L'Héritage du Vigneron
Lire le chapitre 11: The Wine's Secret
Le lendemain matin, le soleil se levait à peine sur les vignes quand Élise fit irruption dans le chai. Julien, accroupi devant un fût, leva à peine les yeux.
« Encore cette histoire, dit-il en reposant son outil. J’ai du travail. »
Elle posa sur la table de chêne la bouteille qu’elle avait gardée de la veille, celle dont il lui avait offert un verre, presque un sacrement. « Goûte. »
Il la regarda, méfiant, mais il saisit le verre qu’elle lui tendait. Il fit tourner le liquide, le porta à son nez, ferma les yeux comme on prie. Puis il but une gorgée et la garda en bouche, en silence.
Quand il avala, il haussa les épaules. « Elle est propre. Léger tanin, bonne acidité, un peu de sous-bois. Pas la grande année, mais rien à jeter. »
« Tu ne sens pas ? » Élise insista. Une pointe de désespoir glissa dans sa voix. « À la fin, comme une ombre. Un goût de terre moisie qui traîne sous le fruit. J’ai cru que c’était la fatigue, hier. J’ai goûté de nouveau ce matin. Elle est là. »
Julien but une seconde gorgée. Longuement. Il laissa le vin se répandre sur sa langue, le mâcha, le recracha dans le crachoir de métal. « Non. »
« Je sais ce que je sens, Julien. »
« Les femmes de la ville ont le palais délicat pour les parfums de Paris, pas pour le mourvèdre. » La phrase était brutale, mais le ton moins. Il avait presque l’air de s’excuser.
Élise serra les mâchoires. Ses doigts encore bandés, coupés par la vendange de la veille, reposaient sur la table. « Ce vin de l’année dernière est un assemblage, n’est-ce pas ? Tu me l’as dit toi-même. Quelle part de chaque parcelle ? »
Julien ne répondit pas tout de suite. Il rangea son verre, s’essuya les mains sur son pantalon. « La syrah vient de la parcelle de la Combe. Le grenache du plateau. La petite part de mourvèdre du coteau, près de la maison de garde. »
« Et la croix ? » demanda-t-elle soudain. « La parcelle au bord du ruisseau, celle où j’ai trouvé la marque sculptée sur le cep. D’où viennent ses raisins ? »
Le visage de Julien se ferma comme une porte qu’on claque. « Cette parcelle n’entre pas dans le vin. Elle n’entre plus dans rien depuis… longtemps. »
« Depuis quoi ? »
« Depuis qu’elle rend des fruits amers. »
Élise aurait pu le pousser encore, l’interroger sur cette amertume, sur la tante, sur la nuit où il la connaissait déjà. Mais quelque chose lui dit que le forcer mentirait. Elle avait appris, en dix jours, que Julien ne cédait qu’au temps et à l’épreuve.
« Je vais envoyer un échantillon à Marseille, dit-elle. Au laboratoire des douanes de la gare Saint-Charles. »
Il ricana. « Et ils vont trouver quoi ? La peur ? Les souvenirs ? »
« Un défaut précis. Peut-être une levure que je sais nommer. Tu as toujours cru que tu étais le seul à savoir lire cette terre, Julien. Peut-être que ma langue de Parisienne sait lire autre chose. »
Dans l’étrange paix du matin, elle vit quelque chose bouger dans son regard. Un soupçon de respect, ou de peur. Il haussa les épaules et il sortit du chai sans se retourner.
Elle ne lui dit pas qu’elle partait aussitôt, ni au maire, ni aux ouvriers. Elle attendit que la lumière soit haute, quand tout le village était aux champs, et elle descendit à pied vers le village. La place brûlait de soleil. Elle poussa la porte de la boulangerie, où une femme replète, aux avant-bras enfarinés, posait une fournée de pain de campagne sur l’étal.
