L'Héritage du Vigneron
Lire le chapitre 19: The Debt Ledger's Code
Le vent s’était levé avec la nuit, et les volets de la ferme claquaient comme des mains impatientes. Élise avait étalé le grand registre sur la table de la cuisine, ses pages jaunies ouvertes sous la lampe à pétrole. Depuis trois heures, elle suivait des lignes de chiffres qui ne menaient nulle part.
« Regarde, dit-elle sans lever les yeux quand Julien entra, essuyant ses mains sur son pantalon. Toutes ces entrées. “Achat de plants”, “fournitures”, “transport”. Mais il n’y a jamais de nom de fournisseur. Juste des initiales. »
Julien s’approcha, la chaleur de sa présence troublant la concentration d’Élise. Elle avait passé la journée à l’éviter, à travailler la vigne aux côtés de Baptiste, à s’enfouir dans la terre pour ne pas penser à ce qu’elle savait maintenant. À cet homme qui avait épousé sa tante, qui avait partagé son lit, qui la regardait avec une intensité qui la désarmait.
« Des initiales, répéta-t-il en se penchant. B.E. — C.M. — L.D. » Il marqua une pause. « L.D. Louis Delacroix. »
Élise hocha la tête. « J’ai commencé par là. Les paiements à Louis sont réguliers de 1948 à 1952. Puis ils s’arrêtent. » Elle tourna une page. « Mais ce qui m’intrigue, ce sont les autres. B.E. et C.M. Des sommes qui augmentent chaque mois, qui doublent à l’automne. Comme des intérêts. »
« Des dettes, dit Julien. André avait des dettes. Tout le village le savait. »
« André est mort en 1950. Ces paiements continuent jusqu’en 1954. » Élise leva les yeux, vit la douleur traverser brièvement le visage de Julien. « Hélène n’a pas arrêté les paiements après sa mort. Elle les a augmentés. »
Julien recula lentement, s’appuya contre l’évier. La lumière vacilla, projetant des ombres mouvantes sur son visage buriné. « Hélène aurait-elle remboursé les dettes de son frère ? »
« C’est ce que j’ai cru d’abord. Mais regarde. » Élise sortit une feuille de papier sur laquelle elle avait recopié une liste de noms, ceux qu’elle avait trouvés dans le courrier récent adressé au domaine, les quarts de finale des factures que l’exécuteur testamentaire avait laissés dans le bureau. « B.E. — Banque de l’Est. À Marseille. C.M. — Caisse Mutuelle. Également à Marseille. Des comptes institutionnels, passe encore. Mais regarde les adresses. »
Elle tendit la feuille à Julien. Il la prit, plissa les yeux dans la pénombre. « Ce sont des boîtes postales. »
« Toutes. Et aucune de ces banques ne figure dans le registre du commerce local. J’ai vérifié auprès du notaire de Marseille avant de revenir. Il n’a jamais entendu parler de la Banque de l’Est. Ni de la Caisse Mutuelle. »
Julien releva la tête. « Des sociétés écrans. »
« Des coquilles vides. » Élise se leva, s’approcha de la fenêtre, regarda la nuit au-delà des carreaux. « Hélène ne remboursait pas des dettes, Julien. Elle payait un maître chanteur. »
Le silence s’installa, épais comme le mistral qui hurlait dehors. Sur le mur de la véranda, le cadran solaire marquait la position des heures perdues, sourd au drame qui se jouait en dessous.
« Et la dernière entrée ? » demanda enfin Julien, la voix rauque.
Élise revint vers la table, tourna les dernières pages du registre avec une précision inhabituelle. Elle s’arrêta sur la dernière ligne écrite de la main de sa tante, cette écriture fine et serrée qu’elle avait appris à reconnaître dans les lettres qu’Hélène avait laissées dans le bureau du premier étage. La date : le 12 mars 1955. Deux jours avant la mort d’Hélène. La somme : considérable. Le nom du destinataire : M. P. Rougemont, avocat, 4 rue de la Paix, Paris.
Élise sentit le sang quitter son visage.
