L'Héritage du Vigneron
Lire le chapitre 10: A Glass of Respect
Le lendemain, le ciel se leva d’un bleu lavé, comme si la mistral n’avait été qu’un mauvais rêve. Mais les dégâts, eux, étaient bien réels. Des branches cassées jonchaient les rangs, des treilles tordues pendaient comme des membres disloqués, et le sol, gorgé d’eau, se collait aux bottes avec une obstination sourde.
Élise arriva à l’aube, avant même les ouvriers. Elle avait noué ses cheveux dans un foulard de coton et emprunté une vieille veste de travail à la maison, trop large, qui sentait la poussière et le tabac froid. Elle n’avait pas dormi. Les images du visage de Pierre, ses yeux fiévreux dans la pénombre de la cave, tournaient dans sa tête comme des lucioles piégées.
Elle attrapa un sécateur dans la remise et se mit au travail sans un mot. Les premiers ouvriers arrivèrent, la regardèrent de travers, chuchotèrent. Elle les ignora.
Julien apparut sur le chemin de terre, un rouleau de fil de fer sur l’épaule. Il s’arrêta net en la voyant, penchée sur un cep, les mains déjà noires de sève et de terre. Il ne dit rien. Mais il resta là, un instant, à la regarder faire, puis il passa son chemin sans un regard pour les autres.
La matinée fut un supplice. Les ronces, déchaînées par la tempête, s’étaient enroulées autour des jeunes pousses. Pour les dégager sans arracher les sarments, il fallait plonger les mains au cœur des fourrés, où les épines s’enfonçaient comme des aiguilles. Élise ne compta pas les coupures. Elle sentait le sang couler tiède sous ses gants, mais elle ne ralentissait pas. Chaque fois qu’elle relevait la tête, elle croisait le regard de l’un des ouvriers, qui détournait vite les yeux, gêné.
Elle pensait à sa mère. À cette photo déchirée. À ces mensonges qui remontaient à la surface, une couche après l’autre, comme des pierres dans un puits qu’on aurait cru vide.
Vers midi, un vieil ouvrier, le dénommé Pascal, s’approcha d’elle.
— Vous saignez, dit-il, avec un accent plus gras que le sien.
Elle regarda ses mains. Les gants étaient trempés, écarlates par endroits.
— Ce n’est rien.
— Vaudrait mieux que je vous montre comment on tient la vigne. Sans ça, vous allez la tuer avant qu’elle vous tue.
Il lui prit la main, sans douceur, mais sans moquerie, et lui montra à glisser le sécateur sous l’écorce, à l’oblique, pour ne pas entailler la chair verte. Elle écouta, le menton haut, puis se remit au travail, cette fois avec un geste plus juste.
À la pause, les ouvriers partagèrent leur pain et leur saucisson sur un banc de pierre. Quelqu’un lui tendit un verre d’eau. Elle le but, les mains tremblantes de fatigue, et sentit, pour la première fois, que la distance avait diminué d’un cran. Ils ne l’aimaient pas encore. Mais ils ne la regardaient plus comme une intruse.
Julien, lui, resta à l’écart. Il semblait grimper sur une échelle, vérifier un treillage, donner un ordre bref à un autre. Mais chaque fois qu’elle relevait la tête, il était là, quelque part, à quelques pas, sans jamais la regarder directement.
En fin de journée, le soleil déclinait derrière les collines, la lumière devenait rousse et longue. Les paniers s’étaient vidés dans les caisses, les caisses empilées près de la route pour le ramassage du lendemain. Élise n’avait plus de sentiment dans les doigts. Elle n’avait plus d’ongles. Ses mains étaient zébrées de coupures et de cloques, et elle savait qu’elle n’osait même pas les regarder de peur de trouver un état pire que ce qu’elle imaginait.
Elle lava les outils, les rangea, et retourna vers la maison, épuisée. Elle avait juste envie d’un bain et d’un silence sans vin, sans esprits, sans secrets.
Mais sur la table de la cuisine, il y avait un verre à dégustation. Un unique verre, rempli à moitié d’un rouge profond, presque noir. À côté, une bouteille, sans étiquette, le goulot encore ouvert. Elle releva la tête.
Julien se tenait dans l’encadrement de la porte de la cave, les bras croisés, adossé au chambranle. Il ne souriait pas. Il la regardait, simplement.
— C’est de l’an passé, dit-il. Le dernier vin que ta tante a connu, avant qu’on ne le mette en bouteille.
Elle s’approcha doucement. Le geste était surprenant. Pas un ordre, pas une leçon — une invitation. Elle faillit ne pas saisir le verre, à cause de sa valeur symbolique. Mais elle le prit, le fit tourner, et le porta à ses narines.
L’odeur était d’abord celle du fruit, du fruit mûr, très sombre. De la cerise noire, une touche de terre humide, un peu de cuir. Mais sous cette première impression, quelque chose n’allait pas. Une odeur légèrement végétale, presque humide, comme du carton mouillé. Elle fronça les sourcils sans s’en rendre compte.
Julien le vit.
— Buvez, dit-il.
Elle porta le verre à ses lèvres. Le vin était charnu, avec une belle acidité qui se déployait au milieu de la bouche. Mais après quelques secondes, cette impression désagréable revint — une sécheresse au fond de la gorge, un goût écrasé et mou, comme une feuille morte que l’on aurait mâchée. Elle baissa le verre, les sourcils toujours froncés.
— Il y a quelque chose, dit-elle, doucement, presque pour elle.
Julien la regarda, sans comprendre.
— Le fruit est présent, expliqua-t-elle, en tâchant de trouver les mots du métier, qu’elle avait appris par bribes. Mais après, en finale, il y a un goût de bouchon, ou de moisi. On dirait du TCA.
Julien haussa un sourcil. Il poussa un souffle, moitié surprise, moitié dédain.
— Impossible. Je l’ai goûté moi-même à la mise en bouteille. Il était parfait.
— Je ne dis pas qu’il était mauvais à la mise en bouteille. Je dis qu’il est aujourd’hui altéré.
— Vous vous trompez.
— Je me trompe peut-être.
Elle n’allait pas se battre pour ça. Pas ce soir, pas après une journée de dix heures de vendange manuelles et des mains en compote.
Elle s’assit à la table, défit son foulard, laissa ses cheveux tomber. Julien resta un long moment dans l’encadrement, silencieux. Il finit par s’approcher, prit le verre, le vida d’un trait, en garda une goulée en bouche, et fit la moue. Puis il le reposa.
— Je ne sens rien, dit-il, mais cette fois avec plus de doute dans la voix.
Il emporta la bouteille avec lui, retroussa sa manche, et sortit vers l’enclos pour nourrir les chiens. Élise resta seule à la table.
Elle regarda ses mains. Elle avait faim. Elle avait froid. Elle avait mal partout.
Mais pour la première fois depuis son arrivée, elle avait l’impression que sa place dans cette vigne n’était pas uniquement celle d’une intruse. On lui avait offert un verre du vin de la maison. Et même s’il était sali par un défaut caché, même si Julien ne le voyait pas encore, elle savait qu’elle avait senti quelque chose qu’il n’avait pas su sentir.
Elle replia les doigts avec précaution, le cœur battant.
Elle n’avait pas prévu d’avoir raison ce soir-là. Mais elle avait raison, et ça, personne ne le savait encore.
Il faudrait qu’elle trouve comment le prouver.