« Vous êtes la nouvelle, dit la boulangère sans poser la charge qu’elle portait. La Delacroix. » Sa voix portait plus de chaleur que de méfiance. « On m’a dit que vous avez vendangé hier avec les gars. En plein soleil. Vous avez du cran. »
Élise commanda un pain de seigle et du beurre, puis, sans savoir pourquoi, elle resta contre le comptoir, à respirer l’air chaud et doux du fournil. La boulangère, Jeanne, la servit sans la presser. Dix minutes plus tard, elles parlaient du mistral d’avant, de la récolte calamiteuse de l’an passé, de l’hiver trop dur.
« Votre tante, dit Jeanne soudain, en astiquant une plaque de métal. Elle était de ces gens qu’on n’oublie pas. »
Élise se pencha. « Vous l’avez connue ? »
« Tout le monde la connaissait, de loin ou de près. Elle ne venait plus que deux fois l’an, à la Toussaint et à la fête de la Saint-Vincent. Elle passait, silencieuse, et elle repartait. On disait qu’elle pleurait ses fils, sur la terre de son père. »
Élise resta interdite. « Ses fils ? »
Jeanne leva les yeux, étonnée. La farine formait une fine poussière sur son front. « Vous ne saviez pas ? Hélène a eu deux garçons. Donnée à l’orphelinat de Sisteron. L’aîné est revenu travailler ici un été, et puis il a disparu. Le cadet, André, on l’appelait comme ça, est resté. Julien, c’est lui. »
Le cœur d’Élise cessa un quart de seconde. Elle posa lentement la pièce qu’elle tenait. « Julien est… le neveu de ma tante ? »
« Neveu ? Macache. » Jeanne secoua la tête en espérant que rien ne fasse trop de bruit. « C’est son fils. On ne l’a jamais dit, parce qu’à l’époque, une femme de son rang qui donnait naissance à un enfant sans mari, on l’enfermait ou on l’envoyait à l’étranger. Hélène a pris la honte toute seule. Elle a quitté Paris sous un scandale que personne ne raconte plus, et elle a placé ses enfants pour sauver les apparences. Elle venait les voir en cachette, à la nuit, quand la vallée ne voyait rien. »
La vitrine de la boulangerie semblait osciller. Élise s’appuya à la caisse en bois. Voilà pourquoi Julien connaissait si bien la maison, les vignes, chaque pierre, chaque secret. Voilà pourquoi il avait accueilli l’héritière de la famille qui avait rejeté sa mère avec une rage si froide. Il n’était pas un contremaître. Il était le dernier fils, l’enfant caché, l’héritier désigné que la loi avait bafoué.
« Et André, demanda-t-elle, la voix étranglée. Il est mort ici ? »
« L’année du gel. On a dit un accident, une chute de roche dans la Combe. » Jeanne se signa machinalement. « Mais moi, j’ai vu la croix qu’on a sculptée sur la souche le lendemain. Et les croix, chez nous, on les fait pas sur les accidents. On les fait sur les vengeances. »
Élise remercia d’un signe, attrapa son pain et sortit dans le soleil violent. Elle tenait encore la pièce serrée dans son poing.
Sur la route qui remontait vers le domaine, elle ne pensait plus au défaut du vin. Elle pensait à Julien debout dans le chai, à sa rage rentrée, à sa taciturnité de survivant. Il haïssait sa mauvaise dégustation parce qu’elle touchait à ce qu’il défendait depuis toujours : une réputation qu’on lui avait volée, un héritage qu’on lui avait arraché, un nom qu’on n’avait jamais couché sur son acte de naissance.
Elle comprit aussi autre chose, plus sombre. Si le vin de l’année passée était mélangé à des raisins qui n’étaient pas de ce domaine, si personne ne pouvait le sentir que sa langue trop fine, alors peut-être que quelqu’un ne cherchait pas à nuire à l’exploitation depuis l’extérieur. Quelqu’un voulait la faire tomber de l’intérieur, la ruiner lentement, année après année, sans que personne n’y voie rien. Et ce quelqu’un connaissait la maison assez bien pour savoir que Julien, le fils rejeté, porterait le soupçon et la faute à la place d’un autre.
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