« Rougemont, répéta Julien, qui avait lu par-dessus son épaule. Tu connais ce nom. »
« C’est lui, dit-elle, la voix blanche. L’avocat parisien qui a envoyé le premier notaire me chercher après la mort de ma tante. Celui qui a annoncé mon héritage à Paris. Celui qui a organisé le transfert du domaine. »
Julien la saisit par le bras, la fit pivoter vers lui. « Élise, ce que tu es en train de dire… »
« Je dis que l’homme qui m’a informée de l’héritage recevait de l’argent d’Hélène, deux jours avant sa mort. Une somme qui aurait pu la ruiner si elle avait vécu. » Elle dégagea son bras, mais demeura plantée devant lui, fiévreuse. « Rougemont n’a jamais été un notaire neutre. Il a été payé. »
« Pour quoi faire ? »
« Pour me faire venir ici. Pour m’enchaîner au domaine. Pour… » Elle laissa la phrase en suspens, les morceaux commençant à s’assembler malgré l’évidence qui se refusait à elle. Louis avait épousé une héritière pour accéder à une fortune qu’il avait dilapidée. Il avait envoyé sa veuve dans un domaine qui n’était peut-être pas le sien, avec un piège monté de toutes pièces. Rougemont avait orchestré son arrivée, le premier testament, le deuxième, la clause des trois ans.
« Tout est lié, murmura-t-elle. Le chantage, l’héritage, la menace d’Avignon. »
« Élise. » Julien la prit aux épaules, son visage grave tout proche du sien. « Tu ne peux pas accuser ces gens sans preuves. Rougemont, s’il apprend que tu as déchiffré ce registre… »
« Alors tout s’explique. La menace peinte sur le mur de la mairie. On ne voulait pas me faire fuir. On voulait que je sache que je suis surveillée. Avignon — une ville tellement éloignée, tellement improbable, qu’ils savaient que j’y chercherais un lien avec Louis. »
La lampe projeta l’ombre démesurée d’un insecte sur le plafond, éphémère, silencieux, avant qu’il ne disparaisse dans la nuit.
Julien la lâcha, se passa une main sur le visage. Il semblait soudain plus vieux, comme si le poids des vérités accumulées depuis des mois pesait sur ses épaules de vingt années d’erreurs. « Si Rougemont est impliqué, alors il sait que tu es ici maintenant. Il sait que tu as trouvé le registre, que tu as fait vérifier le testament. Rien de tout cela ne lui a échappé. »
Élise se resservit un verre d’eau, mais ses mains tremblaient trop pour le porter à ses lèvres. Elle le posa, observa les rides à la surface, comme les ondes inexorables provoquées par une pierre jetée dans une eau qui croyait avoir trouvé son calme.
« Ce n’est pas son visage à moi qu’il surveille, dit-elle lentement. C’est le domaine. La valeur du domaine. Le jour où je renoncerai ou où je mourrai sans héritier légitime — la clause des trois ans laisse l’ensemble à une fondation qu’il contrôle probablement. Mais si je tiens, si je fais grandir la valeur de Saint-Michel… » Elle s’interrompit brusquement, une expression nouvelle traversant son regard. « Julien, qu’est-ce qui fait la valeur d’un domaine viticole ? »
Il ne comprit pas tout de suite. « La terre. L’eau. La réputation. »
« Et la réputation, comment se construit-elle ? »
« Les médailles. Les concours. Le Prix régional des Vins de Provence. » Il s’arrêta soudain, et ses yeux s’écarquillèrent. « Neuf mois. En avril, ont lieu les sélections préliminaires. Il reste neuf mois avant la dégustation. »
Élise sourit pour la première fois de la journée, un sourire froid et résolu qui n’avait rien à voir avec la poésie. « Alors Rougemont a parié sur mon abandon. Mais il a fait une erreur : il a envoyé une femme qui n’a jamais su renoncer à rien. Nous allons lui montrer ce que vaut réellement ce domaine. »
Elle saisit le registre, le referma brusquement, la couverture de cuir claquant comme un défi dans le silence de la pièce. « Le premier acte de cette bataille se jouera à la vigne, pas dans les cabinets d’avocats. Mais avant cela, j’écrirai une lettre à Monsieur Rougemont. Une lettre de remerciements. Pour m’avoir si bien guidée chez moi. »
Julien la regarda, une lueur de respect et d’inquiétude mêlées dans ses yeux. « Tu joues un jeu dangereux, Élise. »
« Nous jouons, Julien. » Elle croisa son regard. « Nous jouons tous les deux, maintenant. Et nous commencerons demain matin, dès l’aube, à tailler la parcelle du sud. »
Il ne répondit pas. Mais lorsqu’il quitta la cuisine pour regagner sa chambre, un instant plus tard, il savait que quelque chose avait changé entre eux. Ce n’était plus une simple alliance de circonstance. C’était une coalition. Et pour la première fois depuis des années, il sentit un espoir dont il avait oublié jusqu’au nom.
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