L'Héritage du Château
Lire le chapitre 27: The Archivist's Tip
L'après-midi avait cette lumière dorée qui n'appartient qu'aux lendemains de fête, quand les guirlandes encore accrochées aux tilleuls semblaient se souvenir de la veille. Élodie rangeait les chaises pliantes dans la grange quand une silhouette s'encadra dans l'embrasure de la porte.
— Madame Marchand ?
Elle se retourna. Un homme d'une soixantaine d'années, vêtu d'un pantalon de velours côtelé et d'une veste de tweed élimée aux coudes, tenait une serviette en cuir fatiguée contre sa poitrine. Ses lunettes rondes lui donnaient un air de hibou savant.
— Oui, c'est moi.
— Je m'appelle Bernard Deltour. Je suis l'archiviste municipal de Tours, plus précisément des archives départementales d'Indre-et-Loire.
Le nom fit tilt. Les archives. Luc avait parlé des archives.
— Vous êtes venu pour la fête d'hier ? demanda-t-elle, prudente.
— Non. Je suis venu pour vous parler d'autre chose. D'une chose que j'ai trouvée en classant les dossiers de l'ancienne gendarmerie locale. Des archives qui n'avaient pas été numérisées, remontant aux années soixante.
Le cœur d'Élodie se serra. Les années soixante. Antoine. Pierre. Henri.
— Je vous écoute, monsieur Deltour.
Il jeta un regard autour de lui, comme s'il craignait d'être entendu. La cour était déserte, mais on percevait au loin les rires des ouvriers qui installaient la structure du futur hostel pour jeunes.
— Votre histoire a fait du bruit, dit-il. Même avant la fête d'hier. Les journaux locaux ont parlé du squelette retrouvé dans le puits, et puis de cette confession du jardinier. Alors j'ai ressorti un dossier que j'avais remarqué il y a des années, sans savoir quoi en faire. Un dossier de disparition, non résolu.
Il ouvrit sa serviette, en sortit une chemise cartonnée jaunie par le temps, et la tendit à Élodie.
— Un garçon de dix-sept ans. Il a disparu une semaine après Antoine Chevalier.
Élodie prit la chemise, sentit sous ses doigts le carton sec et fragile. Elle l'ouvrit doucement. La première page était un rapport de gendarmerie daté du 14 juin 1967. Derrière une photo d'identité en noir et blanc, un jeune homme aux cheveux sombres, au regard franc, souriait timidement.
— Qui est-ce ?
— Robert Delacroix, répondit l'archiviste. Fils unique du jardinier.
Le temps parut se suspendre. Élodie releva les yeux, les posa sur l'archiviste sans vraiment le voir.
— Le fils de Pierre.
— Précisément. Le rapport indique qu'il a quitté la maison un soir pour rejoindre une fête dans un village voisin. Il n'y est jamais arrivé. On a cherché pendant des semaines. Rien. Son père a prétendu qu'il était parti de son plein gré, qu'il avait toujours voulu quitter la région. Mais la gendarmerie a noté quelque chose d'étrange.
Il tendit le doigt vers une annotation en marge, écrite à l'encre bleue : *« Le père semble préoccupé, presque agité. Change de version à plusieurs reprises. Interrogé et relâché faute de preuves. »*
— Pierre a été interrogé, murmura Élodie.
— Et relâché. Mais regardez la date de la déposition.
Elle suivit son doigt : *« Déposition recueillie le 22 juin 1967. Le père affirme que son fils est parti avec une valise, qu'il avait parlé de partir depuis des mois. »*
— Une semaine après la disparition d'Antoine, dit Élodie. Et il a déjà une version toute prête. Sa valise... il savait qu'on le questionnerait.
— La femme de ménage du château a témoigné que le garçon avait une liaison avec une servante du village, et que le père s'y opposait violemment. Mais ce n'est pas le plus intéressant.
L'archiviste sortit une seconde feuille du dossier, plus froissée que les autres. Une déposition d'un autre villageois, datée du 18 juillet.
— Ce témoignage a été classé sans suite. Le villageois dit avoir vu le jeune Robert en pleine nuit, deux jours après sa disparition, dans la forêt du domaine du Château Saint-Julien. Il se dirigeait vers le mur d'enceinte. Le témoin l'a appelé, mais le garçon a continué sans se retourner.
Élodie sentit une main de glace lui saisir la nuque. Deux jours après sa disparition. Et Robert se dirigeait vers le château. Vers le puits.
— Vous avez gardé ce dossier toutes ces années ? demanda-t-elle.
— Les archives sont là pour ça, madame Marchand. Je classe, je catalogue. Mais je ne savais pas quoi faire de cette information. Jusqu'à hier, quand j'ai vu le nom de Pierre Delacroix dans le journal. Confession du meurtre d'Antoine Chevalier. Et j'ai compris que deux disparitions, à une semaine d'intervalle, dans le même domaine, c'est peut-être plus qu'une coïncidence.
