il faut que je te dise. Je ne peux plus garder ce secret. Quand tu reviendras du service, je te raconterai tout. Henri croit que je l'aime, mais c'est faux. Je t'ai toujours aimé, toi. Toi et personne d'autre. »
Le document officiel était un acte de donation : « Par la présente, Amélie Marchand, née Chevalier, cède à la commune de Saint-Sauveur, pour une somme symbolique d'un franc, la parcelle cadastrée n°47, sise au cœur du village, à la condition expresse qu'elle reste affectée à un usage religieux et commémoratif. »
Élodie déplia le plan. Il montrait le centre du village, avec une parcelle hachurée en rouge à l'ombre du clocher de l'église.
— Cette parcelle, dit Luc en posant son doigt sur le plan, c'est le petit jardin qui jouxte le cimetière, derrière l'église. Il y a une plaque commémorative pour les morts de la Grande Guerre.
— Elle a donné ce terrain à l'église, murmura Élodie. Juste avant de disparaître.
Luc la regarda, un pli se creusant entre ses sourcils.
— Disparaître ? Amélie n'a jamais disparu. Elle s'est mariée avec Henri, puis avec Armand, et elle a vécu ici jusqu'à sa mort.
— C'est ce que tout le monde croit. Mais si ces lettres s'arrêtent en octobre 1961, et qu'Antoine a disparu en 1963, que s'est-il passé entretemps ? Pourquoi a-t-elle épousé Henri si elle aimait Antoine ? Et pourquoi ces lettres ont-elles été cachées ici, dans un coffre, avec une clé dissimulée dans une boîte à musique ?
Élodie rassembla les lettres, les replaça dans la boîte, le cœur battant à tout rompre. Elle savait que la vérité était proche, tapie sous les pierres de cette église, sous ce jardin paisible où les morts de deux guerres dormaient côte à côte.
— Il faut aller à l'église, dit-elle.
Luc consulta son téléphone.
— Demain. On doit être à Tours à neuf heures pour le coffre de Julien. Et il faut préparer l'ouverture du puits pour le 24.
— Non. Maintenant.
Elle vit l'hésitation dans ses yeux, puis quelque chose céda.
— D'accord. Mais pas question de creuser sous la plaque cette nuit. On dort un peu, on va à l'église au lever du jour, et ensuite on file à Tours.
Élodie serra la boîte contre sa poitrine. Le poids des lettres était celui de toute une vie de mensonges, d'amours tues et de secrets emmurés. Et au cœur de ce mystère, une question la taraudait déjà : ces deux anniversaires, le 17 septembre et le 8 mai, n'étaient pas ceux d'Henri. D'après ce qu'elle connaissait de l'histoire de sa grand-mère, c'étaient ceux d'Antoine et d'Amélie elle-même.
Henri n'avait jamais été le destinataire de ce secret. La clé menait à la vérité d'Antoine — et ce que cette vérité pourrait déterrer, personne n'était prêt à l'entendre.
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