Il referma sa serviette avec une précision d'horloger.
— Je vous laisse le dossier. Faites-en ce que vous voulez. Vous êtes de la famille, après tout. C'est à vous que revient cette vérité-là.
Il fit demi-tour, traversa la cour d'un pas tranquille, et disparut par le portail avant qu'Élodie ait pu le remercier.
Elle resta là, la chemise cartonnée dans les mains, les battements de son cœur résonnant dans ses oreilles. Robert. Le fils de Pierre. Dix-sept ans. Disparu une semaine après qu'Antoine eut été poussé dans un puits.
Elle consulta sa montre. Luc devait passer plus tard pour l'aider à démonter la scène de la fête. Elle lui envoya un message : *« Il faut que je te montre quelque chose. Aux archives, si possible. »*
La réponse tarda à venir. Puis son téléphone vibra : *« Impossible aujourd'hui. Mais j'ai aussi des choses à te dire. Demain matin, je passe au château. Je t'amène un vieux dossier. »*
Un vieux dossier. Elle se demanda s'il s'agissait du même.
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Le lendemain matin, Luc arriva avec son café à la main, les yeux fatigués par une nuit de travail. Il s'arrêta net en voyant la table de la cuisine couverte de documents jaunis, de photocopies et du dossier ouvert de Bernard Deltour.
— Je vois que l'archiviste t'a trouvée avant moi, dit-il en posant sa tasse.
— Tu étais au courant ?
— Hier, en fouillant les archives de la gendarmerie, j'ai trouvé un dossier de disparition. Un adolescent. Robert Delacroix.
— Le fils de Pierre.
Luc s'assit en face d'elle, poussa son café et sortit un carnet de sa poche.
— Le rapport indique que Pierre a été interrogé une première fois le 22 juin. Relâché. Une seconde fois en août, après le témoignage du villageois qui l'avait vu dans la forêt. Relâché à nouveau. Mais il y a une chose que l'archiviste ne t'a peut-être pas montrée.
Il ouvrit son carnet à une page marquée d'un post-it jaune.
— Dans le rapport d'audition du mois d'août, une phrase revient dans les notes du gendarme. Pierre aurait dit : *« Mon fils n'a jamais respecté les limites. Il aurait dû rester là où il était. »* Le gendarme avait noté en marge sa propre interprétation : « Possible aveu déguisé ? »
Élodie se pencha par-dessus la table, le cœur battant.
— Il a tué son fils.
— Peut-être. Ou peut-être que le garçon a découvert quelque chose qu'il n'aurait pas dû découvrir. Imagine qu'il ait vu son père enterrer Antoine, ou qu'il ait aperçu une trace dans la cour du puits. Il voulait peut-être rester au village au lieu de partir, et Pierre s'est senti menacé.
— Et il l'a enterré ailleurs, murmura Élodie. Quelque part sur le domaine.
Elle se leva, s'approcha de la fenêtre qui donnait sur les bois au nord du château. La forêt s'étendait sombre et dense, pleine de secrets.
— Il faut qu'on retrouve la trace de ce garçon, dit-elle. Avant de confronter Pierre.
Luc consulta son téléphone, une grimace aux lèvres.
— Bonne nouvelle, j'ai pu obtenir une visite à la maison d'arrêt de Tours, demain, pour Pierre. Il a accepté de te voir.
Élodie se retourna, surprise.
— Il a accepté ?
— Paraît-il qu'il demande à te parler depuis la fête d'hier. Peut-être qu'il a vu les articles, lui aussi. Peut-être qu'il sait pourquoi la bouche est restée ouverte devant l'hystérique.
Elle caressa la chemise cartonnée, sentit le poids de la vie de ce garçon entre ses doigts. Un jeune homme de dix-sept ans qui avait croisé son grand-père, peut-être, quelques jours avant d'avoir été effacé du monde.
— Demain, alors.
Luc hocha la tête et rassembla ses papiers. Au moment de partir, il se retourna.
— Élodie, il y a une autre chose. Dans le rapport d'audition d'août, le gendarme a noté que Pierre parlait au passé de son fils. Comme s'il savait déjà qu'il était mort. Mais aussi autre chose. Il aurait dit : *« Le château prend ce qu'on lui donne. Il n'y a jamais de reste. »*
Le froid revint, plus intense encore. Le château prenait ce qu'on lui donnait. Et Pierre avait donné les deux corps à ce sol qui avait déjà avalé tant de larmes.
Demain, elle irait chercher la vérité dans la bouche d'un meurtrier. Et elle emporterait le dossier de Robert Delacroix avec elle, comme une accusation, comme un souvenir de tous ceux que le silence avait tués.
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